Le bon vieux support papier n’a pas dit son dernier mot

 

Burkina-Faso Astrologie

L’horoscope du dimanche 21 février 1999 dans « Le Journal du soir ».  Balance : « Ce n’est pas en faisant du zèle au travail que vous serez plus apprécié » ! Voila qui ne favorise pas la mobilisation des énergies dans les entreprises. Sagittaire : « Plus vous en ferez et plus on vous en demandera, alors ralentissez la cadence » ! Le responsable de cette rubrique doit avoir un compte à régler avec le travail. A la rubrique Poissons, il précise : « Aérez-vous. Le grand air vous fera du bien ».

Même semaine dans le « Journal du Jeudi - Hebdomadaire satirique burkinabé » du 18 au 24 février. Scorpion : « Restez dans le train-train et ne décidez de rien, sinon gare aux conséquences ! ». Poissons : « Vous sombrez dans la mélasse et vous avez du vague à l’âme. Prenez-vous par la main, faites un tour au bistrot du coin, vous changerez vos idées et retrouverez vos repères ». Décidément, les « gagneurs » type Bernard Tapie ne semblent pas encore être un modèle de référence dans les horoscopes burkinabés !

Mais la presse locale burkinabée sait également faire dans l’information-spectacle comme les médias internationaux. « Le Matin - Hebdomadaire burkinabé d’information tous azimuts » du 25 février au 3 mars, n’est pas en reste titrant en première page : 

« INCENDIE MEURTRIER A SARFALAO (BOBO-DIOULASSO) p 6-7 »

« Les  photos inédites  du  drame de  la  famille Mahamane ».

A la page 7, le lecteur a droit à trois photos, un plan général sous-titré : « Les corps de la famille calcinée » (notez que c’est la famille qui est calcinée, pas les corps), puis un gros plan, « Photo rapprochée des corps » pour pouvoir bien identifier les corps des enfants, et enfin un très gros plan sur le visage du courageux père : « L’incendie était total, le feu était partout, mais en bon père, M Mahamane ne put se résoudre à assister impuissamment à la mort de ses enfants, etc... ». 

Cet « etc... » est du journaliste, pas de moi. Il semble tomber comme un cheveu sur la soupe ! Mais il est extraordinaire cet « etc… » car il introduit le lecteur dans l’action. Après lui avoir donné les faits essentiels, la famille calcinée, le père courageux qui essaye de sauver ses enfants dans l’incendie, le journaliste pousse ainsi le lecteur à se représenter lui-même la situation et ce qu’il aurait fait dans pareil cas. Comme quoi, même avec un bon vieux média papier traditionnel et un article de journal, on peut arriver à faire interagir le lecteur dans l’information dispensée, il suffit de donner des informations spectaculaires puis d’ouvrir les portes de la rêverie et de l’imagination du lecteur grâce à cet « etc… ». Mais, après avoir suscité l’imagination du lecteur, le journaliste poursuit et clos brutalement votre rêverie. Après tout c’est lui le conteur et il reprend la main sur le déroulement du récit : « Alors, il se lança courageusement dans le feu, espérant pouvoir sauver sa progéniture, son petit frère et leur bonne maison ». (Que vient faire ici la « bonne » maison ?). « Il n’en ressortira pas ».

Un autre article traite d’une éventuelle nouvelle dévaluation du franc CFA. L’auteur y met en garde les pays développés (avec raison à mon avis) contre les risques d’explosion sociale que cela représenterait. En s’appuyant sur les exemples récents du Liberia et du Sierra Leone, il conclut : « Preuve que quand on dessille négativement une jeunesse déboussolée, en la mettant en contact avec les armes, rarement elle accepte de s’en débarrasser au profit de la daba ». 

Bon, je comprends bien qu’il peut sembler plus « prestigieux » de tenir une arme qu’une daba [1] et qu’il est certainement beaucoup plus facile à une « jeunesse déboussolée » d’obtenir des revenus quand on possède une kalachnikov. Mais qu’est ce que « dessiller négativement » ? Dessiller c’est ouvrir les yeux, soit au figuré : « détromper ». Détromper négativement, cela fait deux négations donc une affirmation = tromper. L’exemple est intéressant car il montre tout à la fois la plasticité potentielle de la langue française et l’inventivité des locuteurs francophones africains. Bien sûr l’expression « dessiller négativement » n’est certainement pas admise par l’Académie française mais, quand même, quelle richesse expressive ! Il serait dommage de s’en priver.


[1] La daba est l’instrument de base en agriculture en Afrique de l’Ouest. C’est une sorte de binette ou de houe, mais au manche court et au fer large, qui sert à aérer le sol, enlever les mauvaises herbes et faire des buttes pour la culture du manioc. Cet article, écrit il y a 20 ans, était prémonitoire sur les évènements qui se déroulent actuellement au Sahel ! Une jeunesse déboussolée, sans revenus et sans avenir, a été "mise au contact des armes" (2019).

Liste des articles sur Chroniques burkinabées

Télécharger le document intégral