Des réalisations révolutionnaires - Mais difficiles à faire accepter par ses commanditaires

 

Caravage Martyre Saint-Matthieu

« Renonçant à ses premières expériences sur la vie quotidienne, il se tourna presque exclusivement vers les territoires du « sacré », mais en y appliquant ses premières accentuations d’ombres vigoureuses et dramatiques qui annoncent l’imminence des tableaux de Saint-Louis-des-Français »[1]

Au centre de la chapelle Contarelli, le retable du maître autel représente Saint-Matthieu écrivant son évangile sous la conduite d’un ange. Le premier tableau réalisé pour cet emplacement a disparu sous les bombardements de 1945 à Berlin. Il représentait un vieil homme, assez frustre, de trois quart face, les jambes croisées, sales, écrivant avec effort dans un grand livre, la main qui écrit étant tenue par celle d’un bel ange, debout à ses côtés. L’œuvre fut refusée au motif « que la figure, assise, les jambes croisées, avec les pieds grossièrement exposés au public, n’avaient pas l’air d’un saint ni aucune dignité »[2].

Le Caravage a donc dû peindre un nouveau tableau, en idéalisant la scène pour qu'il soit accepté par ses commanditaires ; plus idéalisé, il est aussi plus conventionnel. Le bel ange est représenté descendant du ciel, il ne tient plus la main de Matthieu, mais semble plutôt l’inspirer bien que Matthieu apparaisse montrer quelque inquiétude de cette présence. C’est toujours un vieil homme, mais plus « présentable ». Il a une pose curieuse et bien inconfortable pour écrire, un genou sur un tabouret, en s'appuyant de la main gauche sur la table. Cela peut être interprété comme une volonté de transcrire rapidement l’inspiration divine portée par l’ange. La composition de ce second tableau correspond aux canons de l’époque, plus consensuelle, moins décalée et subversive.

C’est que les tableaux du Caravage n’ont pas toujours été appréciés. Comme nombre des autres tableaux à thème religieux du Caravage, celui-ci fut mal reçu par les autorités ecclésiastiques de l’époque comme celui de la « Vocation de Saint-Matthieu », Le Caravage ayant eu l’audace de rappeler que Matthieu, alors dénommé Lévi, était un changeur d’argent et un percepteur de la gabelle ! Les autorités ecclésiastiques lui ont aussi reproché l’aspect populaire de ses saints ou de ses vierges et plusieurs de ses tableaux ont été refusés pour ce motif. C’est encore l’appréciation que porte Stendhal sur l’œuvre.

« Ce sont des paysans grossiers mais énergiques, que les personnages des deux tableaux de Michel-Ange de Caravage à la chapelle de Saint-Matthieu »[3].

Le tableau de droite représente le martyr de Saint-Matthieu, il est plus chargé, plus complexe. Rappelons le contexte : le roi Eglippe d’Ethiopie étant décédé, son frère Hirtace s'empara du royaume et, pour mieux asseoir son pouvoir, il décida d'épouser Iphigénie, sa nièce, fille d’Eglippe, bien que celle-ci ait fait vœu de chasteté. Hirtace demanda à Matthieu d’intervenir auprès d’elle mais celui-ci, au cours d’une messe, fit au contraire l’éloge de la virginité, invitant les jeunes filles à mourir plutôt que d’y renoncer ! Hirtace décida alors de faire assassiner Mathieu. 

La scène est violente. Au centre du tableau, le personnage principal est un soldat, envoyé par Hirtace. Il a pénétré dans l’église où Matthieu finissait de dire la messe, bousculé Matthieu et il va le tuer. Saint-Matthieu est au bas du tableau, couché, dominé par la figure du soldat ; il ouvre les bras comme s’il attendait sereinement la mort qui sera donnée par le soldat qui va le transpercer de son épée. Son attitude est très semblable à celle du Saint-Paul de l’église Santa Maria del Popolo : bras ouverts, il semble accepter le sort qui lui est réservé. En haut à droite, un ange descendu du ciel, tend la palme des martyrs à Saint-Matthieu. L’intérêt du tableau réside dans l’attitude des différents personnages qui, autour du saint, assistent avec effroi à la scène et qui, par leurs gestes, structurent le tableau en spirale.


[1] Roberto Longhi. « Le Caravage ». 1968.

[2] Givoan Pietro Bellori. Cité par Gérard-Julien Salvy. « Le Caravage ». 2008.