Une réalisation unique au monde

 

Iran Ispahan La Place Royale la nuit

Connue sous le nom de Naghsh-e Jahan (« Image du monde »), et auparavant sous le nom de Meidan-e Shah (« place royale »), la place Meidan Emam (« place de l'Imam ») est un espace public immense, 512 mètres de long sur 159 mètres de large, s’étendant sur près de 9 hectares, fermé par une série régulière et continue d’arcades[1]. Cette place a été voulue par le Chah Abbas Ier et réalisée entre 1602 et 1630. Elle était le monument le plus important de la vie sociale et culturelle à l’époque de la dynastie séfévide (1501 / 1736). L’esplanade, autrefois de sable, était utilisée pour les promenades, le rassemblement des troupes, la pratique du polo, les célébrations et les exécutions publiques. Sur la place sont regroupés les principaux éléments de la vie publique. Les arcades entourant la place accueillaient des boutiques et, au dessus du portique qui conduisait au grand bazar, un balcon permettait aux musiciens de donner des concerts publics. Sur les trois autres côtés, sont disposés la mosquée Sheikh Lootfollâh, représentant le savoir, le palais Ali Qâpu représentant la puissance publique, et la mosquée royale pour représenter la religion.

« Et une ogive tout ornée de mosaïques d’email, une énorme ogive, ouverte depuis le sol jusqu’au sommet de la voûte, nous révèle soudain cette place d’Ispahan, qui n’a d’égale dans aucune de nos villes d’Europe, ni comme dimensions, ni comme magnificence »[2]. 

Pierre Loti fait référence aux places européennes dites « Royales » dont on a fait une catégorie architecturale particulière laquelle serait caractérisée par son origine française, sa forme quadrangulaire, totalement fermée par un ensemble de bâtiments ou de façades traitées de manière homogène et régulière, et servant de cadre à la statue du souverain[3]. Par exemple, à Paris, la place Dauphine (1611, mais la statue d'Henri IV était installée en dehors de la place, au centre du pont Neuf !), la place Royale (1612, aujourd'hui place des Vosges, mais qui,  à l’origine, ne comportait que trois côtés homogènes), la place des Victoires (1686, qui, à sa construction, était fermée pour partie par le jardin de l’hôtel de La Feuillade), et la place Louis-le-Grand (1699, aujourd'hui place Vendôme, mais elle aussi ouverte sur un côté dans sa première réalisation). Sous l’impulsion de Louvois, surintendant des bâtiments, plusieurs projets de places royales furent impulsés en province (avec Dijon, mais c’est une place-parvis, Montpellier, mais c’est une place-terrasse, Bordeaux où c’est une place ouverte sur la Garonne, etc.). Bref, pour un modèle dit « français » bien peu de places qui, en France, soient à l’origine totalement fermées par un ensemble de bâtiments strictement homogènes[4] ! 

L’invention de la place fermée, aux bâtiments strictement semblables, ne revient d’ailleurs pas aux Français, mais aux Italiens de la Renaissance ! Premier exemple de la place fermée dans une vision urbanistique nouvelle, homogène et rationnelle avec des façades d’égales hauteurs : la place de Pienza (Toscane, 1459) où sont disposés les bâtiments majeurs : la cathédrale tout d’abord, au milieu, et, de part et d’autre, le palais épiscopal et le palais Piccolomini. Autre exemple, la place ducale de Vigevano (Lombardie, 1492), imaginée par Bramante et construite sur les ordres du Duc Ludovico Sforza, « Il Moro », une place rectangulaire entourée d’arcades dont les façades viennent se plaquer sur les maisons existantes d’un tissu urbain moyenâgeux et anarchique. Michel-Ange réaménagea la place du Capitole (Rome, 1538) en imaginant des façades homogènes sur une place en U aux branches fermées et en y transférant la statue équestre antique de Marc Aurèle. Enfin, si la place San Marco (Venise) prend forme vers 1550 elle ne sera fermée qu’en 1810 par l’aile Napoléon. 

Bref, aucune de ces places européennes, aussi belles soient-elles, n’a l’ampleur, l’homogénéité de conception et de réalisation, la rigueur ou l’antériorité de la place Meidan-e Shah ! Si celle-ci constitue un ensemble urbain tout à fait original, novateur, dans l’urbanisme perse dans lequel les villes sont habituellement construites sur un plan serré et sans espace ouvert, elle est tout aussi originale et novatrice dans l’architecture urbaine des grands espaces publics mondiaux.


[1] UNESCO. « Meidan Emam, Ispahan ». Liste du patrimoine mondial de l’Humanité. 1979.

[2] Pierre Loti. « Vers Ispahan ». 1904.

[3] Hendrik Ziegler. « L’invention des places royales ».Centre allemand d'histoire de l’art. 2002.

[4] Conférence d’Alexandre Gady. « La place royale du XVIIeet du XVIIIesiècle, un monument en creux ». Cité de l’architecture et du patrimoine. 2009.

Liste des articles sur Iran, histoire et architecture

Télécharger le document intégral