Entre solidarité familiale et liberté individuelle

 

Burkina-Faso Ouagadougou Nations-Unies

En 1990, j’ai fait la connaissance d’Ernestine qui avait obtenu une bourse de trois mois pour venir suivre une session de formation continue en France. Jeune femme de trente à trente cinq ans, elle travaille alors au ministère burkinabé de l’agriculture comme vulgarisatrice auprès de groupes de femmes paysannes. C’est une « maîtresse femme », au propre comme au figuré, grande, forte, elle ne s’en laisse pas compter et défend avec obstination, mais doucement et tranquillement, ses idées. Par le hasard de la composition des groupes de travail, elle s’est retrouvée associée à un grand et longiligne ingénieur agronome sénégalais, très sûr de lui, bardé de diplômes et sensiblement « macho ». Il traita avec beaucoup de condescendance cette femme qui n’était « même pas » titulaire du baccalauréat mais qui, par sa connaissance de la vie des paysans, des problèmes de terrain, la finesse des observations qu’elle y avait fait, s’est progressivement construit de solides analyses, souvent plus sérieuses que celle de notre ingénieur bourré de théories mal digérées, et à qui elle damne le pion régulièrement à la grande déconvenue de ce dernier !

Cet hiver a été particulièrement rigoureux, même à Montpellier, et la pauvre Ernestine est continuellement frigorifiée. Pour lutter contre le froid, elle porte des pantalons, met un anorak et enfile, par-dessus, un énorme manteau masculin de couleur gris foncé ; sur la tête, enfin, elle enfile un passe-montagne de laine. Affublée ainsi, elle ressemble à un gros tonneau ! Je la revois encore grelottant dans les couloirs de l’établissement, bien que totalement emmitouflée. En cours, elle accepte de quitter son manteau et son passe-montagne, mais conserve son anorak. En mars, à la fin de la session de formation, j’organise une visite touristique dans la région : La Grande Motte, Aigues-Mortes, Les Saintes-Maries-de-la-Mer. Bien qu’encore frais, le temps est très clair, avec un bon soleil printanier ; Ernestine s’émerveille de la mer qu’elle voit pour la première fois. Ce voyage est la grande affaire de sa vie car, titulaire d’un poste modeste, elle n’aura certainement jamais l’occasion de refaire un tel voyage au cours de sa vie professionnelle.

Quelques années plus tard, de passage à Ouagadougou, je cherche donc à la rencontrer, car c’est une femme chaleureuse, enjouée, toujours intéressée pour rencontrer les personnes qu’elle a connu à Montpellier. Elle m’invite à dîner chez elle afin de faire la connaissance de son mari et de ses enfants. Ils habitent une modeste maison, d’une propreté scrupuleuse, dans un quartier périphérique de Ouagadougou. Le soir, faute de remise, ils rentrent leurs deux mobylettes dans la salle de séjour. Son mari, plus âgé qu’elle, est cheminot à la RAN, la ligne de chemin de fer Abidjan / Ouagadougou[1]. Il m’interroge sur les caractéristiques des chemins de fer européens, notamment pour vérifier la véracité du récit de son épouse sur son voyage en TGV entre Paris et Montpellier, récit qui l’a beaucoup impressionné. Ses trains à lui roulent difficilement à plus de soixante kilomètres/heures.

Ernestine et son époux me confient les difficultés qu’ils rencontrent dans leurs relations avec leurs familles respectives, famille au sens africain du terme, c’est à dire, parents, oncles, grands oncles, cousins, petits cousins et plus loin encore. Respectueuse du mode de vie africain et de ses coutumes, Ernestine souhaite néanmoins pouvoir disposer d’une plus grande liberté et d’un réel partage des tâches du foyer. Mais sa famille ne le comprend pas bien selon elle, et elle supporte difficilement de devoir accueillir continuellement des parents à la maison, de devoir les servir sans qu’eux-mêmes ne participent aux travaux ménagers ; sans compter les nombreuses sollicitations auxquels ils doivent faire face pour une aide, un emploi, un prêt. Elle est bien consciente d’être située au cœur d’une contradiction entre un mode de vie dit « traditionnel » dans lequel la femme est servante du foyer mais où la solidarité entre tous les membres de la famille est très grande, et un mode de vie dit « moderne » dans lequel la femme travaille à l’extérieur, les tâches sont réparties dans le couple, l’individualisme plus fort et la solidarité familiale réduite. Ernestine et son mari sont ainsi partagés entre une culture dans laquelle la solidarité et les finalités du groupe dominent et une autre dans laquelle l’individu fait valoir ses droits personnels au bonheur.


[1] La construction du « Chemin de fer Abidjan-Niger » débute en 1905 et atteint Ouagadougou, à 1 145 km, en 1954. La ligne était exploitée par la Régie Abidjan-Niger, la RAN, elle est désormais concédée à la société Sitarail (filiale du groupe Bolloré) et devrait être réhabilitée et prolongée jusqu’à Kaya, au Nord de Ouagadougou, pour permettre l’extraction du minerai d’aluminium de Tambao (2018).

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