La Petite Mère s'est convertie au tourisme de masse

 

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Que reste-t-il de la Prague avec ce parfum délétère hérité du règne de Rodolphe II ? Ou, à défaut, dans notre société matérialiste et mercanti, où est passée la Prague nostalgique des photographies en noir et blanc de Ladislav Sitensky ? 

Pour croire au fantastique et au mystère et pouvoir laisser vagabonder son imagination, il faudrait au moins qu’existent encore dans Prague des espaces de ténèbres, des lieux abandonnés, des endroits incertains où la réalité se dissout dans la brume et le crachin, des rues et des placettes désolées, des becs de gaz luttant contre la nuit dans un faible halo de clarté, des passages déserts, des jardins en friche envahis par une végétation désordonnée. 

Mais, dans le vieux Prague « relifté » façon montre suisse, d’où sont chassés les habitants pour faire place à des commerces de luxe, l’imagination n’a plus rien où se raccrocher. Même les statues du pont Charles sont désormais exilées au musée de l’art baroque et progressivement remplacées par des copies qui brillent comme des sous neufs ! 

Le petit peuple pragois est rejeté vers les banlieues grises de Podolí, Michle, Spořilov, Košíře… aux terrains vagues, aux jardins abandonnés, aux rues mal éclairées, aux placettes désolées et aux trottoirs fatigués. Est-ce donc à Michle, Košíře, où ailleurs, que naissent aujourd’hui les nouvelles légendes de Prague ? 

Aujourd’hui la Petite Mère, comme Venise, est devenue une des villes les plus visitées au monde. Elle aurait reçu 7 millions de touristes dont 6 millions d’étrangers en 2016, lesquels auraient acheté près de 17 millions de nuitées. Prague serait la 5ville la plus visitée en Europe (Euromonitoring international, 2016). Même si ce rang varie selon des données statistiques, elle est dans le « Top 10 » des villes européennes pour le nombre de touristes accueillis. Ils sont bien finis les temps où vous cherchiez un hôtel avec désespérance. Bien qu’il soit toujours aussi difficile de se loger, sinon plus, ce n’est plus faute d’hôtels, il y en a partout, mais hôtels, palaces, auberges, pensions, logements chez l’habitant, n’arrivent pas à absorber le flot montant des touristes. 

En 2000, nous avions expérimenté une « usine à héberger ». Cet établissement avait été construit au temps du socialisme pour les ouvriers et employés des entreprises d’Etat bénéficiant de congés organisés par leurs comités d’entreprises : 589 chambres doubles ! Une véritable petite ville à elle toute seule, par sa taille comme par son organisation : des cubes de béton préfabriqué semblables à toutes les HLM de la banlieue pragoise. Pour servir de gîte d’étape dans les circuits internationaux, l’hôtel a été totalement réhabilité : pose de nouveaux éléments sanitaires aux standards internationaux, réfection de la plomberie, changement du mobilier…  Tout n’a cependant pas changé. L’organisation de la salle à manger pour les petits déjeuners a conservé son organisation planifiée. Il est vrai qu’il faut y accueillir chaque matin un millier de personnes en deux heures, entre 7 et 9 ! Un cerbère en jupons est chargé d’effectuer un filtrage rigoureux des entrées pour éviter les fraudeurs qui viendraient prendre plusieurs petits déjeuners. Y en aurait-il beaucoup dans la mesure où il s’agit d’un petit-déjeuner buffet et que les clients ne manquent pas de manger copieusement et même de se faire des sandwichs pour le déjeuner ? Toujours est-il que notre gardienne récupère avec autorité, et le plus grand sérieux, les bons de petit-déjeuner, consciente de l’importance absolument stratégique de la tâche. L’hôtel est une machine à alimenter les touristes ! A 9 heures, l’hôtel se vide brutalement de ses hôtes qui regagnent leurs autocars pour une visite express du centre ville ou une nouvelle étape de leur périple. 

Du pont Charles à la Tour poudrière, les magasins de babioles et « d’artisanat d’art » se chevauchent pour essayer d’accaparer une partie de la manne monétaire des touristes. Et pour ce faire, la ville s’est faite belle : nettoyée, grattée, frottée, astiquée, rénovée, repeinte, ravalée, repavée… Mais trop, c’est trop ! On croirait être à Salzburg ou pire parfois, à Disneyland, avec ses petits ducs et ses jolies marquises en costume du XVIIIsiècle qui vous proposent des billets pour les inévitables concerts Mozart du jour.

La Prague de 1990, lépreuse et déglinguée, mais populaire et vivante, présentait des lieux incertains, différents, plus ou moins à la dérive, et conservait une part de mystère.

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