Une église ouverte aux courtisanes et prostituées – Un Caravage dans l’ancienne chapelle d’une courtisane

 

Caravage San Agostino Madonna di Loreto

Au pied de la tour Frangipane, la courte via Pianellari débouche sur la placette de l’église Sant’ Agostino in Campo Marzio, une des premières églises Renaissance à Rome (1479 / 1482). La façade, inspirée par celle de la Basilique Santa Maria Novella à Florence, a été conçue par Léon Battista Alberti et construite en 1483 par Jacopo da Pietrasanta. Dans cette façade très simple, voire austère, les deux volutes latérales du second niveau apparaissent étranges, voire incongrues ; c’est qu’elles ont été ajoutées plus tardivement, entre 1746 et 1750, lors de la construction du cloître du couvent. Petite particularité (mais qui n’est pas la spécificité de Sant’ Agostino) : le travertin de sa façade est tout simplement issu du Colisée lequel servait alors de carrière de pierre pour les nouvelles constructions de la Rome papale. Mais, spécificité unique à Rome, l’église admettait les courtisanes et les prostituées ! Certaines y seraient même enterrées. Fiammetta Michaelis (1465 / 1512), amante de Cesare Borgia, cardinal, condottiere, assassin et mécène, fils du pape Alexandre VI Borgia (1431 / 1503), aurait été inhumée, en 1512, dans la première chapelle à gauche qui lui appartenait [1]. Toutes traces de sa sépulture ont disparu, comme celles de Giulia Campana et de ses filles Pénélope et Tullia d'Aragona également écrivain, poétesse et philosophe. 

Par la suite, la famille Cavalletti de Bologne acquit cette chapelle. Par testament Ermete Cavalletti, mort en 1602, avait émis le souhait qu’un tableau d’autel soit réalisé représentant Notre-Dame-de-Lorette. Petit détour d’histoire religieuse : la maison dans laquelle le Saint-Esprit serait apparu à la Vierge Marie avait été enchâssée dans une église, au IIIe siècle, par Sainte-Hélène, mère de l’empereur byzantin Constantin et grande importatrice de reliques à Rome. Menacée par la prise des lieux saints par les musulmans au XIIIe siècle, la maison fut miraculeusement transférée en Dalmatie, puis, en 1294, dans la Marche d’Ancône où elle aurait été accueillie par une femme dénommée Lorette.

« Dans la première chapelle, à gauche en entrant, on trouve de magnifiques ouvrages de Michel-Ange de Caravage. Cet homme fut un assassin ; mais l’énergie de son caractère l’empêcha de tomber dans le genre niais et noble, qui de son temps faisait la gloire du Chevalier d’Arpin »[2].

Le tableau du Caravage montre, en bas à droite, deux simples pèlerins, pieds nus et modestement vêtus, adorant la Vierge et l’enfant Jésus. La Vierge, en haut à gauche, sur la marche et dans l’embrasure d’une porte, présente l’enfant qu’elle porte dans ses bras. Le tableau est composé sur cette diagonale majeure bas-droite / haut-gauche (ligne des corps, bras de l’enfant Jésus, axes des regards). On part des pieds souillés du pèlerin pour aller au regard de la Vierge et la tête de Jésus. Une série de lignes parallèles successives croise cette diagonale sans la rompre, mais au contraire en la renforçant : culotte de l’homme et épaule de la femme, bâtons des pèlerins, et tête penchée de la Vierge. Rien de majestueux là-dedans : ni trône, ni angelots, ni étoiles, ni rayons de lumière, ni représentation de la maison de Nazareth et de son transfert miraculeux… une scène ordinaire si elle ne rendait pas compte à la fois de la ferveur populaire et de la simple bonté de la Vierge et de son enfant. « On » raconte que les contemporains auraient été choqués par la représentation triviale des pieds des pèlerins… Ce ne serait pas si sûr.

L’église possède d’autres richesses… Une fresque de Raphaël (troisième pilier gauche de la nef, 1512) représentant le prophète Isaïe montrant un rouleau sur lequel est écrit sa prophétie annonçant la naissance du Christ et qui semble influencée par les fresques de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine. La Madone de la naissance de Jacopo Sansovino (1486 / 1570) dont la tradition populaire veut qu’elle soit adaptée d’une statue antique représentant Agrippine tenant dans ses bras le petit Néron (!). La Vierge et l’enfant avec Sainte-Anne est également de Sansovino et lui aurait apporté la gloire. Sainte-Anne était notamment l’objet de vénération des poètes qui venaient lui réciter des poèmes ou les accrocher à la statue… Belle tradition !


[1] « La Fiammetta avait encore une belle fin, et j'ai vu à Sant ‘Agostino sa chapelle ». In « Ragionamento del Zoppino fatto frate, e Lodovico puttaniere, dove contiensi la vita et genealogia di tutte le cortigiane di Roma », 1539. D’après Guillaume Apollinaire ce « Dialogue d’un boiteux devenu Frère, et Ludovico, putassier, où sont contenues la vie et la généalogie de toutes les courtisanes de Rome » est attribué à tort au poète l’Arétin.