Le château - Palais Černin

 

Tchéquie Prague Staré Mesto Rue Celetna n°36 2

C’est au château qu’eut lieu « la seconde défenestration de Prague », le 23 mai 1618, dont furent victimes deux lieutenants impériaux, Jaroslav Bořita z Martinic et Vilém Slavata, ainsi que leur secrétaire, Filip Fabrizius. Les parlementaires protestants s’étaient d’abord réunis pour réclamer la réouverture de deux temples fermés par la Ligue Catholique. Reçus au château de Hradčany par les lieutenants impériaux, la dispute se serait envenimée et les nobles protestants auraient alors tout simplement jeté les trois hommes par la fenêtre ! On raconte qu’étant tombés tous trois au fond du fossé sur un tas de fumier, le secrétaire éjecté en dernier,  après s’être enquis de la santé des deux lieutenants et s’être assuré qu’ils n’avaient que quelques contusions, se serait confondu en excuses pour avoir chu sur leurs augustes personnes. Pour cette action Fabrizius sera ensuite anobli par Philippe IV, roi d’Espagne et souverain des Pays-Bas, avec le titre « von Hohenfall » (« de haute chute » !).

La réalité était peut-être moins tragi-comique ! En effet, après sa chute, Vilém Slavata était inconscient et, les nobles protestants leur tirant dessus des fenêtres, les défenestrés n’auraient dû la vie sauve qu’à leur fuite rapide, aidés en cela par les serviteurs de Slavata portant leur maître. Mais, de fil en aiguille, l’histoire devint particulièrement tragique. La défenestration de Prague a participé à entraîner tous les pays d’Europe dans la Guerre dite de Trente Ans (1618 / 1648) avec, d’un côté, le camp des Habsbourg d’Espagne et du Saint-Empire soutenu par le pape et, de l’autre, les États allemands protestants du Saint-Empire, les Provinces-Unies, la Suède, le Danemark et la France ! La guerre fut particulièrement atroce, laissant l’Europe centrale exsangue, émiettant l’Allemagne et mettant fin à l’indépendance de la Bohême.

Sur les hauteurs de Hradčany, le Palais Černin, du XVIIe, est un remarquable bâtiment d’inspiration classique, situé en face du sanctuaire de Lorette. C’est aussi le siège du Ministère des Affaires étrangères depuis la création de la République tchécoslovaque. C’est ici que, quelques jours après l’accession au pouvoir du Parti Communiste Tchécoslovaque, au matin du 10 mars 1948, fut retrouvé le corps sans vie de Jan Masaryk, ministre des affaires étrangères, fils du premier Président de la République de Tchécoslovaquie, et seul membre non communiste du nouveau gouvernement. Vêtu d’un pyjama, il serait tombé « accidentellement » de la fenêtre de la salle de bain située au premier étage de son ministère. Mais, à Prague, où l’histoire est traversée d’actes de défenestration, peut-on croire aux chutes involontaires ou même aux suicides ? Curieusement, la fenêtre de la salle de bain aurait été fermée… et les Tchèques n’ont pas manqué d’ironiser sur le fait que Jan Masaryk était un homme si propre qu’après être passé par la fenêtre, il aurait pris soin de bien la refermer ! Jan Masaryk n’aura donc pas eu la chance des deux lieutenants impériaux défenestrés le 23 mai 1618.

Trois cents mètres après le Ministère des Affaires étrangères,  Arthur London, alors vice-ministre des Affaires étrangères, sera enlevé par les hommes de la Sécurité d’Etat, le 28 janvier 1951, pour avoir prétendument conspiré contre l’Etat socialiste. Il était accusé d’avoir participé à une vaste conjuration, soi-disant conduite par l’ancien ministre Clementis, celui-là même qui, selon Milan Kundera, aurait eu ce geste protecteur vis à vis de Klement Gottwald en le couvrant de son chapeau lors du « coup de Prague » de 1948[1]. 

Au cours du procès, London fut accusé d’être un « traite trotskiste-titiste-sioniste, nationaliste bourgeois et ennemi du peuple tchécoslovaque, du régime de démocratie populaire et du socialisme » - rien moins que cela - et d’avoir conspiré contre son chef « vigilant, clairvoyant et à l’esprit de décision », j’ai nommé Klement Gottwald ! Onze personnes seront finalement condamnées à mort dans ce procès inique, onze innocents dont les corps seront incinérés, puis les cendres placées dans un sac à pommes de terre pour être disséminées dans les champs. Selon Arthur London, en cours de route, apercevant la chaussée verglacée, les gardes de la sécurité auraient eu l’idée d’y répandre les cendres[2] !


[1] Selon Marc-Emmanuel Mélon, « La toque de Clementis sur la tête de Gottwald. Photographies truquées, mémoire manipulée et imaginaire littéraire », l’histoire relèverait de la légende. Cahiers internationaux de symbolisme. n°122-123-124. 2009.

[2] Arthur London. « L’aveu ». 1968.

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