Distraits, artistes, possessifs et petits malins

 

Tunisie Djerba Houmt Souk

Lors de la traversée de la ville du Kef, un jour de marché, nous sommes bloqués par la foule et je roule donc au pas. Mais la foule est dense et traverse constamment la chaussée devant le véhicule. Malgré mes précautions, un passant m’invective au prétexte que j’aurais roulé sur son pied. La foule entoure l’auto, le ton monte, un agent de police providentiel me donne l’ordre de circuler et de dégager au plus vite pour éviter l’émeute. 

Circuler en voiture en Tunisie exige un peu d’attention notamment dans les villes et villages. C’est que, même si le taux de fécondité a beaucoup baissé et qu’il est faible aujourd’hui (2,13 enfants par femme – France : 2,01), l’âge médian est seulement de 32 ans (France : 40 ans), la population tunisienne est jeune, en âge de procréer et donc la population globale est encore en augmentation. Enfin, en pays méditerranéen, les habitudes de vie sont plus tournées vers l’extérieur et les rues des villes et des villages sont généralement très vivantes. De plus, les trottoirs n’existent pas toujours et, s’ils sont présents, ils sont souvent encombrés par des cyclomoteurs et des voitures en stationnement, des étals de marchand, des arbres aux branches basses ou encore ils sont rendus impraticables du fait de leur état d’entretien. Les piétons n’ont souvent pas d’autre choix pour se déplacer que de le faire sur la route elle-même.

On peut proposer une typologie des personnes qui utilisent les chaussées, qu’elles soient à pied, à bicyclette ou avec un véhicule motorisé : les distraits, les artistes, les possessifs et les petits malins ! Les « distraits » traversent la chaussée sans regarder, débouchent d’une ruelle à toute allure, tournent sans prévenir. Ils se rencontrent aussi bien chez les piétons, les cyclistes que les motorisés à deux ou quatre roues. Ils concernent toutes les catégories sociales mais quasi uniquement les personnes de sexe masculin lesquelles utilisent généralement tous les types de véhicules, du vélo à la voiture. A remarquer, qu’il y a peu de femmes distraites même chez les piétons vraisemblablement parce que l’espace public est très majoritairement masculin !

Les « artistes » dessinent des arabesques dans leur trajectoire à vélo ou à cyclomoteur afin que celle-ci soit plus harmonieuse, ils prennent des pauses sur leur bécane en se plaçant en amazone sur leur selle, ils font des démarrages enlevés, spectaculaires et bruyants, ou encore de larges virages et demi-tours, toutes figures artistiques qui demandent de l’espace. Les « artistes » sont quasi exclusivement de jeunes hommes chevauchant des mobylettes ou des scooters.

Les « possessifs » considèrent que l’espace public leur appartient. C’est une catégorie sociologique particulièrement hétérogène qui comprend aussi bien des vieilles femmes revenant à pied de leurs courses, des collégiennes en goguette et se tenant par la main, des amis qui se rencontrent incidemment, à pied ou en véhicule, et qui tiennent salon au milieu de la chaussée, des artisans qui stationnent en double ou triple file pour faire une livraison, des véhicules qui roulent à cheval sur les lignes blanches. Je n’ai pas réussi à établir une règle particulière de sexe, d’âge ou de catégorie socio-professionnelle. Tout Tunisien est susceptible de faire partie de cette catégorie, en partie à leur corps défendant faute de trottoirs.

Les « petits malins » se faufilent partout, trouvent le moyen d’aller au plus vite et au plus court sans tenir compte bien évidemment des règles du code de la route. Par exemple mobylettes ou automobiles circulent à droite, à contre-sens, sur le bas-côté ou même sur la chaussée. C’est une catégorie intéressante car elle souligne l’existence d’une imagination qui est manifestement au pouvoir et qui surprend donc toujours par ses innovations. Là encore, il s’agit plutôt de jeunes hommes à qui cependant il faut ajouter la catégorie des chauffeurs de taxi !

Chez les peuples méditerranéens, dans le domaine public, chacun est à la fois seul et en représentation permanente devant une assistance supposée. Seul, parce que poursuivant chacun son objectif sans faire attention aux autres personnes : arrêt en double-file, arrêt en travers pour éviter de faire une manœuvre, déboitement ou demi-tour sur la chaussée, circulation au milieu de la chaussée, arrêt inopiné, traversée de la chaussée sans même regarder… Tout est possible. Mais chacun est aussi en représentation permanente devant un public supposé, celui des autres conducteurs, des piétons, des amis ou connaissances susceptibles de vous voir, il faut montrer qu’on est le meilleur pilote, le plus malin, le plus rapide… La rue est un spectacle dont chacun est un acteur. Les règles de la représentation sociale ne s’arrêtent pas à la limite du trottoir !

Liste des articles sur Chroniques tunisiennes 1975 / 2018

Télécharger le document intégral