Rappels sur le voyage d’Albert Londres – Réalités actuelles du « moteur à bananes »

 

Mali Bamako Pont des Martyrs

Au Centre d’Apprentissage Agricole de M’Pessoba, les enseignants abandonnés par leur ministère de tutelle continuent malgré tout à assurer comme ils le peuvent leur apostolat. Telle est la réalité du terrain ! Par quel miracle peut-on assurer un enseignement professionnel et technique pour quatre-vingt-dix élèves internes, sans électricité, sans eau, avec trois enseignants, sans autre personnel, sans matériel technique et pédagogique et sans documentation ? Et pour les préparer à quoi ? Et l’on voudrait que, dans cette situation de misère, les agriculteurs maliens soient plus productifs et plus imaginatifs pour trouver des solutions inédites aux problèmes alimentaires et d’emploi ? Face aux agricultures productivistes des pays développés ?

De Bamako, nous ne verrons pas grand-chose, embarqués dans le même jeu de rendez-vous qu’à Dakar avec l’ensemble des représentants des acteurs du milieu rural. Heureusement la ville est moins grande et nous perdons moins de temps dans les embouteillages. Entre rencontres, interviews, entrevues et séances de travail, je réussis à dérober deux petites heures, un dimanche après-midi, pour faire une brève visite de la ville : le quartier de la présidence qui domine la ville (intérêt limité sauf pour la vue sur la cité et le fleuve), le musée (une belle réussite architecturale mais malheureusement une collection assez pauvre [1]) et le pont des Martyrs sur le Niger (spectaculaire par ses embouteillages perpétuels) !

La traversée du centre-ville, en longeant le marché, permet de constater les permanences et les évolutions du petit commerce. En 1927, Albert Londres effectue une enquête de quatre mois qui le conduira à travers l’Afrique occidentale et équatoriale française de Dakar à Brazzaville, en passant par Bamako et Tombouctou (Mali), Ouagadougou et Bobo-Dioulasso (Burkina-Faso), Bouaké (Côte d’Ivoire), Porto-Novo et Abomey (Bénin), Pointe Noire (Gabon) et enfin Brazzaville (Congo). A son retour il fait paraître son témoignage dans « Terre d’ébène ». Il décrit le marché de Bamako.

« ... les femmes étaient accroupies devant les petits tas de choses qu’elles avaient à vendre : trois morceaux de sucre, quatre bananes, six noix de kola, une calebasse de lait, cinq ou six mille mouches... »[2]

Près de quatre-vingt ans plus tard, ce sont toujours des femmes qui opèrent ce petit commerce sur les trottoirs mais, grande innovation, on constate plutôt une spécialisation dans le négoce, chacune d’elle ne vend plus qu’un seul type de produit, toujours en très petite quantité. Comme dans les vitrines des Grands Magasins, chacune s’efforce de présenter ses articles de la manière la plus attrayante possible. C’est évidemment plus difficile quand vous ne possédez pour toute vitrine qu’un bout de carton, un mouchoir ou une natte et pour toute marchandise qu’une vingtaine de tomates. Cela exige donc beaucoup plus de créativité. Pour attirer l’œil du chaland il faut monter le plus haut possible un tas de tomates, l’une sur l’autre, dans un équilibre précaire. Les vendeuses semblent ainsi dire aux acheteurs potentiels, « Voyez comme mes tomates sont fermes et de bonne qualité pour supporter les trois ou quatre qui lui sont posées dessus ! ».

A sa parution, en 1929, « Terre d’ébène » [3] suscita de violentes polémiques car le reportage allait à contre-courant de l’imagerie d’Épinal selon laquelle la France, grande et généreuse, assurait en Afrique une « mission civilisatrice ». Albert Londres dénonçait tout ce qui aurait dû être fait et qui ne l’était pas. Il constatait notamment que « L’Afrique noire française dort » et qu’il faut y investir massivement en utilisant non pas « le moteur à bananes » (le travail forcé des Africains !) mais les machines, les camions, les grues. Si, aujourd’hui, « le moteur à bananes » ne fonctionne plus pour le profit des puissances coloniales, c’est toujours le travail très peu rémunérateur des Africains qui continue à gonfler les profits du commerce international des matières premières, et l’image d’Epinal de la France assurant une mission de développement en Afrique est mise à mal !


[1] Après d'importants travaux de rénovation, le musée a été inauguré en octobre 2003. C'est aujourd'hui le deuxième plus grand musée du continent, après celui de l'Afrique du Sud (note de 2019).

[2] Albert Londres. « Terre d’ébène ». 1929.

[3] Son reportage paraît d'abord dans le « Le Petit Parisien », sous forme de feuilleton entre octobre et novembre 1928, dans une chronique intitulée Quatre mois parmi nos Noirs d'Afrique. Le reportage est ensuite publié en 1929 avec le sous-titre « La traite des Noirs ».

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