Mais que voulait dire André Breton avec sa « Prague magique » ?

 

Tchéquie Prague Clef de voûte 1

« A mes pieds s’étend Prague
Je la vois comme j’imaginais
Les villes ensorcelées
Je la vois comme le songe
Des bâtisseurs fantasques
Je la vois comme un trône
Comme la ville résidentielle
De la magie
Je la vois comme une citadelle
Volcanique taillée dans la pierre

Par un dément fébrile »[1].

En 1935, André Breton se rend à Prague où il prononce, le 29 mars, un discours à « l’Association des peintres et plasticiens Mánes », devant près de 800 personnes, sur le thème « Situation surréaliste de l’objet – Situation de l’objet surréaliste ». Il y rend un hommage à Prague, « la ville magique de la vieille Europe ».

Le terme a depuis fait fortune ! Mais pourquoi Breton évoque-t-il une « Prague magique » ? Pour faire plaisir à son auditoire en tant que conférencier étranger invité ? Ou, parce qu’au cours de sa visite de la ville avec Paul Eluard, sous la conduite du poète Vitězlav Nezval, il a été impressionné par l’architecture de la ville aux cent clochers où se mêlent architectures gothique, baroque, sécession, cubiste ou rationaliste ? Ou, André Breton fait-il référence à la période de l’empereur Rodolphe II de Habsbourg (1552 / 1612) lequel attirait à Prague tous les magiciens, devins et astrologues de l’Europe et constituait une  collection d’objets étranges[2] : boulons de l’arche de Noé, racines de mandragore, cors de chasse en ivoire, motte de glaise de la vallée de l’Hébron dans laquelle Dieu aurait modelé le protoplasme d’Adam, couteau avalé par un paysan, caille à trois pattes, pigeon à deux têtes… La liste d’objets extraordinaires que possédait Rodolphe II participe à faire s’entrechoquer des réalités étrangères les unes aux autres comme les « objets surréalistes ». Max Ernst ne définissait-il pas un objet surréaliste comme « l’accouplement de deux réalités en apparence inaccouplables sur un plan qui en apparence ne leur convient pas »…renvoyant à l’œuvre d’un Lautréamont qui affirmait :« Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d’un parapluie »[3] !

Ou encore, André Breton fait-il référence à l’étrange aventure de Guillaume Apollinaire survenuedans la cathédrale Saint-Guy, dans la chapelle Saint-Venceslas, lors de son séjour à Prague en 1902 ? Dans les veinures des gemmes, agates et améthystes qui ornent les murs, Apollinaire aperçoit son propre visage ! « Il est là mon portrait douloureux, près de la porte de bronze, où pend l'anneau que tenait Saint-Wenceslas, quand il fut massacré. J'étais pâle et malheureux de m'être vu fou, moi qui crains tant de le devenir »[4].

« Epouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis
Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
En montant au Hradschin et le soir en écoutant
Dans les tavernes chanter des chansons tchèques »[5].

Ou enfin… la ville de Prague lui est-elle apparue comme un lieu particulièrement propice à exclure son objet extérieur pour participer à en concevoir une représentation intérieure, favorisant ainsi la création artistique ? Prague serait-elle un objet surréaliste ? En fait, certainement un peu de tout cela car il dit en introduction : « Prague, parée de séductions légendaires est, en effet, un de ces sites qui fixe électivement ma pensée poétique, toujours plus ou moins à la dérive dans l’espace »[6].


[1] Vitězlav Nezval. « Prague aux doigts de pluie ». 1938.

[2] Rodolphe II était aussi un grand collectionneur avec 470 tableaux, 69 bronzes, 179 objets en ivoire, 50 d’ambre et de corail, 600 en agate et cristal, 185 en pierres précieuses.« Die Kunst-und Wunderkammer Rudolfs II». 

[3] Isidore Ducasse. Comte de Lautréamont. « Les chants de Maldoror ». 1869.

[4] Guillaume Apollinaire. « Le passant de Prague ». 1902.

[5] Guillaume Apollinaire. « Zone ».Alcools. 1913.

[6] André Breton. « Situation surréaliste de l’objet – Situation de l’objet surréaliste ». 1935.

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