Le règne des contradictions

 

Iran Téhéran Pont Tabiat

Suite aux mesures d’austérité de l’été 1978, consécutives à la chute des cours du pétrole, eurent lieu de nombreuses manifestations populaires durement réprimées par le pouvoir du Shah. La contestation s’amplifiant, le Shah dû finalement prendre la fuite avec sa famille. La République islamique s’est alors mise en place dans la violence et la terreur. Le gouvernement théocratique a systématiquement éliminé ses ennemis, y compris physiquement : les responsables de l’administration du Shah d’abord puis, un à un ses alliés d’hier, les libéraux, les démocrates, les laïcs, les communistes, les moudjahidines du peuple…

Le rétablissement de la « morale islamique » était l’une des revendications des révolutionnaires musulmans. Selon l’ayatollah Khomeiny, le Guide de la révolution, la politique d'occidentalisation et de sécularisation du Shah avait mis en péril la morale du peuple et, en conséquence, le gouvernement islamiste s’est attaché à « moraliser » les esprits pour qu’ils soient conformes aux « préceptes de l’Islam ». L’égalité hommes / femmes est remise en cause : droit de divorce avantageux pour l’époux, reconnaissance de la polygamie, droit de voyage de la femme subordonné à l’agrément de l’époux… Les punitions corporelles (flagellation, lapidation) sont réintroduites dans le droit. Les médias sont censurés non seulement d’un point de vue politique, mais aussi sur les bonnes mœurs (censure des images jugées « obscènes »). Une unité de la police est spécialement chargée « de la sécurité morale » : elle veille à la tenue vestimentaire des citoyens (surtout des femmes), elle lutte contre les comportements jugés immoraux entre hommes et femmes non mariés (se serrer ou se tenir par la main, se faire la bise), elle supprime les antennes paraboliques, combat la distribution et la consommation d’alcool. Elle punit également les personnes se promenant avec leur chien (le chien étant un animal méprisable pour l’islam). 

Pourfendeurs de « l’obscénité » des mœurs de l’Occident, les Islamistes iraniens n’en admirent pas moins ses réalisations techniques.

« Nous pourrions à la rigueur leur emprunter leur savoir-faire technique, mais nous devons rejeter leurs valeurs morales »[1]. 

Le monument emblématique de cette politique c’est bien évidemment la tour « Milad », 435 mètres de haut, et 6plus haute tour autoportante du monde. Mais elle n’est pas vraiment novatrice contrairement au pont Tabiat (« pont Nature »), inauguré en 2014, un pont destiné aux piétons et aux vélos qui relie deux parcs publics de Téhéran, le parc Taleghani, à l'Est, et le parc Ab-o-Atash, à l'Ouest. D'une longueur de 270 m, il est situé dans la partie Nord de la ville. Il fut imaginé, puis ensuite dessiné, par une jeune architecte iranienne, Leïlâ Arâghiân, dans le cadre d’un concours organisé par la municipalité de Téhéran en 2009. L’objectif de la ville était d’enrichir le grand quartier d’Abbâs Abâd d’un nouveau lieu dédié à la nature et à la culture. La problématique soumise aux participants du concours insistait sur le nécessaire caractère polyvalent du projet : un pont de franchissement, qui soit aussi un monument dédié à la ville et un véritable espace de loisir. 

Le pont surplombe l’autoroute située dans la vallée entre les deux collines sur lesquelles sont situés les deux parcs Taleghani, à l'Est et Ab-o-Atash, à l'Ouest. Son tablier, long de 300 mètres et d’un poids de 2 000 tonnes, repose sur deux piliers arborescents. C’est un pont en poutres en treillis, en acier, entièrement soudé. Il comprend trois niveaux : le premier accueille des restaurants avec une vue sur les arbres du parc, le second est consacré aux promeneurs qui viennent y flâner en groupes, le troisième est constitué de deux plateformes circulaires positionnées sur chacun des deux piliers du pont et qui permettent d’avoir une vue panoramique sur la ville. C’est une très belle réalisation, légère et originale.

En dehors de toute polémique sur les qualités artistiques et techniques qui sont indéniables des deux jeunes architectes qui ont dessiné l’un la Tour « Mémoire des Rois », l’autre le Pont « Tabiat », il est néanmoins assez amusant de constater que la République islamique ait choisis, elle-aussi, un très jeune talent, une fille qui plus est[2], pour cette réalisation prestigieuse, comme si elle voulait montrer qu’elle pouvait faire aussi bien, et même mieux, que le régime honni du Shah !


[1] Azar Nafisi. « Lire Lolita à Téhéran ». 2003.

[2] On peut s’amuser du rapport fille / garçon, pont / tour, nature / pouvoir, comme autant de symboles !

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