Un saupoudrage inopérant – C’est en termes d’éducation de masse qu’il faut raisonner

 

Sénégal Ziguinchor

Alors que l’environnement de l’agriculture subsaharienne est en train de changer rapidement depuis ces dix dernières années 80 / 90 (privatisation, dérégulation, décentralisation, ouverture au marché mondial, organisation des producteurs) les soutiens aux dispositifs de formation agricole ont presque disparu des budgets des gouvernements nationaux comme des organisations internationales [1].

Si un enseignement technique agricole avait été créé au lendemain des Indépendances, avec généralement l’appui des anciennes puissances coloniales, il visait à former les cadres dont les jeunes États avaient besoin afin de faire fonctionner l’appareil administratif et encadrer les paysans pour qu’ils cultivent les cultures d’exportation pourvoyeuses de devises (café, coton, cacao…). Mais depuis le milieu des années 80 toute réflexion sur les dispositifs nationaux de formation agricole et rurale a disparu des séminaires et des colloques internationaux comme des projets de développement. Pire, c’est même tout le secteur agricole et le milieu rural qui ont généralement disparu de la réflexion internationale !

Aujourd’hui, les enjeux démographiques et économiques sont tels que la formation professionnelle agricole et rurale devrait se situer parmi les priorités des États et des agences internationales de coopération, d’autant qu’elle devrait être massive, concernant la très grande majorité des producteurs et productrices agricoles. Elle devrait être le pivot autour duquel se réfléchiraient et se déclineraient les autres dispositifs d’enseignement et de formation professionnelle pour le milieu rural : ingénieurs et techniciens, enseignants et formateurs, responsables d’organisations professionnelles, cadres et agents publics et privés d’appui au secteur agricole et rural, prestataires de services. Le tout en lien avec les différents organismes en milieu rural : dispositifs de conseil et de vulgarisation, instituts de recherche agronomique, organismes professionnels agricoles et associations paysannes. 

Évidemment, posée ainsi, la question fait peur quand on sait que les États d’Afrique subsaharienne n’arrivent déjà pas à assurer l’éducation primaire de leurs jeunes citoyens ! 

L’effort à consentir pour éduquer et former la grande masse de la population rurale de ces pays est immense et explique en partie, mais en partie seulement, que les gouvernements nationaux, comme les institutions internationales, tergiversent espérant quelque miracle peut-être ? Mais les miracles sont rares et la situation se dégrade de plus en plus : il n’y a que peu d’espoir qu’une révolution industrielle soit capable d’absorber le surplus de main d’œuvre de ces pays dans le demi-siècle à venir alors que leur population aura quasiment triplé ! Il faudra donc bien compter sur le milieu rural lui-même pour accueillir des nouvelles générations de plus en plus nombreuses, non seulement pour les nourrir mais aussi pour leur donner du travail et leur permettre d’avoir des revenus suffisants. 

L’importance des enjeux et des moyens nécessaires à la mise en œuvre d’une formation de masse (en temps et en accompagnement technique et financier) dépasse largement les possibilités d’une seule coopération bilatérale, qui en agissant isolément n’obtiendrait que du saupoudrage des actions. Les coopérations des différents États doivent inscrire résolument leur action dans un cadre international. Le temps des projets locaux ou régionaux conduits de manière isolée par chaque bailleur de fonds est révolu.

L’autre impératif est national, les actions de coopération et l’expertise d’accompagnement en matière de formation agricole et rurale ne devraient plus intervenir en dehors d’un cadre stratégique national résultant d’un consensus entre l’État-Nation, la région, les exploitants agricoles ; une des premières tâches devrait consister en l’appui à l’élaboration de ce cadrage. Pour élaborer ce cadrage, il n’est plus possible aujourd’hui de poursuivre les appuis à la formation des exploitants agricoles sans répondre à la question : quelle agriculture et quels agriculteurs pour demain ? La meilleure formation professionnelle, quelle qu’elle soit, ne permettra pas à un exploitant vivant avec sa famille sur un demi hectare de relever les défis économiques, sociaux et écologiques. 


[1] Pierre Debouvry. « Les enjeux de la formation agricole à moyen terme ». CINAM. 1996.

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