Difficile cohabitation entre participation et dictature

 

Tunisie Medjerda Irrigation à la raie

« Mais si (les paysans) ne se mettent pas en mouvement et n’apprennent pas à penser, les plus beaux systèmes d’irrigation ne leur serviront à rien »[1].

Dans la mise en œuvre des grands périmètres irrigués tunisiens, les paysans n’ont jamais été associés à l’étude du projet et leur avis n’a même jamais été sollicité. Il s’agissait pour le pouvoir colonial, puis pour le gouvernement tunisien, d’arriver au plus vite à l’autosuffisance alimentaire avec la réalisation de grands projets d’investissements associés à une « modernisation » rapide du secteur agricole. 

Dans ces grands projets de développement, la vision de la production agricole était essentiellement technico-administrative, dans une organisation centralisée, hiérarchisée et descendante : des hydrologues, des agronomes et des économistes élaborent les meilleures conjugaisons des facteurs de production en lien avec la mise à disposition d’eau. Il convient ensuite d’apprendre aux paysans à utiliser au mieux les investissements mis à leur disposition grâce à des personnels chargés de vulgariser les bonnes techniques. Avec ces nouvelles pratiques agricole, rationnelles, l’investissement financier de l’Etat devait être au plus vite rentabilisé.

Au fil du temps, l’application de ces schémas théoriques s’est confrontée à une réalité changeante et évolutive. D’une part, cette gestion administrative lourde, correspondait de moins en moins bien aux besoins des agriculteurs au fur et à mesure de l’obsolescence des équipements, d’autre part, l’importance des coûts d’entretien et de fonctionnement a entraîné des charges financières lourdes pour l’Etat alors que la réalisation des équipements avait augmenté l’endettement de l’Etat. Face à cette situation, s’est progressivement imposée l’idée d’un transfert de la gestion de ces équipements (recouvrement des redevances, coût d’entretien et de rénovation des équipements) vers les agriculteurs dans le cadre d’associations d’usagers (les Associations d’Intérêt Collectif - AIC). Dans la Basse vallée de la Medjerda, les agriculteurs apparaissent plutôt réticents à ce transfert de responsabilités. Ils semblent douter des capacités de ces associations à jouer le rôle d’intermédiaire entre le fournisseur d’eau et l’irrigant, mais aussi à améliorer le système d’irrigation dont l'Etat qui s’est toujours occupé. Par ailleurs les agriculteurs conservent un mauvais souvenir de l’échec cuisant de la création autoritaire par l’Etat de coopératives de production en 1962 ! La réticence des producteurs est compréhensive car c’est, encore une fois, une décision qui vient d’en haut et non pas une volonté de la base, base dont le régime se méfie d’ailleurs au plus haut point, centralisant, tout, contrôlant tout et imposant des caciques du régime dans toutes les présidences des organisations agricoles et associations d’usagers… ce qui ne participe pas vraiment à favoriser une « gestion participative » !

Ce que l’étude du périmètre irrigué révèle, au travers des enquêtes auprès des agriculteurs, c’est que les logiques paysannes sont rationnelles et élaborées. Elles visent en priorité à rechercher la sécurité alimentaire et des revenus par la diversification des productions et par le choix des spéculations en fonction des disponibilités de terre, de trésorerie ou de travail. Ces logiques se heurtent à celles des gestionnaires du réseau qui sont centrées sur les questions techniques, l’évolution de la salinité des sols, les économies d’eau par l’arrosage au goutte à goutte... Les responsables du réseau se situent toujours dans une relation sociale dominante, de l’Etat vers les paysans, relation dans laquelle il conviendrait d’apprendre aux paysans à appliquer les techniques de production mises au point par les agronomes, sans chercher à intégrer les logiques paysannes[2]. Bref, l’aspect le plus intéressant de l’étude est à, peu de chose près, ignoré lors de la restitution[3] !

« Les ingénieurs, c’est ce qu’il y a de pire, c’est moi qui vous le dit, monsieur le directeur, ils croient en savoir beaucoup parce qu’ils ont appris à faire un peu de calcul, quelques griffonnages, mais ils sont aussi bornés que ma petite grand-mère, Dieu me pardonne car c’était une bonne âme »[4].


[1] Bertolt Brecht. « La vie de Galilée ». 1939.

[2] Aude Annabelle Canesse. « Les politiques de développement en Tunisie - De la participation et de la gouvernance sous l’ère Ben Ali ». 2014 (Note de 2018).

[3] Pour des informations actualisées, voir la fiche Aquastat de la FAO, 2015. Et Agrar und Hydrotechnik GmbH. « Modernisation des périmètres publics irrigués de Sidi Thabet : Volet Ingénierie ». Avril 2017.