Une Prague de passages dérobés, de signes cabalistiques ?

 

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Juste après la Révolution de Velours, c’était dans ses multiples passages et courettes intérieures que l’on côtoyait une Prague étrange et mystérieuse. Prague, comme Lyon, présente cette particularité d’avoir de multiples cours et traboules qui permettent de se déplacer dans la ville sans emprunter les rues principales. Ainsi, était-il possible, partant de la Tour de Malá Strana au pont Saint Charles, de traverser le chœur de la vieille ville et d’aller à deux pas de la place Saint Venceslas sans emprunter aucune des rues passagères du centre. Une porte cochère s’ouvre sur un étroit passage qui débouche dans une cour d’immeuble laquelle vous permet de ressortir dans une tranquille ruelle parallèle. Là vous poussez une porte et vous engagez dans un couloir sombre, pour découvrir une courette avec de l’herbe qui pousse entre les pavés. Un nouveau couloir, une porte à ouvrir et vous tombez brutalement au milieu d’un flot de touristes de voyages organisés. Vite, vite, vous enfilez un passage au mur duquel sont accrochées des boites aux lettres de formes et de tailles différentes, encore des couloirs, des ruelles, des cours… Pour effectuer ces traversées, il ne fallait pas craindre les étroits boyaux sentant l’urine, les entassements de poubelles, les courettes abandonnées, ou les tuiles et volets branlants susceptibles de vous choir sur la tête. 

Mais, après 1990, Prague a vécu la révolution du tourisme. Le « passage peu engageant encombré de poubelles » de la Karlova, à côté de la boutique du bouquiniste ? C’est aujourd’hui un passage clair dans lequel s’ouvrent des boutiques d’objets d’art, dallé et enduis de frais, avec des projecteurs lumineux insérés dans le sol pour mettre en valeur les voûtes anciennes. Le passage du numéro 12 de la Karlova, « si bien dissimulé qu’il reste inconnu de bien des Pragois » ? C’est une artère passante débouchant dans la cour d’un immeuble où sont installées les tables et chaises d’un café. Il attire les touristes qui souhaitent un moment de détente en admirant les façades nouvellement ravalées et les galeries intérieures de bois qui desservent les différents logements. Le passage de la maison U Závoje où « on se promène le long des stores baissés et des vitrines blêmes »[1] ? C’est devenu un endroit branché où se succèdent les boutiques de mode encadrant un bar Internet !

Alors, allons chercher Prague la mystérieuse dans ses jardins secrets, le plus souvent abandonnés, au charme romantique ?

« A chaque palier, une flore capricieuse et folle achève de détruire la maçonnerie, dont les joints se sont depuis longtemps désagrégés sous la poussée des herbes. Entre les terrasses, d’anciens escaliers de traverse disparaissent sous les buissons… C’est un mélange de Rome, pour le foisonnement vert en cascades, et de Naples, pour la vétusté, le délabrement »[2].

Le petit jardin Vrtba ? « plus secret, plus poétique »[3] ? Il est aujourd’hui bien protégé par une guérite où l’on vend les billets. Parfaitement nettoyé, peigné, brossé, décapé, il conserve néanmoins beaucoup de charme par son étagement en amphithéâtre au flanc de la colline de Petřin d’où l’on peut découvrir les toits de Malá Strana et les tours dentelées de la vieille ville. 

Il semble qu’il n’y ait plus ici beaucoup de mystère, tout y semble tellement bien entretenu, aménagé, circonscrit. Et pourtant… Pourtant les blasons et enseignes en façade des maisons, qui disparaissaient sous la crasse et la grisaille, désormais nettoyées, repeintes ou redorées, réintroduisent les énigmes de l’ésotérisme ou de la cabale[4]. Le soleil noir, l’ange d’or, le paon blanc, la roue d’or, la ruche d’or, la triple poignée de mains, autant de symboles mystérieux qui réapparaissent et qu’il nous faut déchiffrer et essayer de comprendre. Et pourtant… Que sait-on des coulisses du fameux passage Lucerna, un de ces nombreux passages couverts de la ville ? N’y aurait-il pas, comme le suggère Karel Pecka[5], de nombreux passages dérobés et souterrains qui permettraient d’y conduire des vies secrètes et errantes ?


[1] Joseph K. « Passages, galeries, corridors et autres chemins de traverse ». 

[2] Dominique Ferrandez. « La perle et le croissant ». 1995.

[3] Idem.

[4] Martin Stejskal. « Prague insolite et secrète ». 2013.

[5] Karel Pecka. « Passage ». 1974.

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