Ponte - Dans la courbe du Tibre (20/22). Via dell’Orso.
Une auberge ouverte pendant 4 siècles
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Le bâtiment situé au croisement de la via dell’Orso et du lungotevere Marzio a été construit au XVe siècle pour une famille de la petite noblesse romaine, les Piccioni. En 1517, ils l'ont transformé en hôtel et la rue a pris le nom de l’auberge qui venait d’ouvrir, un des rares cas où la rue a pris son nom à l'auberge et non l'inverse. Il existe plusieurs interprétations sur l'origine du nom de l'hôtel. Pour les uns il proviendrait du nom de l'un des premiers gérants de l’auberge, Baccio dell'Orso. Pour les autres, l’appellation serait liée à deux reliefs en marbre issus de sarcophages romains murés dans des bâtiments de la rue, au n°87 et à l'angle de la rue avec la via dei Soldati. Problème : les animaux représentés ne sont pas des ours, mais des lions : un lion qui mord une antilope pour le premier, un lion qui mord un sanglier pour le second !
A la création de l’auberge, la zone, proche du port de Ripetta, était connue pour ses auberges à bas prix et ses bordels. Ensuite, l'hôtel est devenu l’un des plus célèbres de Rome et était fréquenté par des cardinaux, des ambassadeurs, des étrangers de haute condition. Si, contrairement à la légende, Dante n’y a pas séjourné (il était à Rome pour le Jubilée de 1300, bien avant la construction du bâtiment), l’auberge aurait accueilli Rabelais au cours de ses voyages à Rome[1] en 1534/35/36, mais celui-ci aurait dû fuir car il aurait perdu la guerre contre les punaises qui infestaient son lit ! Par contre, Montaigne y fait référence dans un bref passage de son journal de voyage : « Nous vinmes logés à l’Ours où nous arrestâmes encore lendemain »[2] (30/11 et 01/12/1580). L’hôtel a également accueilli Goethe (le 29 octobre 1786) et Gogol.
La via dell'Orso a été pavée par Sisto V Peretti (1585 / 1590) et a été nommée brièvement via Sistina. A la prison toute proche de Tor di Nona , il n’était pas rare d’y voir les exécutés pendus aux merlons de la tour ou les membres coupés des condamnés accrochés à une corde à linge dans la rue. Après 1630, l'hôtel était moins recherché et servait désormais de relais de poste. L’aquarelle du peintre romain Ettore Roesler Franz (1845 / 1907) représente le bâtiment, en 1880, avec un grand panneau de bois en façade comportant le dessin d'un ours assis et enchaîné et, en lettres rouges, l'inscription « Albergo e Locanda dell'Orso ». De part et d’autre, une inscription précise en italien d’un côté « Vetture per lo Stato e per l’Estero. Spedizioni di Mercanzie e cavalli da Tiro » et en français de l’autre « Voitures pour l'État et pour l'étranger. Expéditions de marchandises et de chevaux de trait ». Une petite histoire se rapporte à l’enseigne. L’aubergiste aurait souhaité faire repeindre son enseigne. Le peintre lui aurait demandé huit scudi (écus) pour peindre deux ours attachés par une chaîne d'or, six pour deux ours sans chaîne. L'aubergiste choisit la seconde proposition mais, en peu de temps, la fresque s'est effacée. Convoqué par l'hôtelier furieux, le peintre se serait justifié en affirmant que celui-ci n'avait pas voulu la chaîne, alors les ours s'étaient enfuis !
En 1937, une « restauration » d’Antonio Muñoz, chargé du remaniement de plusieurs églises et quartiers de Rome, a profondément modifié l’aspect de la façade de l’auberge, à l’origine toute simple (cf. photos de 1886 et 2024), pour lui donner un aspect « début Renaissance » selon les critères farfelus de l’époque[3] en modifiant la façade avec des loggias à colonnade et une rangée de merlons ! Au cours des travaux, un squelette très ancien a été retrouvé dans un mur ; un client qui contestait sa note et refusait de payer peut-être ? Dans les années 60, l’Hosteria dell’Orso s’est transformé en boîte de nuit et en restaurant très chic fréquenté par La Calas, Onassis, Clark Gable, Tyrone Power[4]… En 2019 la Commune de Rome acquiert le bâtiment suite aux impayés du précédent propriétaire, bâtiment qui est depuis à l'abandon.
C’est dans une boutique de brocanteur de la via dell'Orso que le cardinal Joseph Fesch, oncle de Napoléon Bonaparte, aurait trouvé une partie du tableau du Saint-Jérôme de Léonard de Vinci, peint sur panneaux de bois, découpé en planches en 1807 pour faire des meubles d’appoint (un couvercle et un tabouret), mais aujourd'hui réparé et conservé à la Pinacothèque du Vatican !
[1] Rabelais aurait affirmé « Nul ne connait mieux sa propre maison que je ne connais Rome et tous ses quartiers ». « Le Tiers livre ». Actes du colloque international de Roma. 05 / 03 / 1996.
[2] Montaigne. « Journal de voyage – 1580 / 1581 ».
[3] Site Info.roma.it. « Albergo dell’Orso ».
[4] SPQR-Romenieuws. « De legendarische Locanda dell’Orso ». 23 / 10 / 2015.