Bakchich et allouch

 

Tunisie moutons de l'aïd 2

Ce n’est pas seulement avec la restauration que notre organisation basée sur l’autonomie des étudiants pose question. La logistique des déplacements n’en est pas moins un nœud de difficultés les plus diverses. Théoriquement, cinq véhicules devraient être à notre disposition tous les matins, pour toute la journée, afin de nous permettre d’effectuer des enquêtes de terrain. Outre que les chauffeurs arrivent rarement à l’heure, il manque souvent un ou deux véhicules dont on ne sait pas très bien où ils sont passés.

Notre incompréhension mutuelle est pour partie liée à des questions d’ordre linguistique, les chauffeurs ont une maîtrise souvent sommaire de la langue française, sans insister sur notre maîtrise totalement indigente de la langue arabe ! - ce qui rend difficile les explications sur les lieux et heures de rendez-vous. Toutefois, chaque groupe d’étude comportant  plusieurs participants tunisiens, l’explication ne doit pas être seulement recherchée de ce côté-là. Le problème est généralement d’une autre nature, plutôt du côté des conditions de vie des chauffeurs lesquelles limitent leur disponibilité. En effet, chaque matin, ils doivent sortir le véhicule du parc de matériel à Tunis et le ramener chaque soir, alors que certains d’entre eux habitent très loin en banlieue et qu’ils ne possèdent aucun moyen de locomotion. En conséquence, ils essayent aussi d’utiliser le véhicule administratif chaque fois qu’ils le peuvent pour effectuer quelques courses personnelles, se rendre chez un dentiste, un médecin, une administration. Ils doivent donc combiner leurs contraintes personnelles avec nos demandes et des règles administratives particulièrement strictes. Sans compter qu’ils doivent aussi continuer à faire toute une série de courses diverses pour l’établissement ou ses professeurs, pas toujours uniquement administratives non plus d’ailleurs. Etonnez-vous ensuite qu’ils ne soient pas toujours présents, à l’heure précise, le petit doigt sur la couture du pantalon !

D’autres difficultés sont apparues quand les étudiants tunisiens ont imaginé d’organiser des visites pour faire plaisir à leurs collègues français. Ils ont proposé d’aller en boite de nuit ce qui nécessite de très, très longues et très ardues négociations avec les chauffeurs mais aussi avec l’administration car cela suppose des présences en dehors des plages horaires normales de travail. De leur côté les Français apparaissent plus intéressés par la visite des souks de Tunis, de Carthage ou de Sidi Bou Saïd, mais n’osent pas l’exprimer de peur de vexer les étudiants tunisiens. De négociations difficiles en incompréhensions, de discussions vives en remises en cause, de pourparlers laborieux en interrogations, après beaucoup d’hésitations et de tergiversations, nous finissons par faire une courte visite de Sidi Bou Saïd coincée entre deux longues attentes de bus ! Rebelote pour la visite touristique du dimanche. Les étudiants tunisiens proposent de montrer aux Français Port El Kantaoui, une sorte de « Grande-Motte » locale, alors que ces derniers préfèreraient visiter Kairouan ! C’est finalement Kairouan qui l’emporte au motif qu’on ne peut pas ignorer une des villes saintes de l’Islam ! Ces propositions différentes soulignent les représentations de chacun des deux groupes nationaux. Les uns souhaitent montrer ce qui est pour eux le signe de la modernité dans leur pays et souligner ainsi le développement de leur pays alors que les autres essayent d’en comprendre l’histoire à travers ses « vieilles pierres ». 

Les problèmes finissent toujours par trouver une solution à peu près acceptable pour chacune des parties, participants, chauffeurs, organisateurs et administration.  Nous obtenons les véhicules dont nous avons besoin, quoique avec de l’attente, un peu d’angoisse ou d’énervement. C’est que les chauffeurs ont aussi l’espoir d’un bakchich qui tomberait d’autant mieux que c’est bientôt l’Aïd-El-Kebir et chacun pense au mouton qu’il doit acheter pour le fêter dignement. L’un d’eux, ni tenant plus et souhaitant savoir s’il peut conserver quelques espoirs, finit par me faire part de son profond dilemme. Il me raconte comment il a cherché à acheter un mouton dans la médina. Le premier était à 480 dinars, près de trois mille francs[1]! « Allouch, trop, trop cher » ; le second était à 350, « C’est trop cher, Monsieur » ; le troisième à 260, mais c’est encore trop cher. « Tu compris moi, monsieur ? Allouch, c’est trop cher... femme à moi, dire, acheter dindon ! ». Il rit. « Oui, moi acheter dindon, tu compris moi, monsieur ? ». Oui, j’ai compris le message ! Je le rassure, les services rendus valent bien une participation de notre part à l’achat d’un allouch pour l’Aïd.