Contrôle, centralisation et nécessaires adaptations aux évolutions

 

Tunisie Medjerda Système hydraulique

(1)          Après une série de mesures physiques sur le fonctionnement du système de distribution d’eau dans les parcelles, leur analyse permet de conclure que généralement le gestionnaire du réseau dispose de plus d’eau que n’en utilisent les paysans auprès du réseau. Ceux-ci ont d’ailleurs tendance à réduire leur consommation en eau soit en développant des cultures en sec, oliviers, céréales ou fourrages, soit en utilisant des systèmes de distribution sous pression avec de l’eau pompée par leurs soins. 

Par delà les problèmes techniques que peut rencontrer le réseau, ce comportement révèle certainement d’autres difficultés. Rappelons que le système d’irrigation est basé sur un écoulement de l’eau par gravité, dans des canaux de béton surélevés. L’eau est distribuée dans les parcelles de culture, par ouverture de vannes, et elle ruisselle à la surface de la parcelle ou est conduite au pied des cultures par des rigoles qu’aura tracé l’agriculteur. Comment cela fonctionne-t-il concrètement ? Tous les matins, chaque chef de secteur fait le tour de son secteur du périmètre irrigué et recueille les demandes en débit d’eau des exploitants pour le lendemain pour chacune des parcelles (10 l/s ou 20 l/s). Le débit est le seul paramètre sur lequel les agriculteurs peuvent jouer sachant que la durée d’irrigation est imposée par l’administration. Après analyse de la demande globale des agriculteurs du secteur, et selon les disponibilités en eau, le chef de secteur refait le tour du périmètre pour informer les paysan du créneau horaire pendant lequel les vannes seront ouvertes. En fonction de la demande globale est alors calculée le débit d’eau à lâcher dans la totalité du réseau et chacun des aiguadiers reçoit une fiche précisant, pour chaque parcelle, le débit (10 l/s ou 20 l/s), l’heure de début et de fin d’ouverture des vannes.

Ce système est assez contraignant et il ne permet pas aux agriculteurs de bien maîtriser les quantités d’eau qu’ils demandent, ceci d’autant plus que le dispositif des canaux est vieillissant et qu’il y a donc des pertes d’eau sur le réseau. Celles-ci ont pour conséquence d’obliger le gestionnaire du réseau à augmenter les quantités d’eau lâchées dans le réseau et, pour les agriculteurs qui sont loin de la tête de réseau, de recevoir l’eau avec retard sur l’heure annoncée, en quantité moindre et avec un débit irrégulier. Les défauts de ce système de gestion du périmètre, centralisé, hiérarchisé et sans souplesse, ont donc tendance à s’accroître avec l’obsolescence du réseau ce qui entraîne une baisse de confiance des agriculteurs dans la gestion du périmètre.

Mais ces défauts s’accroissent aussi avec les évolutions de la société tunisienne… Lors de la création du périmètre irrigué, le contexte agricole tunisien était fortement encadré par l’Etat (subventions, soutien des prix des produits agricoles) et les agriculteurs placés dans une situation très encadrée et relativement stable. C’est évidemment de moins en moins le cas, la Tunisie, après avoir libéralisé son marché intérieur, s’intègre de plus en plus dans des accords commerciaux internationaux. Pour améliorer leurs revenus, les agriculteurs cherchent individuellement à diversifier leurs productions, à développer celles qui leur apparaissent les plus intéressantes financièrement, mais aussi à contrôler leurs dépenses. Ils doivent s’adapter sans cesse et recherchent donc des solutions alternatives plus souples, plus fiables et moins onéreuses. Le réseau collectif, tel qu’il fonctionne, n'est plus adapté à cette demande fluctuante, et fournit de surcroît une eau chère. Ceci explique le recours à des ressources alternatives, puits de surface, sondages ou pompages dans l'oued Medjerda. Tous les agriculteurs rencontrés souhaitent disposer d'un puits ; cette solution individualisée, souple, leur permet d'être indépendants tout en étant moins coûteuse.

Enfin, les situations foncières des agriculteurs se sont diversifiées. Les transferts de population liés à la colonisation puis à la nationalisation des terres, les héritages, les occupations de surfaces, les arrangements générationnels successifs ont complexifié l’utilisation des surfaces. Tous les paysans ne possèdent pas de titre de propriété ou de contrat de location et donc de statut assuré, ce qui ne les incite évidemment pas à faire des investissements dont ils ne savent pas s’ils pourront les rentabiliser.

Si la situation devient critique du fait de l’état du réseau de la basse vallée de la Medjerda, elle dépasse largement cette question technique, que ce soit en Tunisie ou dans les autres pays d’Afrique du Nord où ce type de réseau a été implanté. Elle pose la question des évolutions de la société et du fonctionnement de son agriculture.