Un syndicalisme affaibli dans une société en crise – Un pouvoir à la phraséologie hypocrite

 

Paris 2084 1

Un peu par hasard, j’apprends qu’une soirée-spectacle est organisée pour commémorer le bicentenaire de la loi Waldeck-Rousseau du 23 mars 1884 qui autorisait le syndicalisme. Le spectacle est annoncé à la Bourse du Travail, dans le XIarrondissement, en fin de journée avec, au programme, des chanteurs, des concertistes, des lectures de poèmes. Ancien militant politique et syndical, je ne résiste évidemment pas à la curiosité d’y participer. 

La Bourse du travail est un bâtiment massif comme les aimaient les élites de la fin du XIXsiècle avec un rez-de-chaussée à bossage, des pilastres colossaux, un large balcon. Le public est clairsemé, plutôt composé "d’ Anarcho-gothics" et d"’Anticapitalistes-bolchos", avec un âge moyen élevé. 

Après la partie artistique d’une bonne tenue culturelle et très appréciée du public, plusieurs orateurs se succèdent à la tribune. Ils dénoncent les tares du système : le chômage, l’absence d’avenir pour les jeunes, les maigres salaires, la dégradation de l’environnement, l’Etat associé à une technostructure totalitaire qui ne joue plus son rôle protecteur et régulateur. Ils ne manquent pas de rappeler le centenaire de la catastrophe de Bhopal au cours de laquelle des émanations de gaz toxique d´une usine de la firme "Union Carbide" causèrent plus de 4 000 morts et la fuite éperdue de 250 000 habitants terrorisés. Ils affirment qu’aujourd’hui, en France comme à Bhopal autrefois, les grandes entreprises et l’Etat utilisent les équipements jusqu’aux limites de la sécurité et ils rappellent des exemples récents : effondrement de pont, déraillement de train, crash d’avion, pollution industrielle, fuites radioactives, marée noire, crise sanitaire, augmentation de la température du globe, acidification des océans… J’en oublie tant la liste est longue.

A travers les différentes interventions des orateurs, et en les associant aux informations recueillies depuis le début de mon séjour, j’en déduis que rien n’a été fait pour lutter contre la crise écologique, pas plus que contre la crise économique à l’exception, bien évidemment, de mesurettes plus démagogiques et spectaculaires qu’efficaces. Rien qui n’aille contre les profits des grandes entreprises internationales. Face à l’ampleur des luttes qui seraient à conduire, les troupes syndicales m’apparaissent bien maigres et éclatées en groupes rivaux. La majorité de la population semble n’avoir plus aucune confiance dans les entreprises, pas plus que dans l’Etat, ce qui débouche sur un repli individualiste ou communautariste lequel m’avait tellement étonné le premier jour !

Il faut bien avouer que les communiqués de la Présidence de la République de ces derniers jours n’incitent pas aux grands sursauts collectifs pour faire face à la crise écologique et sociale ! Ils doivent plutôt alimenter le scepticisme, le doute et la méfiance des populations. Si les phrases sonnent bien, se voulant toujours martiales et rassurantes, les textes n’ont aucun contenu précis. Cela sonne, mais cela sonne creux. J’ai souvenir de cette phrase du communiqué de la Présidence suite aux « évènements » de la zone d’Aulnay-sous-Bois / le Bourget qui claironnait : "C'est donc désormais le calme et l'ordre républicain qui doivent régner. Nous y mettrons tous les moyens car rien ne se construira de durable tant qu'on aura des craintes pour la paix civile". Mobilisateur ? A la hauteur de la situation ? A quoi, il ajoutait, péremptoire : "Nous voulons bâtir une France du mérite, du travail, une France où nos enfants vivront mieux que nous". Parole, Parole ! Qui peut encore y croire ?

Dans cette langue officielle, les mots, les termes, sont devenus des coquilles vides. Trop usés, trop abusés, ils ont été progressivement vidés de leur contenu sensible, réel. En sus, la langue est truffée d’anglicismes, des expressions chocs, mais dont les contenus sont imprécis. Ces formules à l’emporte-pièce donnent une apparence technique et scientifique aux banalités les plus courantes, mais cette suite de termes sans contenus précis ne permet pas de développer une pensée complexe et donc d’accéder à un niveau d’analyse des faits. Dans cette langue, un chat n’est plus vraiment un chat, avec sa présence charnelle, porteur de différences, de contradictions et d’émotions, c’est un chat du Cheshire, un chat de fiction qui s’efface et disparait, une vague idée de chat que l’on continue à appeler un chat par simple habitude. La technostructure d’Etat utilise une phraséologie répétitive et soporifique qui couvre des actions diverses et contradictoires, qui permet de faire une chose à la place d’une autre, en essayant de faire croire qu’une action a été mise en œuvre pour régler les problèmes. Je ne m’étonne plus de l’absence de réaction des Parisiens lors des pannes du métro ou à l’annonce de catastrophes nucléaires, ni du scepticisme général.

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