Une fréquentation touristique en profond remaniement

 

Tunisie Kairouan Grande Mosquée

« Elle est entourée de murailles de peu de défense avec un château très mal fortifié ; il n’y paraît rien d’antique et il n’y a aucun monument remarquable » [1] !!!

Kairouan est une des villes saintes de l’Islam et sa grande mosquée, appelée Oqba Ibn Nafi en souvenir de son fondateur, est considérée comme le quatrième lieu saint de l’Islam. D’un point de vue architectural, bâtie à partir de 670, agrandie et reconstruite aux VIII et IXe siècles, elle est l’ancêtre et le modèle des mosquées du Maghreb. En outre, par son ampleur, la qualité de sa construction, et la réutilisation des colonnes des monuments romains de la région, elle est un édifice exceptionnel. Quel n’est pas notre étonnement de constater, lors de notre visite, que nous ne sommes que trois couples de touristes à arpenter la grande cour là où se pressaient dans les années 80, 90 et 2000, les groupes compacts des voyages organisés comme les voyageurs individuels. Il est vrai que nous sommes fin septembre et que la grande vague des vacanciers de l’été est passée. Mais celle-ci devrait été remplacée par les voyages des séniors qui apprécient particulièrement cette période de l’année parce que le temps y est encore beau et plus clément.

C’est que le tourisme tunisien s’est profondément restructuré avec les bouleversements politiques survenus fin 2010 et début 2011. Suite à l’immolation par le feu d’un jeune tunisien, Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, qui s’est vu confisquer sa marchandise de fruits et légumes par la police, la ville de Sidi Bouzid s’embrase, puis les manifestations contre le chômage et le coût de la vie se développent dans toute la Tunisie conduisant le président-dictateur, Zine el-Abidine Ben Ali, à prendre la fuite le 14 janvier 2011. « Le printemps arabe » a occasionné un ralentissement sensible de l'activité touristique et, en avril 2011, le tourisme tunisien a perdu 42% de ses entrées touristiques depuis le début de l'année en regard de la même période de l’année précédente.

Alors que la situation du tourisme en Tunisie se rétablit doucement après 2011, le pays est touché par deux attentats contre des touristes européens, l’un le 18 mars 2015 dans le musée du Bardo qui fait 24 morts, et l’autre le 26 juin de la même année sur la plage de Sousse qui fait 38 morts. La baisse du nombre d’entrées de touristes en Tunisie chute brutalement de moitié. En six ans, de 2010 (année souvent prise en référence pour l’ampleur de la fréquentation touristique) et 2015, le nombre de touristes européens en Tunisie a baissé de 66% (de 3,8 millions à 1,3). En 2015, tous les indicateurs économiques sont passés au rouge : baisse des nuitées (- 50%), des recettes (- 45%), du taux d’occupation des hôtels (- 30%). Le Club Med ferme pour l’hiver son village de Djerba après avoir fermé son village d’Hammamet, 234 hôtels totalisant 100 000 lits mettent la clef sous la porte, entraînant le chômage dans le personnel hôtelier et de restauration. Mais la baisse de la fréquentation touristique touche aussi l’artisanat et le commerce. La participation du secteur touristique au PIB de la Tunisie chute de 8 à 4% du PIB.

Progressivement, depuis 2015, le nombre d’entrées de touristes en Tunisie semble augmenter de 5,4 millions en 2016 à 6,7 en 2017 (à comparer aux 7,8 millions d’entrées en 2010). Toutefois, les chiffres donnés par l’Office National du Tourisme Tunisien ne sont pas homogènes, ils compilent désormais les chiffres des entrées en Tunisie sur la base des données communiquées par le ministère de l’Intérieur lesquelles intègrent les entrées de Tunisiens résidents à l’étranger, ce qui a tendance à surévaluer les entrées touristiques d’environ 20% par rapport aux données statistiques de 2010. D’autre part, c’est la structure des nationalités des touristes qui s’est profondément modifiée. Alors que les Européens représentaient près de la moitié des touristes en 2010, en 2017 ils ne sont plus que 20%. Ce sont les touristes algériens (2 millions) et libyens qui sont aujourd’hui les plus nombreux, des touristes qui ont des niveaux de revenus plus faibles, qui viennent en Tunisie en voiture, préfèrent la location d’appartements et fréquentent peu hôtels, restaurants et musées, et donc dépensent moins. Nombre de boutiques des souks sont désormais fermées. Après la levée des visas, les premiers charters de touristes chinois sont arrivés en 2017 et le ministère du Tourisme a profité de la participation de la Tunisie au Mondial en Russie pour y promouvoir son offre touristique, il est prévu d’accueillir 600 000 touristes russes en 2018. Signe des temps, à Sousse, dans la médina, les marchands des souks vous apostrophent désormais en russe !


[1] Jean André Peyssonnel. « Voyage dans les régences de Tunis et d’Alger ». 1724-1725.

Liste des articles sur Chroniques tunisiennes 1975 / 2018

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