Une monnaie non convertible – Il faut parfois savoir tenir sa langue

 

BCEAO Billets FCFA

L’un des participants à l’analyse du périmètre irrigué, Souleymane, est arrivé à Tunis les poches bourrées de francs CFA[1] afin de pouvoir payer tout à la fois les frais d’hébergement, de pension et de participation au séminaire. Mais, ce qu’ignorait Souleymane, c’est qu’après la dévaluation de 1994, le franc CFA était désormais inconvertible afin d’éviter les exportations de capitaux des pays d’Afrique de la zone franc par valises entières. 

A son arrivée à l’aéroport de Tunis, le malheureux Souleymane s’est donc très vite rendu-compte auprès des différentes agences de change que ses francs CFA ne lui serviraient à rien ! Ne connaissant ni le pays ni la ville, Souleymane a néanmoins pu rejoindre le petit hôtel dans lequel nous lui avions réservé une chambre à Tunis. Mais, dès le lendemain matin, inquiet de n’avoir pas un sou pour régler sa facture d’hôtel, il a quitté sa chambre au plus tôt en laissant ses bagages à la réception afin de chercher secours auprès d’un des organisateurs du séminaire.

Tout au règlement des derniers préparatifs du séminaire, au même moment, nous sommes les uns et les autres en déplacement, qui à contacter les derniers intervenants, qui à s’assurer que les salles et le matériel sont fin-prêts. En revenant d’une de ces activités, en fin d’après-midi, par acquis de conscience je passe dans le petit hôtel réservé pour Souleymane pour m’assurer qu’il est bien arrivé, ce que me confirme l’hôtelier. Mais celui-ci est perplexe, s’il est bien arrivé la veille au soir, il a disparu depuis le matin, sans laisser ses références, et l’hôtelier s’inquiète d’être effectivement payé ! C’est de retour à mon hôtel que je retrouve le malheureux Souleymane qui m’attendait anxieusement depuis le matin en s’interrogeant sur le lieu où il allait passer la prochaine nuit, les ponts de Tunis étant rares et la police locale très peu hospitalière. Dans l’urgence, il n’y avait donc plus qu’à lui prêter la somme nécessaire pour éviter d’avoir sur la conscience la création d’une nouvelle catégorie de SDF à Tunis : le Malien aux poches bourrées de monnaie de Monopoly ! Les jours suivants sont bien évidemment longuement occupés à trouver des solutions pour utiliser cette monnaie sans valeur afin de payer les factures de frais d’hébergement, de pension et d’inscription. Mais si nous réussissons à régler l’essentiel par transferts internationaux, il est impossible de trouver une solution pour qu’il puisse disposer d’une partie de cet argent en liquide pour lui-même.

Auprès d’un autre participant à la session, coopérant français au Burkina-Faso, Souleymane a néanmoins pu changer un peu d’argent en francs CFA contre leur équivalent en francs français. En visite à Tunis, faute de trouver un guichet bancaire ouvert ce vendredi, jour de la fête nationale, pour faire le change, il se décide à utiliser les services d’un guichet automatique qu’il a repéré sur l’artère principale, l’Avenue Bourguiba. Ayant introduit une première fois son billet de cent francs, celui-ci ressort de la machine sans opérer le change contre des Dinars tunisiens. Il insiste, une seconde fois, et le billet reste dans la machine sans délivrer aucun Dinar ! Ecœuré, il en parle aux personnes présentes autour de lui qui l’écoutent et compatissent sur sa malchance. 

Bien décidé à ne pas perdre cet argent dont il a tant besoin pour faire de petits achats de cadeaux, le lundi suivant il se présente au guichet bancaire pour raconter sa mésaventure et demander le remboursement de la somme. Il apprend alors avec consternation qu’une autre personne est déjà venue revendiquer, à la première heure, les cent francs retenus par l’automate ! Certainement, un des petits malins à qui il avait raconté sa mésaventure, lequel s’est dit qu’il y avait là une façon commode et de peu de risque pour gagner de l’argent. Compte-tenu de cette double réclamation, le chef de service doit étudier le problème et rendra son verdict le lendemain.

Le lendemain, après avoir pris une nouvelle fois le taxi pour se rendre à la station de tramway la plus proche, puis le tramway, le chef de service de la banque, tel Salomon, lui propose de verser la moitié de la somme à chacun des demandeurs, ce que Souleymane se résolut à accepter pour ne pas tout perdre !


[1] CFA signifiait, en 1945, Colonies Françaises d'Afrique. C’est aujourd’hui le nom de deux monnaies communes à plusieurs pays d'Afrique, la zone franc d'Afrique centrale, CFA signifiant alors Coopération Financière en Afrique, et la zone franc d'Afrique de l'Ouest, CFA signifiant cette fois Communauté Financière d’Afrique (Note de 2018).

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