Les paysans burkinabés dans un marché mondialisé

 

Burkina Faso Goué

« Le Mossi est industrieux. (...) le travail rural est sa véritable occupation ; le Mossi a les plus beaux champs de tout le Soudan. (...) Il est homme d’ordre, propre, courageux » [1].

Les membres du groupement paysan du village de Goué, prévenus préalablement par les autorités administratives de notre désir de faire une enquête sur les problèmes de développement qu’ils rencontrent, nous attendent à l’entrée du village, devant les bâtiments de la coopérative. A l’ombre d’arbres sous lesquels ils ont disposé des bancs et des tables, ils sont une quinzaine d’hommes, habillés modestement de vêtements sans âge, souvent usés ou déchirés, à leurs pieds, ils portent de vieilles baskets qui baillent, ou des sandales de plastique ; plusieurs portent sur la tête des bonnets de laine, leurs mains comme leurs pieds présentent d’énormes cals.

L’organisation de la rencontre implique le respect des règles du savoir-vivre. L’on nous fait asseoir sur des bancs situés face à la table derrière laquelle prennent place les responsables de la coopérative et le vulgarisateur du canton ; sur les côtés, les paysans membres du groupement. C’est d’abord le vulgarisateur qui prend la parole, en français et en mossi, pour nous souhaiter la bienvenue, présenter le village et les personnes présentes. Puis, le président de la coopérative, un très vieil homme à la bouche édentée, vêtu d’un magnifique boubou brodé, de couleur verte, la tête couverte d’un foulard rose, nous salue cérémonieusement et manifeste sa satisfaction de recevoir des étrangers. Son discours est traduit par un des participants au séminaire originaire de la région. Il nous faut répondre, indiquer les objectifs de notre présence dans le village et, plus largement, au Burkina-Faso, enfin présenter les différents participants au séminaire. Après, seulement, peuvent se constituer des petits groupes de discussions, composés pour moitié de paysans et pour moitié de participants à la formation, pour conduire des entretiens. 

Les paysans de Goué, profitant de l’existence d’une petite retenue d’eau colinéaire, et sur le conseil des autorités locales, ont développé la culture du haricot vert lequel est exporté en France ou en Europe et arrive ainsi à « contre-saison », en plein hiver. Mais les revenus de cette production sont inégaux. Le camion de ramassage ne passe pas régulièrement tous les jours et les haricots verts restent alors stockés dans le bâtiment de la coopérative, un simple hangar non réfrigéré, où les légumes perdent vite de leur qualité. De plus, à Ouagadougou, les capacités de stockage à l’aéroport sont également insuffisantes et les transferts vers l’Europe très irréguliers ; en conséquence, la marchandise se déprécie rapidement car le consommateur occidental est exigeant sur la fraîcheur du produit. Les prix payés aux producteurs en pâtissent, ils sont irréguliers et souvent bas. Les coopérateurs souhaiteraient acheter une camionnette pour livrer eux-mêmes leurs légumes à Ouagadougou, située à cinquante kilomètres par une route dont la presque totalité est « en goudron » comme l’on dit ici. Mais les bénéfices sont trop faibles pour pouvoir économiser la valeur d’un véhicule même d’occasion.

En milieu de journée, nous respectons une autre règle, celle de la réciprocité, en offrant aux personnes présentes une collation que nous avons préalablement préparée, agrémentée de « sucreries ». Par « sucreries », il faut entendre des liquides sucrés type « Orangina », ou « Pepsi » achetés au bar du coin, une case en banco, au sol de ciment, aux murs peints de vert, le fond de la boutique étant coupé d’un immense comptoir de ciment. J’achète la quasi-totalité du stock de « sucreries », soit deux casiers à bouteilles, bien tassés, et demande une facture ; eh oui, il faut bien que je puisse me faire rembourser de ces dépenses par le Ministère de la Coopération ! Qu’à cela ne tienne, sur un vieux morceau de papier chiffonné, le jeune barman me fait un décompte très précis de mes achats, avec signature à l’appui. Bien sûr, avant de quitter nos hôtes, il sera indispensable de faire quelques discours de remerciementsen soulignant l’intérêt que représente pour nous cette rencontre. En effet, derrière la question apparemment simple et immédiate de la livraison régulière des haricots verts se pose des questions beaucoup plus complexes, celles de la connaissance par les coopérateurs de Goué des différents composantes du circuit commercial des légumes, des évolutions de la concurrence internationale et des exigences des consommateurs européens. Si cela ne leur permettra malheureusement pas d’acheter rapidement une camionnette cela peut leur éviter d’être à la merci d’évolutions prévisibles du marché international ou d’intermédiaires plus ou moins scrupuleux.


[1] Ministère de la Guerre. « Manuel à l'usage des troupes employées outre-mer ». 1927.

Liste des articles sur Chroniques burkinabées

Télécharger le document intégral