Un étrange musée de l’histoire de Shanghai – Qui révèle des choix idéologiques clefs

 

Chine Shanghaï Luwan Concession française 1

A 19 ans, j’avais imaginé la ville de Shanghai à la lecture du roman de Malraux « La condition humaine ». Il y fallait d’ailleurs beaucoup d’imagination car le roman ne comprend aucune description de la ville ! Tout le texte est centré sur l’action révolutionnaire et ne fait jamais référence au décor. Je me doutais donc que la réalité serait moins héroïque et romantique que la représentation que je m’étais construite : un Shanghai de tripots, de fumeries d’opium, de trafics de drogues et d’armes, un Shanghai révolutionnaire avec l’attaque d’un train blindé et des prisonniers jetés vivants dans les fours des locomotives.

La réalité apparait évidemment très différente, même si la bâtisse dans laquelle a été créé le Parti Communiste Chinois en 1921 a été plongée dans le formol. Bien sûr les quelques jours passés dans la ville ne permettent pas d’en connaître les dessous un peu troubles qui doivent néanmoins exister ici comme ailleurs.

Mais, curieusement, la nostalgie sur le Shanghai du début de siècle, le XXebien sûr, n’est pas l’apanage des seuls lecteurs d’André Malraux, elle l’est aussi des Chinois eux-mêmes ! A preuve, le soin avec lequel sont désormais réhabilitées les grosses demeures européennes qui avaient été occupées par des familles de réfugiés chinois pendant la guerre ou les enseignes de restaurants et de magasins écrites en français [1].

Il est également très curieux de constater que le Musée d’histoire de Shanghai, situé dans la grosse boule inférieure de la « Perle de l’Orient », la tour de télévision de 468 mètres signe de modernité et passage obligé de tous les touristes chinois et étrangers, n’est pratiquement consacré qu’au Shanghai des concessions internationales ! Photographies de la ville, films de scènes de rues, mais aussi reconstitutions très imaginatives de rues, de commerces chinois, de bars occidentaux et de fumeries d’opium avec mannequins et accessoires, vieilles automobiles et voitures de tramway, concernent uniquement la période des concessions étrangères. Rien n’évoque l’histoire antérieure à 1843 comme si la ville était née ex nihilo avec l’arrivée des étrangers, rien sur la naissance de la république chinoise, rien sur la révolte et les massacres de 1927, sur l’invasion nippone, la guerre de Libération, la révolution socialiste… Bref, un musée d’histoire de la ville avec une vision totalement a-historique, exposant une représentation de la ville toute aussi imaginaire et fantasmée que celle que je m’étais construite avec la lecture de la Condition humaine ! C’est assez étrange quand même, car le système des concessions symbolise des interventions et des dominations étrangères, arrogantes, violentes, sans respect du peuple chinois, de sa culture, de ses traditions et de son organisation sociale. 

« Aujourd’hui le passé de Shanghai est assimilé de façon officielle mais positive à cette expérience coloniale ». [2]

Les organisateurs de ce musée, très fréquenté par les Chinois, ne sont certainement pas de vieilles personnes naïves et nostalgiques de la période des concessions internationales. Ce qui est valorisé ici ce ne sont donc pas les concessions étrangères en elles-mêmes, mais bien le rôle qu’a joué Shanghai dans l’ouverture de la Chine au monde extérieur, à la modernité, contre un empire déliquescent et replié sur des traditions ancestrales ou sur une république naissante et impuissante. Ce qui est mis ici en exergue au travers du Shanghai des concessions, c’est la ville comme lieu d’échanges, de brassage de population et d’idées, d’initiatives individuelles, comme lieu d’invention de l’avenir… c’est à dire le rôle qui est attribué à Shanghai dans la nouvelle politique chinoise depuis Deng Xiaoping ! En creux et en négatif, c’est aussi une critique de la politique maoïste laquelle valorisait une Chine rurale qui devait compter uniquement sur ses propres forces.


[1] A l’inverse de La Condition humaine, un roman chinois récent fait revivre le décor de la concession française de Shanghai des années 1931/1932 dans une intrigue un peu complexe mêlant les polices des concessions et du gouvernement chinois, les bandes mafieuses, les groupes armés du PCC. Le tout dans le cadre de trafics d’armes et des politiques d’influence des grandes puissances… sans omettre une histoire d’amour avec de belles aventurières. Voir Xiao Bai. « La concession française ». 2011.

[2] Marie-Claire Bergère « Le développement urbain de Shanghai, un « remake » ? ». In Vingtième Siècle. Revue d'histoire. No 85. 2005.

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