Moins de style pompier – Surtout des bâtiments culturels

 

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 « Je ne crus pas pouvoir profiter de l’alternative que l’on me laissait : à neuf heures et demi du soir, je me mis en marche ; un homme de l’auberge sachant quelques mots de français me conduisit. Je gravis des rues silencieuses, sombres, sans réverbères, jusqu’au pied de la haute colline que couronne l’immense château des rois de Bohême. L’édifice dessinait sa masse noire sur le ciel ; aucune lumière ne sortait de ses fenêtres : il y avait là quelque chose de la solitude, du site et de la grandeur du Vatican, ou du temple de Jérusalem vu de la vallée de Josaphat. On n’entendait que le retentissement de mes pas et de ceux de mon guide ; j’étais obligé de m’arrêter par intervalles sur les plates-formes des pavés échelonnés tant la pente était rapide (…).

A mesure que je montais, je découvrais la ville au-dessous. Les enchaînements de l’histoire, le sort des hommes, la destruction des empires, les dessins de la Providence, se présentaient à ma mémoire, en s’identifiant aux souvenirs de ma propre destinée : après avoir exploré des ruines mortes, j’étais appelé au spectacle des ruines vivantes.

Parvenu au plateau sur lequel est bâtie Hradschin, nous traversâmes un poste d’infanterie dont le corps de garde avoisinait le guichet extérieur. Nous pénétrâmes par ce guichet dans une cour carrée, environnée de bâtiments uniformes et déserts. Nous enfilâmes à droite, au rez-de-chaussée, un long corridor qu’éclairaient de loin en loin de lanternes de verre accrochées aux parois du mur, comme dans une caserne ou dans un couvent. Au bout de ce corridor s’ouvrait un escalier, au pied duquel se promenaient deux sentinelles »[1].

Serait-ce là un nouveau texte de Kafka, récemment découvert et que son ami Max Brod aurait ignoré dans son édition du « Château » de 1935 ? Ainsi donc l’arpenteur aurait enfin été convoqué au château, réussissant à quitter l’auberge ? Non ! C’est du Chateaubriand racontant, dans ses mémoires, son séjour à Prague pour y rencontrer le dernier des rois de France. Pour cette fois, c’est sûr, le vicomte n’a pu copier les écrits d’un autre, car ceux-ci sont d’un siècle et demi postérieurs.

Compte-tenu de leur activité de commerçant en mercerie, les parents de Kafka, Hemann et Julie Kafka, habiteront le plus souvent dans des maison de la vieille ville, à proximité de la place principale, Staroměstské náměstí, (maison natale, maison « A la minute »), ou non loin dans la rue Celetná (maison Sixt au n°2, maison « Aux trois rois » au n°3)[2].

Néanmoins, la Prague au temps de Kafka est tout sauf une cité moyenâgeuse ou endormie sous ses lambris baroques, même si Prague, en ville sage, s’est peu adonnée aux dérives du style « pompier » de la fin du XIXesiècle, contrairement aux autres grandes capitales européennes, Paris, Vienne, Berlin, Londres ou Budapest, détruisant sans regret les vieux quartiers et leurs monuments historiques. Est-ce parce que la ville avait sous les yeux les parures délicates du baroque, ou plus prosaïquement parce que la ville n’était plus un enjeu de représentation de la puissance du Prince ou de l’Etat ayant perdu cette fonction au profit de Vienne ? 

De fait, les seuls monuments nouveaux sont essentiellement des édifices à caractère culturel : le théâtre national (1868 / 1881, Nové Město / Národní, n°2), la maison des artistes ou Rudolfinum (1876 / 1884, Josefov, Jan Palacha náměstí), le Musée national (1885 / 1890, Nové Město / Vinohradská, n°1), le musée des Arts décoratifs (1897 / 1899, Staré Město / 17 Listopadu n°2), tous en style néo-renaissance, à quoi on peut ajouter la synagogue du Jubilée en style néo-mauresque (1906, Josefov / Jeruzalémská n°7). A Prague, il ne s’agissait pas d’affirmer à la face du monde la puissance de l’Etat au travers ses édifices publics, parlement, hôtel de ville, ministères ou sièges de grandes banques. Prague était une ville de taille moyenne, de 400 000 habitants, n’ayant plus de fonctions politiques essentielles. Par contre, il lui fallait affirmer la puissance de l’esprit, l’existence vivace de la culture tchèque, alors gravement menacée par la culture allemande dominante et le pouvoir politique et administratif austro-hongrois. De leur côté, la communauté allemande n’était toutefois pas en reste, en créant le Nouveau théâtre allemand (1888, Vinohrady / Wilsonova) en style néoclassique.


[1] François René de Chateaubriand. « Mémoires d’outre-tombe ». 1848.

[2] Harald Salfellner. « Franz Kafka et Prague ». 2007.

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