Le Centre Interprofessionnel de Formation Agricole - De nouveaux éléphants blancs - Les Groupements Paysans de Méckhé

 

Sénégal Meckhé UGPM

Face à la relative faillite du système public de formation professionnelle agricole, la France a aidé au développement de nouveaux centres de ressources, intervenant en appui aux producteurs ruraux, à la demande de leurs organisations professionnelles ou de leurs groupements. C’est ainsi qu’elle a participé, en 1995, au lancement du Centre Interprofessionnel de Formation Agricole (CIFA) qui a une structure juridique d’association à but non lucratif et qui regroupe des organismes professionnels agricoles, des ONG, des fournisseurs de matériel agricole, d’engrais ou de produits de traitement, ainsi que des organismes publics d’appui au développement et de formation. 

Le CIFA est situé à une dizaine de kilomètres au Nord de la ville de Saint-Louis, dans des bâtiments bas, éparpillés dans un site boisé. Il pilote des actions d’appui et de professionnalisation des agriculteurs et des responsables paysans en organisant des rencontres entre professionnels, des formations en gestion ou en politiques agricoles et en développement local. Outre ces actions d’appui, il anime également un réseau d’information grâce à l’existence d’un centre de documentation. Si les bâtiments sont en bon état, les locaux fonctionnels et bien équipés, y compris en informatique, le CIFA semble plutôt, à ce jour, sur une pente qui pourrait le conduire à la situation de l’école d’agriculture de Saint-Louis ! Il ne comprend plus que deux formateurs et les financements français se sont arrêtés. Le CIFA survit encore sur la base de sa réputation passée. Deviendra-t-il un de ces « éléphants blancs » [1] dont l’Afrique est si coutumière, même si celui-ci reste de taille très modeste en regard des grands projets de développement hydraulique des années 70 ?

Les expériences passées ne semblent d’ailleurs pas servir à grand-chose. Certains donateurs étrangers n’en continuent pas moins à produire de nouveaux « éléphants blancs ». Dernièrement, la République de Chine (Taiwan) s’est s’engagée dans un important programme de construction de 17 centres polyvalents de formation de producteurs ruraux, un pour chacune des régions du Sénégal. Les premiers centres ne sont pas plutôt construits qu’ils posent déjà d’insolubles problèmes car rien n’a été prévu pour le financement de leur fonctionnement : ni personnel, ni budget ! Qu’importe, le nouveau président du Sénégal, Abdoulaye Wade, très libéral, a pensé qu’ils pourraient être laissés en gestion privée. Mais quel « entrepreneur » privé voudra investir ses fonds dans le fonctionnement de centres de formation destinés à des agriculteurs incapables de payer des contributions susceptibles de couvrir les coûts de formation ? Je ne parle même pas de bénéfice ou de profit. Le programme n’en continue pas moins et, à une cinquantaine de kilomètres de Saint-Louis, nous longeons un de ces magnifiques centres avec salles de cours, amphithéâtre, bureaux. Il tombera vraisemblablement en ruine aussi vite qu’il aura été construit car chacun viendra bientôt s’y fournir en matériaux de construction. Ce ne sera pas perdu pour tout le monde… sans parler bien sûr des innombrables discours d’inauguration auxquels ils vont pouvoir donner lieu.

Si certains pays étrangers font encore à peu près n’importe quoi, il est rassurant de constater que les groupements paysans sénégalais ont, eux, « la tête sur les épaules ». A Méckhé, une bourgade entre Saint-Louis et Thiès, nous rencontrons l’Union des Groupements Paysans. Par un hasard heureux, l’ensemble des membres du bureau de l’association est réuni dans la cour de leur concession, à l’ombre d’un grand arbre. Notre arrivée impromptue ne trouble personne car les responsables du groupement viennent d’accueillir une délégation de parlementaires belges ! Ils enchaînent donc aisément avec nous. Le président souligne qu’ils ont mis eux-mêmes en place de petites sessions de formation, en priorité pour les jeunes qui reviennent au village après avoir suivi des études ou essayé de trouver des petits boulots à Dakar. Leur objectif est de leur donner une qualification dans des métiers dont la communauté villageoise a le plus grand besoin, électrification simple, mécanisation agricole, charpente, maçonnerie, et qui sont susceptibles de leur procurer des revenus et leur permette d’être indépendants. Pour cela, le groupement a construit deux salles de classe, mais les cours ont lieu aussi dans les villages, et le président n’est aucunement intéressé par les activités futures, et très largement hypothétiques, du centre polyvalent taïwanais voisin ! Sagement, le groupement paysan préfère rester maître de ses choix d’actions, sans dépenses inutiles.


[1] Éléphant blanc : réalisation d'envergure et prestigieuse, souvent d'initiative publique, mais qui s'avère plus coûteuse que bénéfique, et dont l'exploitation ou l'entretien devient un fardeau financier (Wikipédia).

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