Garçons et filles à Sidi Bou – Apprendre la lenteur

 

Tunisie

« En bref, savoure. Savoure ce que tu bois. Savoure le temps. Aux cafés de Sidi Bou-Saïd, apprend la lenteur, ce luxe. Ce sont de bons maîtres, vois-tu en savoir-vivre » [1].

Sidi Bou Saïd, à cette époque de l’année, est moins occupée par les touristes que par les amoureux. Ce doit être un passage obligé quand une fille et un garçon se « fréquentent » que de venir dans les cafés de « Sidi Bou ». Le jeu de la séduction se pratique ici « à l’ancienne », ou peut-être se remarque-t-il davantage parce que les jeunes de quinze à vingt-cinq ans occupent tout l’espace, wagons du T.G.M (Tunis-Goulette-Marsa), trottoirs et cafés ?

Les bonnes vieilles recettes sont utilisées en respectant strictement leurs règles : groupes de garçons qui admirent les filles, font des remarques à haute voix et les apostrophent. Groupes de filles qui ignorent les interpellations, rient ou répondent par des moqueries. Ce sont aussi des groupes mixtes, garçons et filles, où les uns et les autres flirtent, les garçons font bien évidemment les malins, entrouvrent les portes des wagons et se penchent au dehors pendant la marche du train ; les filles se moquent d’eux, sourires, fou rires, clins d’œil entre garçons, entre filles, mais aussi œillades entre sexes opposés. Un garçon ose parfois poser une main sur une épaule, main qui est doucement repoussée, ou à la taille, et la fille se dégage. Ils se taquinent réciproquement, se pincent, se chamaillent, se donnent des claques, toutes choses qui permettent de se toucher. Et puis, troisième étape, les couples sont constitués, ils s’isolent dans un coin du café, discutent, se sourient, se prennent les mains.

Mais ce n’est pas pour regarder les couples d’amoureux que je suis monté à Sidi Bou Saïd, même si l’observation du respect des règles du Grand jeu, m’amuse. C’est pour y faire une cure de bleu et de blanc, un grand lavage de cerveau aux couleurs simples et fondamentales.

Je me suis efforcé d’apprendre la lenteur au café de « Sidi Chebeaane ». C’est dur de se désintoxiquer et ce n’est pas une petite heure passée à savourer un thé aux pignons, assis sur une banquette de pierre couverte d’une natte, au doux soleil de mars, qui peut apporter un remède bien efficace. Même en admirant le blanc des murs, le bleu des tables et des balustrades de bois, en vérifiant que « sans doute le blanc ne serait pas ce qu’il est sans le bleu » [2], en ajoutant aujourd’hui les nuances de vert de la mer, vert d’eau en bordure, vert turquoise dans le golfe, vert indigo à l’ombre des nuages. Il y a aussi, là bas, au loin, la silhouette indigo, rassurante et massive, du Bou Kornine qui émerge dans la brume, le Baal Karnine, le « dieu à deux cornes » des Puniques.

« J’ai vu aussi
le Djebel Bou Kornine
ivre
d’un lait sanguin
se promener
avec deux têtes
dans le ciel
pour respirer l’air
entre les nuages et la terre... »[3].

Mais il faudrait de nombreuses piqûres de rappel au café de « Sidi Chebeaane », un traitement soutenu et régulier pour apprendre la lenteur, la pesanteur du moment, la qualité du temps qui passe...

« Le café n’est pas pour eux l’endroit où l’on perd son temps. On l’y retrouve »[4].


[1] Max Pol Fouchet. « Éloge de Sidi Bou-Saïd ». 1975.

[2] Idem.

[3] Rihda Zili. « Ifrikya ma pensée - Résurrection ». 1967.

[4] Zoubeir Turki. « Tunis naguère et aujourd’hui ». 1967.

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