Rome, étrange et curieuse (40/53). Rione Sallustiano XVII (1) – Une sainte en pamoison – Via XX Settembre, 17.
Extase et dolorisme
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L’église Santa Maria della Vittoria (Sainte-Marie-de-la-Victoire) est dédiée à la bataille de la Montagne Blanche, située près de Prague, qui a vu la victoire des armées catholiques du Saint-Empire contre celles du roi protestant de Bohême en 1620. L’édifice est l’œuvre de Carlo Maderno (1556 / 1629). C’est une église à la façade modestement baroque, avec quelques reliefs et formes courbes qui viennent lui donner du rythme. Mais avec tout ce qu’il faut, à l’intérieur[1], de marbres colorés, de sculptures, de dorures et de vaines fioritures et rajoutures pour ne pas intéresser un Français… s’il n’y avait, dans le transept gauche, la chapelle Cornaro, œuvre du Bernin !
La chapelle est occupée par la statue de l’extase, dite de la Transverbération[2], de sainte Thérèse d’Avila (1647 / 1652 - photo). La sainte est représentée semi-allongée, en extase sous les coups d’une flèche tenue par un ange qui la domine et sourit avec une grâce qui semble se teinter tout à la fois de compassion mais aussi d’ironie. La sainte est baignée d’une lumière zénithale douce, dont la source est dissimulée dans le plafond de la chapelle, et qui rayonne de façon laiteuse sur un fond d’albâtre enrichi de petits nuages de stuc et de rayons dorés. Si la statue manifeste la maîtrise remarquable de Gian Lorenzo Bernini de la composition comme du traitement du marbre avec les plissés de la robe, l’œuvre est aussi une illustration d’une certaine conception de la foi chrétienne. Sainte Thérèse d’Avila avait d’ailleurs elle-même décrit l’extase qu’elle avait vécue :
« Je voyais dans les mains de cet ange un long dard qui était d'or, et dont la pointe en fer avait l'extrémité un peu en feu. De temps en temps il le plongeait, me semblait-il, au travers de mon coeur, et l'enfonçait jusqu'à mes entrailles ; en le retirant, il paraissait me les emporter avec ce dard, et me laissait tout, embrasée d'amour de Dieu. La douleur de cette blessure était si vive, qu'elle m'arrachait ces gémissements dont je parlais tout à l'heure : mais si excessive était la suavité que me causait cette extreme douleur que je ne pouvais ni en désirer la fin, ni trouver de bonheur hors de Dieu ».[3].
A partir du IIe siècle, se généralise dans la chrétienté la notion et le culte des martyrs. Dans les églises sont alors représentées des processions de martyrs, en toge romaine, bien alignés, mais il n’est nullement montré les instruments ou le déroulement de leurs martyres. Le Christ n’est jamais représenté en croix mais en gloire, car la foi chrétienne est désormais triomphante. Au Moyen-Âge, la manifestation de la douleur va progressivement être institutionnalisée et instrumentalisée par l’Église : l’expérience de la douleur devient un moyen de rédemption. Le culte des martyrs va développer celui des saints, des êtres de chair qui vont accepter la douleur comme un don de soi, à l’image du Christ[4]. La représentation de la douleur est associée à la crucifixion qui apparait au Ve siècle (portes sculptées de Santa Sabina). Au Dieu fait Homme, triomphant de la mort, succède l’Homme-Dieu, souffrant, qui meurt sur la croix, à l'imposant Christ Pantocrator succède un Christ qui vit, souffre et meurt au milieu des hommes. Progressivement s’impose l’idée que les épreuves, la souffrance sont une punition pour une humanité́ qui est pècheresse. Les Chrétiens doivent souffrir à l’image du Christ car la douleur constituerait aussi pour le croyant un moyen de se rapprocher de Dieu. Dans les arts seront désormais privilégiées les scènes de la Passion et de la souffrance des saints. Grégoire XIII Boncompagni (1572 / 1585) ira jusqu’à faire décorer les murs de l’église San Stefano Rotondo de 34 fresques de martyres plus abominables les uns que les autres. L’art religieux traduit ainsi une orientation des principes de la religion catholique vers le « dolorisme » en montrant la souffrance des personnages et en sublimant la notion de douleur[5].
[1] Ouverture tous les jours (sauf dimanche matin) : 8h30 – 12h00 et 15h30 – 18h00.
[2] La transverbération (en latin Trans verberare : transpercer) est un phénomène mystique qui désigne le transpercement spirituel du cœur par un trait divin enflammé.
[3] Thérèse d’Avila. « Le livre de la vie ». 1588. Cité par Wikipédia.
[4] P. Durand. « La douleur dans l’art occidental chrétien : un nouvel axe de réflexion pour une aide thérapeutique ? ». In « La Lettre du Rhumatologue ». N°352. Mai 2009.
[5] En 1984, la doctrine évolue, dans l'encyclique Salvici doloris sur le sens chrétien de la souffrance humaine, Jean-Paul II affirme « Tout homme qui porte secours à des souffrances, de quelque nature qu'elles soient, est un bon samaritain. Secours efficace, si possible ».