Une représentation sans artifices ni affectivité

 

Caravage Saint-François

Via Vittorio Veneto, après la fontaine des abeilles, se dresse la haute façade de l’église Santa Maria della Concezione dei Cappuccini laquelle apparait d’autant plus élevée qu’elle est perchée sur un mur de soutènement et une double rampe d’escalier, construits lors de l’agrandissement de la rue en 1890. L’église fut édifiée en 1624 par Antonio Casoni à la demande du cardinal Antonio Barberini, frère du pape Urbain VIII Barberini, et capucin lui-même. La façade est des plus simples, seulement décorée de pilastres en travertin rajoutés au début du XXesiècle. L’intérieur est à nef unique, avec cinq chapelles sur chaque bas-côtés. L’inscription de la pierre tombale du cardinal Antonio Barberini est célèbre : « Hic jacet pulvis, cinis et nihil » (Ici gisent poussière, cendre et rien d’autre). L’église est renommée pour la décoration morbide de la crypte ! Sous les cinq chapelles droites de l’église sont situées cinq pièces reliées par un couloir. Pièces et couloir ont été décorés aves les os de moines du cimetière du couvent de l'église de San Niccolò de Portiis qui y ont été transférés. 

« … le meilleur tour des Capucins, c’est qu’ils imposent leurs victimes à l’adoration des vivants »[1]

Une pièce est décorée essentiellement d’os longs, tibias, péronés, fémurs, radius, humérus, qui permettent d’élaborer des constructions audacieuses, d’élégantes niches ou des arcs élancés. Une autre pièce est ornée d’os plats qui judicieusement entassés composent d’agréables cascades. Une autre est essentiellement parée de crânes qui, finalement, se prêtent assez mal à des compositions légères et gracieuses ! Heureusement, il y a aussi les petits os, vertèbres, côtes, phalanges et autres qui permettent de réaliser de délicats dessins baroques sur le fond blanc des murs et du plafond, mais aussi des frises, des guirlandes, c’est exquis, poétique, raffiné !

« On aimerait se dire que c’est seulement une parodie, les effets spéciaux de Cinecittà, une pantomime de carnaval. Mais tout est bien vrai. Alors nous filons dehors respirer de tous nos pores la merveilleuse lumière de la via Veneto, où même le fracas de la circulation nous réjouit »[2].

Avant le passage dans les cinq pièces de la crypte, l’église possède un petit musée dédié à l’histoire de l’Ordre des Capucins [3] et dans lequel est présenté une peinture du Caravage, « Saint-François en méditation ». Ce tableau serait une copie peinte par Le Caravage lui-même d’un original qu’il aurait réalisé vers 1600. François d'Assise (1181 ou 1182/ 1226), est le fondateur de l'ordre des frères mineursou Ordre des Franciscain, dont la règle privilégie la prière, la pauvreté, l'évangélisation et l'amour de la Création divine. Saint-François est représenté agenouillé, dans la pénombre d’une grotte ou d’une pièce de son ermitage. Des deux mains, il tient un crâne qu’il regarde, en méditation. Il porte une robe de bure, marron, tenue à la taille par une cordelière. Sa robe est usée, déchirée, rapiécée, soulignant ainsi son vœu de pauvreté. Si le corps du saint, légèrement penché en avant dessine une diagonale allant du bas à gauche au haut à droite, la lumière qui provient du haut à gauche descend le long de la manche de François pour éclater sur le crâne soulignant ainsi l’autre diagonale du tableau.

Dans la lutte idéologique qui se conduit entre XVIet XVIIsiècles, entre catholiques et protestants, l’image de Saint-François sera largement utilisée par la papauté car elle est tout à la fois celle de la conduite d’une vie exemplaire, simple, dédiée aux autres, mais ouvrant la possibilité d’accéder à l’extase et la gloire de dieu. L’image qu’en donne Caravage s’inscrit dans ce courant mais de manière réaliste, il souligne la simplicité, voire les difficultés, de cette vie de retraite. Il n’y a pas dans ce Saint-François de signes de pamoison, de jouissance ou de joie mystique avec yeux révulsés, mains ouvertes, paumes dirigées vers le ciel, le tout accompagné de rayons de lumière, d’auréoles brillantes et d’angelots voltigeant, pas plus qu’il n’y en a dans sa « Marie-Madeleine en extase » [4] !


[1] Jean-Paul Sartre. « La reine Albermarle ou le dernier touriste ». 1991.

[2] Marco Lodoli. « Iles – Guide vagabond de Rome ». 2005.

[3] Musée de Santa Maria della Concezione dei Cappuccini - Tous les jours de 9h à 19h.

[4] Collection privée à Rome, mais il en existe près d’une vingtaine de copies dont certaines de la main du Caravage. « Copier Caravage – Madeleine en extase ». Senlis. 09 / 09 / 2017 – 14 / 01 / 2018.

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