Une fin d’emploi qui n’était peut-être pas celle qui avait été rêvée

 

Tunisie femme-à-travers-les-générations

(1]           Avec un collègue tunisien, nous devons résoudre une obscure question matérielle : une mise à disposition d’un véhicule et de son chauffeur ! Un problème clef qui exige bien évidemment le jugement et la décision de la plus haute autorité administative. La secrétaire de l’autorité compétente est une dame plutôt âgée, aux formes lourdes, habillée de noir, aux cheveux ternes et jaunâtres. Dans une pièce exigüe, moins qu’assise elle est plutôt affalée derrière un petit bureau couvert de lettres, de journaux, de documents, le tout dans le plus grand désordre. Elle se tient la tête dans les mains, nous accueille avec l’air las et finit par nous avouer que l’autorité compétente s’est absentée.

Mon collègue, professeur à l’institut, lui demande de chercher à joindre le directeur par téléphone pour obtenir une réponse rapide à notre problème. Des piles de paperasses qui encombrent le bureau, la secrétaire extirpe un vieux combiné de bakélite crème en tirant un cordon de raccordement qui ressemble à une guirlande de Noël ! La gaine du cordon téléphonique, complètement usée, laisse en effet apparaître, à intervalles irréguliers, ses fils électriques lesquels, pour être protégés, ont été recouverts par plusieurs couches de papier adhésif. Mais, au fil du temps, avec la chaleur et l’humidité, le papier adhésif s’est progressivement décollé et recroquevillé en vrilles multiples partant en tous sens ce qui donne au cordon téléphonique un aspect de guirlande de fête assez singulier dans la sinistrose ambiante.

La dame compose successivement plusieurs numéros de téléphone, mais toujours avec une extrême lenteur, et toujours la tête dans les mains comme si l’effort était d’une très grande ampleur, exigeant une concentration élevée d’autant plus élevée que, le plus souvent, personne ne répond à l’autre bout du fil. Après de multiples et longues tentatives, il faut bien se rendre à l’évidence : il n’est pas possible de joindre l’autorité compétente par téléphone. Mon accompagnateur me plante alors là pour aller à sa recherche dans l’établissement et la secrétaire me propose de m’asseoir pour l’attendre car, moi aussi, je dois certainement être fatigué, n’est ce pas ? 

Après un long silence gêné car je m’impose brutalement dans son univers étriqué et familier, la dame se met à évoquer les coopérants français avec lesquels elle a eu l’occasion de travailler dans le passé, dans les années 70 : « J’en ai connu beaucoup... il étaient nombreux autrefois... j’étais secrétaire au département de zootechnie... ». Et, dans la longue chaîne des noms cités, surnage notamment celui d’un de mes amis avec lequel elle travaillait, trente ans plus tôt, lorsqu’il était jeune coopérant technique à Tunis[2]. C’est bien sûr l’occasion d’évoquer cet ami commun et, pour ma part, de lui donner des informations sur son parcours personnel et professionnel. 

« Oh, je l’ai bien connu... On travaillait ensemble... Nous avons beaucoup ri... Oui, nous avons beaucoup ri... Nous étions jeunes ! », dit-elle d’un air las et accablé, mais avec néanmoins dans les yeux les éclairs fugaces des souvenirs qui défilent.

Accablée, il y a effectivement de quoi l’être dans ce bureau assez miteux, plein de paperasses jaunissantes et inutilisées, bureau qui semble être à l’image d’une vie professionnelle ratée et désormais sans espoir. Je ne suis pas sûr qu’elle me voit encore, qu’elle voit même le bureau, son environnement. Son regard est intérieur et il m’entraîne dans sa mémoire. Je l’imagine à vingt ans, jeune secrétaire occupant son premier poste, célibataire bien sûr, plutôt jolie, ravie de travailler avec de jeunes ingénieurs français lesquels ne devaient pas se prendre trop au sérieux ayant connu et participé peu de temps auparavant aux évènements de mai 68. Oui, il dût y avoir de bons moments et elle-même devait alors imaginer bien différemment son avenir professionnel.

« Le souvenir est une trahison contre la Nature.
Parce que la Nature d’hier n’est pas la Nature.
Ce qui fut n’est plus rien, et se souvenir est ne pas voir »[3].


[1] Emma Lakhous. « Jeunes filles tunisiennes dans le quartier de Lafayette ». Photo de : « La femme tunisienne à travers les générations – 1970 ». Femmes de Tunisie. 2015 (note de 2018).

[2] Le service de la coopération de la loi du 9 juillet 1965 permettra d’accomplir son service national en dehors du service armé dans la coopération internationale.

[3] Fernando Pessoa. « Le gardeur de troupeaux », Poèmes d’Alberto Caeiro.

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