Réalité, fiction ?

 

Tchéquie Prague Entrée du Château

« Mais l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l’autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l’y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K. vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.

« Comme un chien » dit-il et c’était comme si la honte dût lui survivre »[1].

Finie la Prague fantastique et mystérieuse ? Et pourtant… Et pourtant, d’où sortaient-ils ces deux policiers en civil qui nous contrôlèrent dans les allées des jardins de Petřin sous prétexte que nous aurions échangé illégalement des devises avec un touriste italien alors que nous nous promenions tranquillement ? Les jardins de Petřin ne sont-ils pas situés justement à quelques dizaines de mètres de la carrière de Strahov où « deux messieurs en redingotes, pâles et gras, et surmontés de hauts-de-forme qui semblaient vissés sur le crâne »[2], conduisirent Joseph K. au supplice, une nuit de clair de lune, après être passés sur le pont Charles et les rues montantes du Hradčany ? Est-ce un hasard ?

Certes nos deux argousins n’étaient pas habillés d’une redingote et d’un chapeau haut-de-forme mais plus prosaïquement en jeans et baskets et ils firent l’effort de nous présenter leurs cartes de police au contraire des gardiens de Joseph K. La belle affaire ! Qu’est ce qui nous prouvait leur authenticité ? Ils étaient bien suspicieux, trouvant notre conduite curieuse, tout en multipliant les politesses, comme ces deux acteurs de seconde zone auxquels Joseph K. pensait avoir affaire. Etait-ce des membres du StB, l’ex-Sécurité d’Etat, n’ayant pas encore très bien compris quelles étaient les règles d’un régime désormais démocratique et agissant par réflexe conditionné ? Ou n’était-ce qu’une première information qui nous était adressée sur une instruction engagée par « le Tribunal » ? Serions-nous convoqués un jour pour des interrogatoires ? Aurions-nous un procès ? Nous n’eûmes pas plus d’information et ils nous laissèrent partir, mais comme à regret. Ils disparurent de la même manière qu’ils étaient brutalement apparus, venant de nulle part, et s’évanouissant tout aussi mystérieusement. 

Cette très étrange rencontre tendrait à montrer que le fantastique n’a pas tout à fait disparu de Prague ? Devrions-nous consulter un avocat avant d’être convoqué au procès ? Et de quoi nous accuse-t-on ?

« Je vois Prague et la lune dans Prague
les pas de lune dans Prague où passa mon Apollinaire
La pluie à Prague dans ta Prague aux doigts de pluie
Pianote aux vitres s’y essuie
Une musique y balbutie
J’essayerai qu’un cri de pierre sous la scie
Qu’un cric soulève la pierre des rimes
J’essayerai ma gorge le criquet l’escrime
De ma gorge
Dans le
Hradschin désert la lune est sans rivale
Elle peint sur le pont le deuil blanc des statues
La radio ce soir a parlé de 
Nezval
Pour dire qu'il s'est tu »[3].

 

Prague – Montpellier - Senlis, août 90 / janvier 2018.


[1] Franz Kafka. « Le procès ». 1925.

[2] Idem. 

[3] Louis Aragon. « Prose de Nezval ».Les Poètes. 1960.

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