Big Brother watching you

 

Chine Xiamen Marché aux poissons

A Xiamen, à l’entrée du quartier du marché aux poissons composé de petites baraques, des caméras surveillent piétons et automobilistes. Des caméras de vidéo-surveillance sont installées un peu partout, aux carrefours même en zone rurale au milieu de nulle part, sur les parkings, les trottoirs, dans les monuments, bref, tous les lieux publics même les plus insignifiants et les moins fréquentés. Plus de 170 millions de caméras sont installées en Chine (2017) dont 10% seraient déjà à reconnaissance faciale. Pour les touristes étrangers les vérifications d’identité sont légion : dans les hôtels, dans les gares et aéroports, dans les sites touristiques et parfois à plusieurs reprises dans le même site s’il faut présenter plusieurs fois son ticket. Nos passeports peuvent être examinés 3 à 4 fois par jour avec éventuellement la copie de l’empreinte digitale et celle de la reconnaissance faciale qui ont été faites lors de notre entrée sur le territoire chinois. Apparemment les Chinois sont astreints aux mêmes contrôles et nos accompagnateurs présentent également à chaque fois leur carte d’identité, un document de la taille d’une carte de crédit dont tous les Chinois doivent être munis à partir de 16 ans.

Le système de surveillance est doublé d’un système de notation des habitants sur la bonne gestion de leurs comptes bancaires (crédit social ou note citoyenne) ce qui induit des avantages ou des pénalités en matière de prêts mais aussi une impossibilité de prendre des billets de train et d’avion. Ce système pourrait être élargi à l'ensemble des actions des citoyens chinois en recoupant des centaines de données fournies par les banques, les sociétés privées et les autorités : situation financière, habitudes de consommation, carrière professionnelle, comportements en société et incivilités (respecter la signalisation automobile ou piétonne, aider ses voisins, entretenir les espaces publics, etc.). La note de chaque citoyen pourrait être augmentée ou baissée en fonction de leur respect « des règles », ce qui leur donnerait droit à des avantages (prêts à des taux avantageux, promotion, voyages) ou des pénalités (ne pas accéder à certains métiers, certaines fonctions, impossibilité de quitter le pays…). Des systèmes de ce type sont testés dans quarante-trois municipalités pilotes [1]. Evidemment, un système aussi développé rappelle le monde imaginé par Orwell.

« Où qu’il se trouve, endormi ou éveillé, au travail ou au repos, au bain ou au lit,  il peut être inspecté sans avertissement et sans savoir qu’on l’inspecte. Rien de ce qu’il fait n’est indifférent. Ses amitiés, ses distractions, son attitude vis-à-vis de sa femme et de ses enfants, l’expression de son visage quand il est seul, les mots qu’il marmonne dans son sommeil, même les mouvements caractéristiques de son corps, tout est jalousement examiné de près » [2].

Il pourrait être assez commode de voir la paille dans l’œil de notre voisin chinois et d’oublier la poutre qui est dans le notre ? Ma petite ville de 15 000 habitants s’enorgueillit de ses 36 caméras de vidéosurveillance dont certaines peuvent lire les numéros des plaques d’immatriculation. Par ailleurs chacun sait qu’en France il est beaucoup plus facile d’obtenir un prêt bancaire si l’on est Blanc, jeune, riche et en bonne santé. Serait-ce le cas si vous étiez Noir, vieux, pauvre et malade, même pour un tout petit prêt à la consommation ? Nous acceptons que les banques réunissent une série de données sur nos salaires, nos employeurs, les éléments de notre train de vie, notre âge ou encore notre santé avant de décider si elles nous accordent un crédit et, si oui, à quel taux. N’y a-t-il pas aussi très régulièrement des scandales de fichages qui sont découverts : des salariés d’une entreprise ou des clients d’une agence immobilière ? Et puis, si vous avez utilisé Airbnb, par exemple, vous n’avez pas manqué d’évaluer votre logement mais aussi le comportement de votre logeur et, de la même façon, celui-ci a évalué votre comportement de locataire. Les systèmes d’évaluation et de contrôle social sont partout, d’autant plus développés que l’informatique permet de réunir, de stocker et d’échanger rapidement des informations, la seule différence entre Europe et Chine étant finalement dans la décentralisation de la gestion des fichiers… ce qui n’est pas nécessairement une garantie de plus de démocratie et de respect des libertés !


[1] Arjuna Andrade. « Surveiller pour punir : la notation des citoyens chinois ».  Les nouvelles de l'éco. France-Culture. 09/01/2019.

René Raphaël et Ling Xi. « Quand l’Etat organise la notation de ses citoyens – Bons et mauvais Chinois ». Le Monde diplomatique. Janvier 2019.