Un temps plus léger – D’avant le tourisme de masse

 

Tchéquie Prague 1990 Quo vadis David Černý

Au lendemain de la Révolution de velours, Prague est un joyau bien caché derrière la crasse et les échafaudages de ses façades. Depuis la seconde guerre mondiale très peu de travaux ont été entrepris pour entretenir les immeubles et les palais, à l’exception du château et des maisons de la place de la vieille ville. Les façades sont noires, souvent dissimulées par des échafaudages rouillés sensés protéger les passants des chutes de pierres et de tuiles. Prague semble une ville en déshérence, mêlant laisser-aller et beauté à l’image des villes italiennes du Sud. Si la recherche de l’équilibre et de la proportion avait fait ici l’objet d’une mise en scène savante lors de la construction des monuments de la ville, avec le choix habile des formes, des matériaux, des couleurs, des perspectives, une certaine nonchalance apparait avoir entraîné dans l’oubli le nécessaire entretien régulier de ces bijoux de l’architecture pragoise. La devise de Prague semble alors être, « Mise en scène, oui, mise en valeur, non… ». 

« Prague et ses habitants, à la fois doux et sinistres (ou aigres-doux), comme les as vu justement un ami, restent bien pris dans la pierre dont le gris domine le quotidien de la ville »[1].

La différence est surprenante lorsque vous arrivez d’Allemagne, une Allemagne où tout semble réglé « comme papier à musique » dans une grande symphonie consensuelle, une Allemagne astiquant le moindre de ses cailloux, sûre d’elle-même et dominatrice, mettant en scène sa puissance culturelle passée et son pouvoir économique présent. Cette absence de mise en valeur systématique et organisée de Prague parait rafraîchissante aux yeux d’un Français, agacé par la hautaine prétention germanique. Mais, si l’on respire désormais plus facilement, la vie quotidienne conserve néanmoins bien des aspects du style « socialiste ». Les restaurants et cafés sont rares et quand, par chance, vous en découvrez un, il est nécessaire de faire la queue pour obtenir une place assise. Pourtant, une moitié des tables est généralement libre mais elles portent toutes un petit carton « Réservé ». Réservé pour qui ? De fait, elles ne sont même pas réservées pour la nomenklatura, elles ne sont réservées pour personne. C’est tout simplement la solution trouvée par le personnel pour réguler la fréquentation des établissements ! Chaque serveur ayant une norme journalière à remplir, un certain nombre de tables à s'occuper, pour éviter d’être débordé, le personnel gèle tout simplement une partie de la salle. L’on aboutit alors à ce paradoxe où restaurants et cafés n’ont jamais de places disponibles alors qu’ils sont à moitié vides ! Plus étonnant encore, à certaines heures, le personnel fait sortir carrément les clients hors de l’établissement au moment de la pause ! Au grand café de la Maison municipale, un magnifique bâtiment de style Sécession, à 16h30, les serveurs ferment l’entrée de la terrasse et pressent les derniers clients à quitter les lieux. L’ultime consommateur enfin sorti, le personnel s’installe alors confortablement sur les chaises de la terrasse, jusqu’à 17h00, heure de réouverture de l’établissement. Ce fervent respect de l’état de santé du personnel pour lui permettre de reconstituer sa force de travail est certes syndicalement très louable, mais fort peu amène pour le consommateur. Quant à la rentabilité des investissements, c’est manifestement une préoccupation très accessoire pour tous.

En 1990, Prague est alors une ville qui s’ouvre tout doucement au tourisme. On y croise dans la Nerudova et la cathédrale Saint-Guy, quelques Allemands et Autrichiens, un peu plus d’Italiens et plus encore de Français. Sur le pont Saint-Charles, de rares artistes proposent des photographies ou des dessins de Prague, assez fins et originaux en général. Mais il faut encore bien du courage aux étrangers pour venir visiter Prague ! La ville ne possède que deux campings généralement complets, les hôtels sont rares et affichent des tarifs à usage de richissimes capitalistes, les restaurants sont plus exceptionnels encore et, quand on réussit à en trouver un, pas trop encombré et où l’on mange correctement, on y retourne fréquemment trop heureux d’avoir résolu le problème de l’alimentation quotidienne ! Les cafés sont rarissimes et, si on finit par en dénicher un, bien caché au fond d’une cour, il est généralement bondé ou va fermer pour permettre aux serveurs de faire leur pause. 

Mais, il suffit de s’écarter un tout petit peu du chemin allant du château à la Tour poudrière, de prendre la première ruelle, le premier passage, pour être dans une Prague populaire avec des placettes aux pavés inégaux où jouent les enfants et discutent les vieillards.