Le mur Lennon – Des services au fonctionnement étrange

 

Tchéquie Prague Mur Lenon à Kampa

En 1990, Kampa est une île lointaine, perdue dans les brumes de la Vltava, isolée entre le fleuve et le canal de Čertovka, seulement parcourue par les autochtones, une peuplade généralement âgée et placide vivant tranquillement au rythme des saisons. Là, les artistes, Jiří Trnka ou Vladimír Holan, peuvent s’isoler de la foule et des bruits, à deux pas du cœur de la cité. Passé le Čertovka, sur un petit pont, près d’un ancien moulin, le quartier de Malá Strana (« Petit Côté »), sommeille doucement à l’ombre de ses églises et de ses palais baroques. Dans ses ruelles, glissent des petites vieilles, habillées de noir, au trot menu, en direction de l’église Notre-Dame-de-la-Victoire. A l’intérieur, bien au frais dans la chaleur d’août qui écrase la ville, elles sont quelques-unes à marmonner des patenôtres devant le Jezultáko, le Petit Jésus Pragois, une statuette miraculeuse, vieille de quatre siècles, ramenée d’Espagne sous Rodolphe II, l’empereur fantasque plus préoccupé d’astrologie, de nécromancie, de magie et d’alchimie que des affaires de l’Empire. Le gros baigneur de cire est habillé comme une poupée. On raconte qu’il dispose d’une garde-robe de plus de soixante luxueux habits, gérée avec le plus grand soin par les Carmélites.

Au hasard des ruelles et passages, on découvre une place endormie, moussue, abritée de grands arbres dont les racines noueuses déchaussent les trottoirs. Sur un des murs qui longe la place, un mur lépreux dont l’enduit tombe par plaques, éclate brutalement une fresque colorée de graffitis en l’honneur de John Lennon ! C’est cet endroit isolé de la ville, en face du palais Bucquoi, siège de l’ambassade de France, que la jeunesse de Prague a choisi pour y affirmer, au nez et à la barbe de la police, des services secrets, des cellules du Parti et des comités populaires de quartier, son attachement à la musique pop et la liberté. Est-ce seulement parce que l’endroit est tranquille et que plusieurs rues permettent de s’enfuir facilement ? J’aimerais croire que la présence de l’ambassade de France était pour les dessinateurs de graffitis un gage de protection et un appel à l’intervention internationale. Cette tache de couleur, informe et indisciplinée, au milieu de la grisaille ambiante, uniforme et généralisée, était évidemment insupportable aux gérontocrates au pouvoir. On raconte que les graffitis étaient régulièrement effacés par les autorités, dégradant chaque fois un peu plus l’enduit du mur, mais qu’ils renaissaient mystérieusement tout aussi régulièrement.

 S’il est difficile de trouver un hébergement, un restaurant ou un café, les nourritures spirituelles, livres et disques, sont alors nombreuses et à des prix défiants toute concurrence. Dans les librairies de la Place Venceslas les livres sur Prague, édités en français, ne sont alors pas rares. Ecrits et imprimés sous le régime précédent, ils ont conservé des prix de vente extrêmement bas et une rhétorique assez lourde qui n’est pas due à la mauvaise qualité de la traduction. Bien au contraire, il faut être un traducteur hors pair pour pouvoir traduire les logorrhées pro-gouvernementales  : « Les soins extrêmes apportés au château par la collectivité socialiste actuelle, qui se rend parfaitement compte de l’immense valeur des traditions historiques de la lutte du peuple pour l’indépendance nationale et pour une organisation juste et équitable de la société, confèrent un contenu nouveau même à ce mémorable siège, à l’exploration scientifique et à la restauration architectonique duquel le gouvernement socialiste consacre une attention maximum et des moyens financiers et matériels importants »[1]. Ouf ! Quel bel exercice de langue de bois ! Tous les auteurs ne se faisaient pas les chantres du socialisme d’Etat. Parfois, des phrases d’aspect sibyllin, pouvaient donner lieu à différents niveaux d’interprétation. Comment comprenez-vous : « Prague a vécu aussi des temps de défaites, d’humiliation, de profonde décadence, il a souffert de par les interventions et agressions ennemies quand « les troupes étrangères mettaient ses vêtements en loque » »[2] ? Avouez que c’est assez bien tourné et que cela peut dire une chose et son contraire… tout en satisfaisant un censeur borné, lisant au premier degré. Un esprit plus libre, s’amusant à faire une lecture plus contemporaine, pouvait tout aussi bien y lire une critique de la présence soviétique, d’autant que dans les dix pages de présentation de l’histoire de la ville de Prague, et contrairement aux thuriféraires habituels, l’auteur arrive à ne parler qu’une seule fois de la société socialiste, et encore, en référence aux nouvelles cités de la banlieue !


[1] Guide Olympia. « Le château de Prague ». 1989.