De l’appui encadré à l’appui participatif – Un désengagement des États et des organisations internationales

 

Cameroun ETA Maroua

Aux Indépendances les pays africains ont généralement hérité d’une agriculture à deux visages ; pour une faible part une agriculture productiviste sur de grands domaines, mécanisée, pour des produits d’exportation sur un marché international et, pour une large part, une agriculture paysanne, avec une main d’œuvre nombreuse, une utilisation faible d’intrants (matériel, engrais, produits phytosanitaires, aliments du bétail…), pour des produits agricoles de consommation courante, généralement en autoconsommation familiale.

L’objectif des politiques agricoles était alors d’améliorer la productivité de cette agriculture paysanne en s’appuyant sur des structures d’encadrement : la recherche agronomique, la vulgarisation agricole, la commercialisation des produits agricoles et alimentaires, le crédit. La recherche agronomique devait permettre d’obtenir des améliorations génétiques des plantes et des animaux, de mettre au point de nouvelles techniques culturales, de conduite des troupeaux et de conservation des produits plus performantes. Ces innovations étaient ensuite diffusées aux paysans par des intermédiaires, les vulgarisateurs. Chargés d’encadrer le milieu rural, ils avaient une formation technique qui devait leur permettre de jouer le rôle d’intermédiaire entre la recherche et le producteur, afin de faire adopter par les paysans une ou plusieurs innovations techniques dans l’objectif d’augmenter les quantités produites et les revenus des familles paysannes. La vulgarisation s’est le plus souvent réalisée autour de produits et secteurs spécialisés (coton, cacao, arachide, ou périmètres irrigués, coopératives de commercialisation ou de crédit), multipliant les interventions de vulgarisateurs dépendants parfois de ministères différents. 

La crise financière de la fin des années 80 dans les pays d’Afrique subsaharienne a contribué à développer une critique des politiques agricoles suivies depuis les Indépendances en accusant les démarches productivistes et technocratiques, privilégiant des projets ambitieux, préconisant un « développement par le haut » en s’appuyant sur des structures de vulgarisation lourdes, contraignantes, coûteuses et peu efficaces. Une « nouvelle » approche du développement agricole est alors préconisée : le développement participatif [1]. Celui-ci est présenté comme l’alternative privilégiant un « développement par le bas », valorisant les savoirs paysans, basée sur les échanges directs entre producteurs comme méthode de diagnostic des problèmes, d’échange d’expériences, de diffusion des améliorations validées, mais aussi de formulation de projets communs. La diffusion des connaissances ne se fait plus à sens unique, du milieu scientifique vers les producteurs, mais par des échanges réciproques entre les différents acteurs du milieu rural. Cette approche souligne l’existence de savoirs paysans qu’il faut recenser, analyser, valoriser, faire circuler et diffuser. La démarche participative implique néanmoins l’idée que l’action est conduite avec un appui extérieur pour aider à transformer le milieu rural et permettre aux paysans, in fine, d’améliorer leurs capacités de production comme leurs revenus [2].

Il pourrait être naïf d’imaginer que les populations paysannes, largement analphabètes, sans accès à l’information scientifique, technique, réglementaire ou financière, ayant des revenus limités, préoccupés par la survie familiale, puissent facilement et rapidement enclencher seules leur propre développement. Ce n’est donc pas la moindre des contradictions que de voir se développer dans les années 90, les interventions extérieures aux communautés rurales, actions d’animation, d’appui, notamment des Organisations Non Gouvernementales, au nom de la démarche participative et de l’autonomie paysanne contre celles de l’État-Nation.

Cette démarche sera très largement reprise, préconisée et même financée par les institutions internationales notamment le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale. Tout le monde va se mettre à « faire du participatif ». Un très curieux « hasard » historique et politique au moment où le modèle libéral, devenu hégémonique, renvoie justement sur les individus la responsabilité de leur développement dans le cadre du marché et coupe tous les crédits publics [3] !


[1] Voir Jean-Pierre Chauveau. « Le "modèle participatif" de développement rural est-il "alternatif" ? ». In « Le bulletin de l'APAD ». n° 3. 2006. (note de 2019).

[2] Voir Jean-Pierre Chauveau, Philippe Lavigne Delville, « Développement participatif ».  In Casillo i. avec Barbier R, Blondiaux L, Chateauraynaud F, Fourniau J-M, Lefebvre R, Neveu C et Salles D (dir.). « Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation ». GIS Démocratie et Participation. 2013. (note de 2019).

[3] Marie-France Lange. « Les formations de base en milieu rural - Des expériences locales aux politiques nationales - L'exemple du Tchad ». 1990.

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