Concilier tourisme de masse et « authenticité » ?

 

Chine Anhui Huangshan Village de Hongcun

Hongcun est un village du Sud de la province de l'Anhui, situé à proximité du Mont Huangshan. Le village fut fondé en 1131 en respectant les principes du Feng shui [1]. Le village a la forme d'un bœuf : une colline surmontée de deux arbres symbolise la tête et les cornes, les maisons du village forment le corps et les ponts sur la rivière ses quatre pattes. De petits canaux permettent à l’eau de circuler dans tout le village en passant devant chaque maison. 150 résidences anciennes, datant des dynasties Ming et Qing, ornent le village où a été partiellement tourné le film  « Tigre et dragon » (2000). Avec le village voisin de Xidi, Hongcun a été inscrit dès 2000, sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO [2]. Hongcun connaît une fréquentation touristique record, soulignant ainsi que les touristes chinois intègrent progressivement dans leurs centres d’intérêt l’aspect patrimonial avec les constructions anciennes. En 2013, Hongcun a reçu la visite de 1,5 million de touristes dont seulement 54 000 étrangers [3]. Les parkings sont pleins, la foule se presse pour passer sur le petit pont en dos d’âne comme dans les ruelles de la ville. Ce n’était pourtant pas une période particulière de l’année, mais avec 1,4 milliard d’habitants il y a toujours des Chinois qui sont en vacances !

Dans le développement du tourisme en zone rurale les autorités locales choisissent des villages d’au moins cinq siècles, conçus selon les règles du Feng-shui, créés par un clan ou une personnalité, avec une architecture ou une esthétique remarquables [4]. La zone est alors délimitée avec une barrière de péage, de vastes parkings, des guichets de vente de billets et de contrôle des identités. Parfois, il faut même prendre des cars spéciaux pour visiter la zone. Evidemment, comme partout, à l’intérieur de ces villages touristiques se multiplient les petits commerces alimentaires et de vente de souvenirs. La difficulté de concilier la protection du patrimoine, « l’authenticité » voulue par les autorités locales, avec le souhait des villageois d’améliorer leurs revenus donne manifestement lieu à des oppositions qui se concrétisent dans des choix différents. Par exemple, dans certains villages, la commercialisation touristique est traitée en construisant des étals de vente à l’extérieur du village, sur le passage des touristes, entre parking et site.

La gestion des sites de Hongcun et Xidi illustre également ces contradictions. Si les villageois de Xidi choisirent en 1986 de gérer eux-mêmes le site, les autorités provinciales imposèrent à Hongcun, en 1999, la gestion d’une entreprise touristique de Pékin avec un partage des recettes assez défavorable aux habitants. Dans un premier temps, les villageois de Xidi tirèrent de meilleurs revenus du tourisme, mais la situation s’est inversée à partir de 2004 car la fréquentation a beaucoup plus vite augmenté sur Hongcun. Plusieurs explications sont possibles : une meilleure insertion d’Hongcun dans les circuits touristiques nationaux du fait de sa gestion par un groupe national, l’insuffisance du budget marketing que les habitants refusèrent d’augmenter et la limitation des investissements sur le site de Xidi [5]… Bref, Xidi est désormais également géré par une société spécialisée extérieure !

Finalement, à l’exception du contrôle systématique de l’identité, les questions rencontrées en Chine dans la valorisation du patrimoine local ne semblent pas si différentes de celles du Pond du Gard, des Baux de Provence ou, dernièrement, du parc Jean-Jacques Rousseau d’Ermenonville dont le propriétaire du château voudrait augmenter la fréquentation avec la création d’animations. Flâner, herboriser, admirer, se recueillir sur la stèle de Rousseau, cela n’est vraiment pas « rentable » !


[1] Le Feng shui est un art millénaire chinois qui a pour but d'harmoniser l'énergie environnementale d'un lieu de manière à favoriser la santé, le bien-être et la prospérité de ses occupants.

[2] UNESCO. Liste du patrimoine mondial de l’Humanité. « Anciens villages du sud du Anhui ». 2000.

[3] Shiwei Shen. « Les vieux villages chinois : évolution, patrimonialisation et mise en tourisme ».  Thèse de doctorat. Université d’Angers. 2014.

[4] Idem.

[5] Voir le chapitre 15 « Conflits, crise : réforme ? » de la thèse de doctorat citée en référence.

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