Rendre compte de l’utilisation des deniers publics – Quelle utilité ?

 

Afrique Coopération française

A la fin de chacune de nos missions financées par le ministère des Affaires Etrangères, nous sommes évidemment tenus d’aller présenter le bilan de nos activités aux autorités françaises. Cette année là, le spécialiste de l’agriculture étant absent, nous rencontrons successivement le chef de la mission de coopération, puis le conseiller technique chargé des établissements supérieurs agronomiques financés par la France. Le chef de la mission de coopération est un homme d’une cinquantaine d’années, présentant bien, habillé avec soin, costume et nœud papillon, et nous faisons un peu « bouseux », nous, en manches courtes et sans cravates. Il est d’une civilité exquise et nous reçoit dans un immense bureau aux étagères couvertes de livres d’art. Après s’être excusé pour l’incident créé par la non préparation de notre mission par ses services, il souhaite que nous lui exposions les résultats de notre travail. Nous commençons pas présenter les établissements publics dont nous sommes issus, des écoles supérieures du Ministère de l’Agriculture. « Tiens », nous dit-il,« de la Culture ? je ne pensais pas... ». Un ange passe. Je recommence, mais manifestement, il s’en moque complètement. Comme il est très poli, il s’en fout avec distinction, correction et bonne volonté, s’efforçant de poser quelques questions mais, hélas, qui tombent toutes à côté de la plaque. Bref, à la fin de nos exposés, il nous avoue ne pas y connaître grand chose en agriculture, ce dont nous nous sommes doutés, mais il nous affirme s’intéresser à l’agriculture car, « comme beaucoup de Français d’ailleurs... et vous savez, (sous le ton de la confidence)mes parents ont des domaines... » ! Nous n’habitons manifestement pas sur la même planète ! Lui, son problème, c’est le rayonnement de la culture française au Burkina-Faso, Gauguin, Victor Hugo, Debussy et consorts. Tâche d’importance certes, mais comment faire apprécier la culture française aux paysans burkinabés qui composent quatre vingt pour cent de la population, qui sont généralement analphabètes, et pour lesquels le premier souci est d’assurer l’alimentation quotidienne de leur famille ainsi qu’un minimum de revenu ?

Il nous envoie rencontrer le conseiller technique chargé de suivre deux écoles d’agronomie. Changement de registre, après le « frétillant », nous tombons sur « l’affalé ». La trentaine, bureau plus petit mais plus moderne, discours direct et poses décontractées. Il se répand sur sa table de bureau, le menton au niveau du plateau, les jambes sur l’accoudoir de son fauteuil. Il nous écoute d’abord bien sagement, mais lui aussi s’en fout totalement. Mon collègue ayant cité, incidemment, je ne sais quel animal, le voilà qui développe un discours sur la chasse en Afrique, un vrai traité de cynégétique sur la faune locale, gazelles, antilopes, éléphants... (je n’utilise que les noms vulgaires de ces animaux car, bien entendu, lui, chasse des variétés particulières, le cops de Buffon et non pas une « antilope »). Il nous en décrit les mœurs et les difficultés de la battue. Emporté par son élan, il va jusqu’à se redresser pour saisir un stylo et nous dessiner des ronds sur une feuille de papier pour bien nous faire comprendre l’implantation de la forêt au centre de l’Afrique, une implantation en « peau de léopard ». Ce sont les seules notes prises au cours de ces entretiens ! Après ces entrevues, la secrétaire nous remet notre attestation officielle de présence laquelle est indispensable pour pouvoir se faire rembourser les frais de mission. Ce sera la seule démarche utile et efficace, et même la seule démarche tout court, des services de l’ambassade de France au cours de cette mission.

 Lors de mes premières missions à l’étranger, fonctionnaire respectueux de la politique française et scrupuleux des deniers de la République, je pensais important de rendre compte aux « Autorités Françaises » locales des actions auxquelles nous participions sur financements publics. Mais, au Cameroun, en Angola, au Burkina-Faso ou ailleurs, nous avions à chaque fois l’impression d’importuner nos étranges interlocuteurs des services concernés des ambassades. Quand ils condescendaient à nous recevoir, du haut de leur « expérience du pays », nous avions généralement droit à un prêche accompagné d’une série de sentences les plus diverses concernant aussi bien les sites touristiques à visiter, la manière de négocier avec les petits vendeurs de rue, la chasse au gros gibier, les restaurants de quartier, les lunchs de l’ambassadeur pour le 14 juillet, voire même des admonestations sur la manière de travailler avec les responsables nationaux. Bref, on perdait généralement notre temps [1].


[1] Ces rencontres avec les représentants des services des ambassades de France à l’étranger seront généralement parfaitement inutiles, sauf de très rares fois : Tunisie en 1980, Cambodge en 1992, Croatie en 2003, Angola en 2006, Yémen en 2007, FAO en 2009 et Algérie en 2012. Qu’ils en soient remerciés ici (2018).

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