Styles Sécession puis Cubiste

 

Tchéquie Prague Pont Svatophek Cech 1908

A partir de 1892, Prague construisit de nouveaux immeubles d’habitation dans l’ancien quartier juif de Josefov, autrefois un ghetto insalubre. La bourgeoisie pragoise, notamment juive, y bâtit de superbes immeubles de rapport, de 6 à 8 étages, sur le modèle des grandes capitales européennes. Est-ce un hasard si la rue principale de ce nouveau quartier s’appelle « Pařížká třáda », avenue de Paris ? Kafka y habita de 1907 à 1913 à l’endroit où l’avenue de Paris atteint les berges de la Vltava dans un immeuble aujourd’hui détruit. Là où sera construit un nouveau pont, le pont Svatopluk Čech (1908), avec un tablier élégant de métal[1]. 

 « La semaine dernière, j’allais vraiment bien avec la rue où j’habite et que j’appelle « rue tremplin pour les candidats au suicide », car cette rue s’ouvre largement sur le fleuve ; en cet endroit on construit un pont, et sur l’autre rive on construira un tunnel pour qu’on puisse se promener sous le Belvédère – ce sont des collines et des jardins – en passant de la rue sur le pont. Pour l’instant il n’y a que les échafaudages du pont et la rue ne mène qu’au fleuve. Mais tout cela n’est qu’une plaisanterie, car il sera toujours plus beau de prendre le pont pour aller au Belvédère que de prendre le fleuve pour aller au ciel »[2].

De 1913 à 1914, nouveau déménagement pour la famille Kafka, toujours dans l’avenue de Paris, mais à l’autre extrémité, sur la place de la vieille ville, et une nouvelle fois dans un immeuble neuf, la maison Oppelt. A cette époque, Prague s’enrichit d’une parure d’immeubles Sécession. Car, s’ils ne furent pas prolixes en édifices de style « pompier fin de siècle » (faut-il s’en plaindre d’ailleurs ?) les architectes praguois se sont largement rattrapés en construisant des bâtiments de style « Art nouveau ». « L’Art nouveau », mais il faudrait plutôt parler ici « d’Art Sécession » compte-tenu des liens avec Vienne,  arrive à Prague au début du siècle, avec un peu de décalage sur Vienne.

Une grande partie des édifices Sécession est située dans Nové Město, notamment sur la place Venceslas (Václavské náměstí) : le magasin Peterka (1900, n°12) dont l’architecte, Jan Kotěra, réussit avec intelligence et finesse à utiliser un terrain pourtant étroit en façade, le Palais Lucerna de Vácslav Havel et sa galerie marchande décorée (n°36), les hôtels Europa et Meran (1905, n°25) un peu plus lourds peut-être, mais joliment ornés de motifs floraux. C’est dans le salon des glaces de l’hôtel Europa, alors dénommé hôtel Archiduc Stéphane, que Franz Kafka fit sa première lecture publique, le 4 décembre 1912. Il y lut « Le verdict ». L’hôtel Europa a conservé sa décoration originale, avec boiseries et fresques. Il faut encore ajouter le Palais U Nováků (1903, dans la Vodičkova, n°30, une rue perpendiculaire à la place Venceslas) à la façade richement ornée, la gare centrale (1909, Vinohrady / Wilsonova), malheureusement totalement défigurée par le passage d’une autoroute urbaine le long de sa façade, et enfin l’extraordinaire maison municipale (1912, Staré Město / Náměstí Republiky) où toutes les ressources du vocabulaire stylistique de l’art nouveau ont été employées dans une véritable débauche d’ornements et de couleurs : verrière, marquise aux verres multicolores, coupole, mosaïques, statues, vitraux, ferronneries avec dorures, fresques, décorations de stuc.

Mais déjà le style dit « cubiste », par l’importance donnée aux formes géométriques accentuées, jouant sur la multiplication des facettes[3], s’affirme à Prague. La maison « A la vierge noire » (1912, Staré Město / Celetná n°34), à la façade composée de légers surplombs et de minces renfoncements, joue avec la lumière qui en accentue les formes droites. Le très étonnant réverbère de la Jungmannovo náměstí (1913, Nové Město) composé de la superposition de formes tronconiques et la maison Urbánek (1913, Nové Město / Jungmannova, n°30) dont la façade et les fenêtre sont encadrées de parements de briques en relief. La pharmacie Adam (1913, place Venceslas, n°8) est ornée de puissantes statues, la banque de Moravie (1916, place Venceslas, n°38) est couverte d’un toit à pan coupé dans lequel sont incérées des fenêtres et d’étranges têtes de guerriers coiffées de casques de cuivre, la villa Kovařovič (1913, Vyšehrad / Libušina, n°3) possède des baies vitrées entourées de pans coupés pour accentuer le jeu de l’ombre et de la lumière, l’immeuble résidentiel Hodek (1914, Vyšehrad / Neklanova, n°2) de Josef Chochol présente un mur de façade découpé en taille de diamant.


[1] Voir le remarquable petit livre de Ivan Margolius « Prague – Guide de l’architecture du XXesiècle ». 1996.

[2] Franz Kafka. Lettre à ses amis.

[3] « Les demoiselles d’Avignon » sont de 1907.

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