Une ville où, plus que toute autre, l’histoire est présente

 

Tchéquie Prague Nové Mesto Charvatova namesti 1

La prétendue « magie » de Prague, dont les publicitaires et les journalistes usent et abusent aujourd’hui, ne provient pas, à mon avis, de l’imagerie inventée au XIXe siècle avec les devins et astrologues de la cour de Rodolphe II, ni de la légende du Golem. Si elle existe, elle est à chercher ailleurs. 

Dans toute ville, au cours d’une promenade, se superposent plusieurs images. D’abord ce que l’on voit ou croit voir, car regarder c’est déjà interpréter. Comme dans cette œuvre de David Černý, « K on Sun »[1], censée représenter la tête de Franz Kafka, mais dont l’image vue ne correspond jamais vraiment à la tête de Kafka puisque tous les éléments bougent sans cesse. C’est une représentation instable de Kafka, sans jamais être une reproduction. Au travers les multiples variations de l’œuvre, néanmoins on s’en construit une représentation. A cette image reconstruite, se superposent des images du passé vues en photographies ou à la télévision, ou du moins, là encore, le souvenir et l’interprétation que l’on se fait de ces images. 

« L’homme est une machine à interpréter et, pour peu qu’il ait un peu d’imagination, il voit des signes partout »[2].

Prague, plus que d’autres capitales européennes, à l’exception de Rome et Lisbonne peut-être, se prête bien à ce jeu complexe car elle présente plusieurs particularités. Fondée tardivement, au IXesiècle, Prague a connu une remarquable continuité, sans destructions majeures, malgré qu’elle ait été au cœur de grands conflits, croisade contre les Hussites (1415), guerre de Trente ans (1618 / 1648), guerre de succession d’Autriche (1741), occupation par les nazis en 1939, libération en 1945, intervention des armées du Pacte de Varsovie en 1968, Révolution démocratique en 1989. Prague et son architecture sont les témoins d’une grande partie de l’histoire européenne. De plus, cette histoire est souvent tragique…

« La sécheresse et la froideur de l’époque actuelle recouvrent la fraîcheur excitée des années 60, qui voile à son tour l’impressionnant désert des années 50, aride mais aussi brûlant (et tâché de sang). Au-dessous, on découvre d’abord la pénombre ambiguë de l’Occupation, mi-anxieuse mi-intime, ensuite la grisaille tiède de la première République, sereine et allégée en permanence par un souffle de printemps, puis, juste avant de retomber au siècle dernier, la teinte se fait plus « sale », on est dans la Prague « autrichienne » d’avant 1918 »[3].

Troisième particularité, cette riche histoire, et les traces qu’elle a pu laisser dans la ville avec maisons, palais, églises, monuments, se développe dans un espace restreint : le château sur la colline de Hradčany et la place Venceslas ne sont séparés que par deux kilomètres en ligne droite, 45 minutes à pied en passant par les petites rues du centre, le pont Charles et la pente de la Nerudova. Enfin, Prague « bénéficie » d’un lien très fort avec un auteur à la réputation internationale, Franz Kafka, qui semble faire corps avec sa ville : rues, maisons médiévales et château s’accordent avec l’ambiance des livres de l’écrivain. Et pourtant ces deux-là ne s’aimaient pas nécessairement ! Juif et de culture allemande, Kafka appartenait à une communauté qui devenait minoritaire dans une ville qui affirmait progressivement son appartenance à la culture tchèque. La ville a également longtemps ignoré l’écrivain ne marquant nulle part les lieux où il vécut. 

Toutes ces particularités participent à faire de Prague, selon la formule d’André Breton, un lieu qui « fixe électivement la pensée poétique » ou, plus simplement, l’imagination du promeneur. A Prague les riches éléments de son passé tragique surgissent continuellement dans le présent, mais certains éléments du passé seulement, ceux dont on se souvient ou croit me souvenir, et c’est un passé nécessairement recomposé du fait de l’oubli, des refoulements et des interprétations. C’est ainsi que, dans Prague, je déambule entre images présentes et passées, toutes  recomposées et mélangées entre elles. Avec sa riche histoire, ses multiples événements, les différentes cultures qui s’y sont déposées, Prague devient une formidable lanterne magique. Breton n’avait pas tort…


[1] Centre commercial Quadrio / Spálená náměstí.

[2] Laurent Binet. « La septième fonction du langage ». 2015.