Une utopie sociale, révélatrice du mouvement des idées du XVIIIsiècle

 

Campanie Caserta Belvedere

Finalement, le plus intéressant à Caserta n’est pas le château mais ses dépendances ! Le domaine de San Leucio est ancien pavillon de chasse dit « du Belvédère » transformé, en 1778, par le roi Ferdinand IV de Bourbon (celui qui fut successivement ou parallèlement II, IV et Ier), en manufacture pour la fabrication de tissus de soie. C’était une époque où la noblesse était très consommatrice de tissus de soie, pour leurs appartements comme pour leur habillement, tissus qu’il fallait alors faire venir de l’étranger. En 1786, Ferdinand IV fait construire des bâtiments pour abriter les métiers à tisser mais aussi des locaux pour l’élevage du vers à soie et des installations de teinture. Il complète l’ensemble par des logements pour les ouvriers soyeux répartis en deux quartiers, San Carlo et San Fernando, des écoles et des logements pour les enseignants religieux.

Pour organiser cette petite communauté, il promulgue, en 1789, des lois destinées à réglementer la vie de la colonie royale : tarifs à la pièce, parité entre les hommes et les femmes, égalité dans les postes entre hommes et femmes, abolition de la dot, égalité des enfants, filles ou garçons, devant l’héritage, habillement identique des ouvriers, journées de 11h (quand elles sont alors généralement de 14h dans les manufactures européennes), liberté des choix matrimoniaux des enfants, à un détail près : ceux qui voulaient se marier devaient avoir appris le métier de la soie [1]. Attirés par les avantages dont bénéficiaient les travailleurs dans la manufacture, les travailleurs locaux sont rejoints par des artisans français, génois, piémontais et messinois. Débutée avec 214 personnes, la colonie en comprend 823 en 1825.

Si l’architecture et l’aménagement du palais de Caserta étaient plutôt « en retard » sur leur temps au regard des grandes réalisations prestigieuses européennes (Versailles 1623, Madrid 1738, Schönbrunn 1696, Peterhof 1714, Esterházy 1721), la colonie royale de San Leucio est, au contraire, une préfiguration des mises en œuvre d’utopies sociales qui traversèrent le XIXsiècle [2]. A la fin du XVIIIsiècle, avec le siècle des Lumières, s’était développée l’idée que l’on pouvait participer à la création d’une société nouvelle en améliorant les conditions de vie et de travail, tout en assurant aux différents acteurs (ouvriers et ouvrières, responsables de fabrication, propriétaires), une juste rémunération de leur travail ou de leurs capitaux. Il paraissait possible et souhaitable de mettre en œuvre une société nouvelle, idéale, en l’organisant selon les principes de la raison. Après  « L’Utopie » de Thomas Moore (1516), « Le contrat social » de Rousseau (1762) est l’esquisse de ces utopies sociales [3].

S’il y avait un « air du temps » dans ce projet, Ferdinand IV n’était toutefois pas un révolutionnaire, même pas un monarque « éclairé ». Son projet de colonie sociale n’avait pas pour objectif d’être développé ailleurs, ni même d’être étendu, ce n’était ni une expérience, ni un modèle, simplement une petite utopie sociale commode, locale, familiale, un « entre soi », comme Marie-Antoinette avec sa ferme et ses moutons du Hameau de la Reine.

Le projet de colonie royale de San Leucio rappelle également celui de la Saline royale d’Arc-et-Sénans dans le Doubs, construite en 1775 et restée en activité jusqu’en 1895. Le projet utopique de colonie royale de San Leucio s’arrêtera au cours des évènements de la fin du siècle, en 1799 ; il redémarrera avec la royauté de Murat. Il prendra fin avec l’unification de l’Italie.

 

Rocchetta a Volturno / Senlis, juin 2018.


[1] Liliane Dufour. « De Grammichele à San Leucio : ville idéale et ville utopique en Italie du Sud au 18esiècle ». Autour de Ledoux : architecture, ville et utopie - Actes du colloque international à la Saline royale d’Arc et Sénans, le 25, 26 et 27 octobre 2006. 2008.

[2] Louis Bergeron, Gracia Dorel-Ferré. « Le patrimoine industriel un nouveau territoire - Au-delà des apparences, lire le patrimoine industriel ». Sd.

[3] Irmgard Hartig, Albert Soboul. « Notes pour une histoire de l'utopie en France, au XVIIIesiècle ». Annales historiques de la Révolution française. 1976.

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