Anecdote de travail - Mais réelle interrogation sur les priorités du développement 

 

Afrique Sciences Humaines 2005

Avec les responsables d’un établissement d’enseignement supérieur, nous avons à finaliser l’organisation matérielle du séminaire pour assurer son bon déroulement : transferts entre hôtels et lieu du séminaire, préparation de l’amphithéâtre et des salles de travail, fléchage des lieux, disponibilité du matériel audio et vidéo, édition de badges, confection des dossiers, reprographie des interventions… le B A BA de l’organisation de ce type d’initiative, peu passionnant mais indispensable à sa bonne marche même si objectifs, programme, contenus, intervenants, présidences et animations ont été préalablement préparés par nos soins.

Deux cadres masculins de l’établissement finissent par arriver avec beaucoup de retard sur l’heure de rendez-vous convenue au prétexte qu’il n’y avait pas de véhicule de service disponible. Ils nous proposent de travailler à l’hôtel ce qui n’est pas des plus commodes compte-tenu que nous ne pouvons pas savoir de quels moyens pratiques nous pourrons disposer ! Alors que nous essayons de lister les questions à résoudre, ils papillonnent de droite et de gauche car aucune décision d’organisation ne semble pouvoir être prise sans l’aval d’autres responsables, ceux de la reprographie, de la réservation des salles, de l’utilisation du matériel audiovisuel, etc. qui ne sont évidemment pas sur place ! Par delà cette apparente délégation de responsabilités, il semble plutôt que personne n’ose ou ne veuille prendre de décision. Heureusement, leurs deux secrétaires, des femmes bien évidemment, venues à l’hôtel avec leurs moyens personnels de locomotion, se montrent infiniment plus disponibles, rapides et efficaces que leurs responsables masculins. Nous pouvons très vite régler avec elles une partie non négligeable des problèmes grâce à leur complicité, à leurs relations avec les autres membres du personnel de l’établissement, à leur débrouillardise vis-à-vis des sacro-saintes règles administratives et à leur bonne volonté : elles n’hésiteront pas à venir travailler un samedi alors que leurs « chefs » prennent prétexte qu’ils ont à s’occuper de leur famille pour s’éclipser.

Il s’agit évidemment d’une anecdote qui ne peut pas être généralisée, mais qui est néanmoins significative car elle soulève la question-clef de la place relative des femmes et des hommes dans le développement de l’Afrique [1], et plus précisément, celui de la place donnée aux femmes et aux hommes dans les projets internationaux d’appui au développement. Les femmes africaines jouent un rôle fondamental dans l’organisation de la vie quotidienne des familles (corvées, d’eau, de bois, préparation des repas, ménage) et la production vivrière (champs de case), mais ces activités sont très largement sous-estimées parce qu’elles ne donnent pas lieu à une rémunération ni à une quantification. Leurs activités marchandes, qui sont pourtant très importantes dans le petit commerce de proximité mais aussi pour l’obtention de revenus réguliers dans les familles, sont également sous-estimées parce que le niveau de chacune des transactions est faible même si l’on peut, à contrario, citer le cas des Nana-Benz. Les femmes africaines sont enfin responsables de l’éducation et de la santé des enfants, toutes activités également non quantifiées parce que ne rentrant pas dans la sphère marchande.  De plus le patriarcat, la difficulté pour les femmes d’accéder à la terre, l’obligation faite aux filles de participer aux activités ménagères, l’accès plus difficile à l‘éducation, la disponibilité en temps plus faible, l’accès réduit aux ressources financières, limitent tragiquement les possibilités d’innovation, de prise de responsabilités des femmes africaines alors que ce sont elles qui assurent, avec difficulté mais constance, la vie quotidienne des familles.

Les projets internationaux sous-évaluent la place et le rôle des femmes dans l’économie, d’une part parce que les projets de développement se sont prioritairement intéressés aux grandes cultures de rente plutôt assurées par les hommes (coton, arachide, café, cacao, riz…), d’autre part parce que ce sont les hommes qui ont le pouvoir de représentation de la population (chefs de village ou directeurs de services). Ils deviennent donc les interlocuteurs « naturels » des projets internationaux lesquels en oublient souvent le rôle fondamental des femmes africaines dans la production vivrière, l’obtention de petits revenus réguliers, l’alimentation l’éducation et la vie des familles paysannes [2].


[1] Voir l’excellent article de Sylvie Brunel.« La femme africaine : bête de somme... ou superwomen ».  Sciences Humaines. Hors série n°4. « Femmes – Combats et débats ». Novembre/Décembre 2005.

[2] Non seulement le travail des femmes est « invisible », mais c’est aussi leur parole qui devient inaudible ! Je dois avouer, à ma très grande honte, être également tombé dans le panneau et avoir eu fort peu de partenaires professionnels féminins dans un domaine, la formation rurale, dans lequel les femmes devraient être un public prioritaire car elles jouent un rôle-clef dans les zones rurales (2018).

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