Après Sisyphe, les Danaïdes

 

Burkina-Faso Mythologie

A la recherche de correspondants burkinabés nous remarquons dans l’annuaire téléphonique qu’il existe à Ouagadougou un Bureau de Suivi des Organisations Non Gouvernementales (BSONG). Il faut dire que face à la multiplication des initiatives d‘interventions publiques, privées, associatives, professionnelles, confessionnelles, qu’elles soient de prosélytisme, d’assistance, de secours d’urgence, de don, de coopération, de collaboration, d’appui ou d’échange, qui chacune se découpe un petit territoire, un protectorat, une principauté, un domaine, l’unicité de l’action de l’Etat burkinabé est mise à mal. 

Aussi un bureau de suivi des ONG a-t-il été mis en place pour essayer au moins de recenser toutes les associations étrangères évoluant au Burkina-Faso, avec leurs objectifs, leurs domaines et leurs lieux d’intervention, leurs actions en cours, leurs coordonnées. Un recensement des seules associations françaises présentes au Burkina en comptabiliserait déjà beaucoup plus qu’une centaine lesquelles interviennent dans des domaines les plus variés, avec toutefois une concentration dans les secteurs de l’éducation, de la santé et du développement rural.

Le Bureau chargé du suivi des ONG est logé dans une villa du quartier des ministères, non loin de l’hôtel « L’Indépendance ». Dans l’ancienne salle de séjour de la maison, une secrétaire assise derrière un vieux bureau métallique vert, s’escrime sur une antique machine à écrire. A notre demande d’information sur le rôle du bureau, elle souligne qu’il s’agit, en priorité, de dresser une liste des ONG et de leurs adresses, ce à quoi elle s’emploie. A l’appui de sa remarque, elle nous autorise à consulter son classeur qui recense toutes les ONG déjà identifiées. Environ cent cinquante associations diverses sont dénombrées, comprenant aussi bien des communautés évangéliques danoises que, pour la France, la Fédération des Œuvres Laïques (FOL) ou les Centre d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active (CEMEA). Mais la liste est déjà vieille de deux ans et, comme les ONG naissent, se multiplient et disparaissent parfois aussi vite que la rosée, à peine sa liste est-elle terminée avec la lettre Z, que la pauvre secrétaire doit tout recommencer pour l’actualiser ! Sans compter que la recherche d’une information fiable doit être bien difficile car les ONG, soucieuses de leur indépendance et souvent critiques vis-à-vis des politiques gouvernementales, ne rendent généralement pas compte de leurs activités auprès des services de l’Etat ! Un peu honteux, nous abandonnons cette moderne Sisyphe [1] à son terrible châtiment. Qu’a-t-elle donc fait de si abominable pour mériter cela ?

Après avoir rencontré Sisyphe, nous croisons les Danaïdes [2] !

Dans une autre administration qui s’occupe de la formation professionnelle des paysans, les secrétaires du Directeur ont manifestement la redoutable tâche de devoir laisser s’écouler le temps, indéfiniment. Elles doivent attendre huit heures par jour la clôture du ministère, assises bien sagement derrière leur bureau, le sac posé à côté de la machine à écrire, prêtes à partir, le bureau vide de tout papier, stylo, agrafeuse ou autre petits accessoires habituels. Leur demander de laisser un message au Directeur qui est absent – mais est-il parfois présent ? - soulève des difficultés quasi insurmontables : il faut trouver du papier, puis un stylo qui écrive, sans compter que cela perturbe gravement l’activité principale. Parfois, elles osent braver la terrible malédiction divine et commencent une autre occupation, se faire les ongles, lire une revue ou tricoter.  Il faut bien avouer que le métier de secrétaire ne doit pas être très exaltant en Afrique subsaharienne : la fonction publique y a très peu de moyens, les locaux sont souvent dégradés, le mobilier et le matériel antédiluviens, les fournitures rares ou absentes, le téléphone fonctionne mal, les photocopieuses sont quasi inexistantes ou généralement en panne, le courrier s’effectue encore avec des carbones et des stencils qu’il faut mendier un à un, sans parler d’une absence quasi totale de responsabilité. Les cadres n’ont souvent eux-mêmes qu’un travail de peu d’intérêt, sans réelle liberté de manœuvre, avec très peu d’informations et de possibilités de contacts. De fait, chacun se débrouille comme il le peut, le plus souvent avec pas grand-chose. Et les secrétaires de ce service sont donc condamnées à laisser couler le temps sans pouvoir l’occuper !


[1] Pour avoir osé défier les dieux, Sisyphe fut condamné à faire rouler éternellement jusqu'en haut d'une montagne un rocher qui en redescendait chaque fois au moment de parvenir au sommet.

[2] Pour avoir tué leurs époux, les cinquante filles du roi Danaos, les Danaïdes, furent condamnées à remplir éternellement des jarres percées.

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