Une société en décomposition progressive

 

Paris 2084 6

Le matin de mon départ, ciel bas, chaleur de plomb fondu et air irrespirable. Cerise sur le gâteau, Paris est victime d’un "giant blackout" : ascenseurs bloqués, internet coupé, pompes à essence fermées, métro et trains arrêtés. Seuls les établissements possédant une centrale électrique autonome fonctionnent. Pour se rendre à CDG, il n’y a pas d’autre solution que les auto-taxis… quand ils circulent ! Par miracle, j’arrive à en choper un. Les autoroutes pour rejoindre CDG sont bloquées mais mon chauffeur m’assure qu’il connaît parfaitement la région et que l’on peut traverser facilement la zone du Bourget  Aulnay-Sous-Bois car les chauffeurs n’osent pas encore s’y aventurer après les affrontements meurtriers de ces derniers jours.

Arrivés dans la zone sensible, c’est à un véritable gymkhana auquel nous devons nous livrer dans des rues sales, couvertes de débris de plastique, de ferrailles qui croupissent dans des remugles d’huiles de vidange, d’eau et d’urine. Des lanières noirâtres de drapeaux ou de banderoles déchiquetées pendent des réverbères, quelques arbres chétifs dans les avenues s’agrippent à la vie malgré les agressions répétées des voitures et des passants. Beaucoup de paraboles sur les toits. De nombreux édifices portent encore les marques des derniers affrontements entre les milices armées des communautés rivales, Suprématistes chrétiens contre Musulmans républicains : façades aveugles, toitures effondrées, murs grêlés d’impacts de balles ou percés de larges trous d’obus, routes défoncées, lampadaires cassés, réseaux d’électricité et d’eau détruits. L’électricité est distribuée très parcimonieusement par une petite centrale thermique provisoire. Et, de temps en temps, mais rarement, on peut voir un petit restaurant repeint de frais, tout pimpant, avec de jolies grilles ouvragées, des stores, une terrasse avec tables et chaises de jardin !

Malgré tout, la ville est grouillante de vie : petits cireurs de chaussures assis sur des boites de conserve qui nettoient les souliers dans un nuage de poussière, vendeurs d’une chemise ou de deux paquets de bonbons, nuées d’enfants autour des automobiles à l’arrêt et, partout, des policiers et des militaires en armes. De pauvres hères fouillent dans des containers-poubelles à la crasse innommable à la recherche de quelques éléments qu’ils pourraient manger, rogner un os ou des pelures de légumes. Dans le même temps de gros 4x4 sillonnent l’avenue d’où descendent de belles femmes et des managers, GPS à la main.

Les nombreuses usines qui entouraient Aulnay ne sont souvent plus que des carcasses abandonnées. La fabrique de meubles, l’usine de textiles, celles de métallurgie et ferronnerie, les entreprises du bâtiment, des travaux publics et de l’agroalimentaires, les centres commerciaux, tous  dévoilent leurs structures de béton et leurs charpentes d’acier, sans toitures, sans portes ni fenêtres, sans matériel ni machines, les murs constellés d’impacts de balles. Tout a été démonté, désossé, pillé. A proximité de CDG, l’omniprésence de l’armée est encore plus sensible. La route est régulièrement jalonnée de barrières ou de barrages faits de bidons et de herses. A chaque carrefour routier important, les véhicules doivent zigzaguer entre bidons, pneus et herses pour réduire leur vitesse et permettre les contrôles de police. Des barbelés entourent les casernes, certaines usines, des miradors permettent la surveillance des points stratégiques. Aux limites de l’aérogare, c’est un véritable cimetière de matériel militaire : jeeps, camions, canons, automitrailleuses et tanks sont abandonnés dans le plus grand désordre. Tout ce qui a pu être récupéré pour d’autres véhicules l’a été, mais il n’est pas très intéressant de récupérer les pièces détachées d’un tank ou d’un canon ! C’est donc généralement les roues et les équipements intérieurs qui sont démontés et emportés.

C’est avec un « ouf » de soulagement que j’arrive enfin au bâtiment G43 de l’aérogare où je dois passer les "registration and enforcement procedures" pour mon vol de retour. 

Pour être original, ce voyage aura été original ! Je voulais de « l’authentique » et j’en ai eu. Mais d’une authenticité que je n’imaginais pas : celle d’une société à la dérive, en décomposition, dans laquelle les habitants, faute d’un projet de société partagé, basé sur la confiance réciproque, tentent de se regrouper par petites unités, plus ou moins communautaristes, défendant chacune des intérêts particuliers, allant même jusqu’à la plus extrême violence pour assurer leur survie, dans un environnement écologique de plus en plus dégradé. C’est le premier voyage que je regrette avoir fait !

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