La halte de Boromo – Populations irréconciliables : routards et experts

 

Bobo Dioulasso

A mi-chemin entre Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, Boromo est une de ces haltes improbables au bord des routes africaines : un ensemble de cahutes surgies de nulle part, faites de bric et de broc, branches, banco, plaques d’aluminium, matériaux de récupération, et où l’on vend des moutons, des poulets, des œufs, des légumes, des oignons, des piments, des arachides et des petits gâteaux de sésame, et bien sûr de la bière ou des « sucreries », entendez par là des jus de fruits sucrés type Fanta.

Le car SMTB de la ligne régulière « Bobo – Ouaga » est arrêté à cette halte traditionnelle afin de permettre à ses passagers de faire quelques courses et au moteur de refroidir. L’autocar est dénommé « Le Guépard », écrit à l’arrière du véhicule en belles lettres rondes. A côté est arrêtée une camionnette Peugeot sur les flancs de laquelle est indiquée la raison sociale de son propriétaire « A la bonne miche », une appellation qui sent bon le pain traditionnel de nos campagnes normandes ou auvergnates. Autre enseigne au bord de la route : « ECOLE PRIMAIRE - La voie de la connaissance ». Quel programme !

« L’Auberge » est un des meilleurs hôtels du centre-ville de Bobo-Dioulasso [1] tenu par un Français d’origine libanaise. L’extérieur est assez ordinaire, une grande bâtisse ocre de deux étages. Les façades arrière, en forme de L encadrant la piscine, présentent une superposition de balcons à arcades soulignées de blanc. L’alternance de grandes arcades à rambardes de bois aux colonnettes ouvragées et de petites arcades fermées d’une grille en fer forgé peinte en blanc donne un aspect moins ordinaire, soudano-arabe, à l’ensemble. L’hôtel présente quelques particularités : un bar au décor normand, des perroquets parleurs - « ça va coco ? » - et siffleurs qui parfois se promènent dans le hall de l’hôtel, d’énormes tortues endormies dans un enclos près de la piscine et une restauration particulièrement médiocre : nouilles molles, omelettes grasses, taboulé à l’oseille. Heureusement les chambres sont propres, grandes, climatisées et la salle d’eau fonctionne. Les patrons pourraient être les acteurs d’un film mettant en scène de vieux coloniaux. Le patron, ventru, traîne sans bruit dans l’établissement et se réfugie dans le kiosque à journaux où il épluche consciencieusement toutes les revues. La patronne fait marcher son monde à la baguette, personnel et clients qu’elle est capable de tancer copieusement selon son humeur du jour. Les employés ne semblent plus y prêter très attention, sous l’orage qui se déchaîne ils continuent à lui donner des explications tranquillement : « Mais elle ne voulait pas, maman ! Il fallait qu’elle le dise, maman ! ». Pendant ce temps, les deux perroquets continuent à siffler ou à chanter les premières notes de la Marseillaise !

Si les routards sont très peu visibles à Ouagadougou - mais où se cachent-ils ? - ils sont très présents à Bobo. Attention, dans ce milieu très fermé, la tenue négligée est de rigueur, c’est le signe indiscutable de son appartenance à la caste : pantalons flottants déformés, jeans déchirés, bretelles croisées, chemises avachies, casquettes fripées, robes amples difformes, godillots usagés le tout couvert de poussière ou d’une propreté douteuse. Un polo propre, un pantalon à plis seraient une faute de goût parfaitement inexcusable, vous excluant à tout jamais de la tribu. Il leur faut afficher publiquement qu’ils ne sont pas des Blancs comme les autres, il ne faudrait surtout pas les confondre avec les membres de la tribu des coopérants, ces richards qui exploitent honteusement les pauvres Noirs en faisant du CFA sur leur dos, ni avec la tribu des experts qui concoctent des projets inutiles et coûteux qui enfoncent l’Afrique dans la crise et la dépendance. Eux, ce sont des « purs » qui comprennent l’Afrique de l’intérieur, ils sont les véritables amis des Africains, vivant comme eux, louant des mobylettes pour se déplacer comme eux, mangeant du poulet-bicyclette dans les gargotes poussiéreuses des bords de routes, mais rentrant à « L’auberge », le soir, pour prendre quand même une douche quand ils ont trop chaud. Et en oubliant aussi que les Burkinabés, même très pauvres, sont toujours très soucieux de la propreté de leur mise.

Parmi les enseignes les plus étonnantes à Bobo, celle-ci : « SOUVENIRS - Service Après-vente ». Voilà un commerçant qui met parfaitement en application les principes de la démarche qualité ! Toutefois, c’est un engagement qui ne doit pas être trop difficile à tenir une fois les touristes retournés dans leurs pays !


[1] Actuellement, Bobo-Dioulasso est située en limite des zones où se rendre est déconseillé par l’ambassade de France, sauf raison impérative, du fait de la situation sécuritaire dans le Sahel (2018).

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