Rome, étrange et curieuse (20/53). Rione Sant’Eustachio VIII (1) - Les chats de Rome - Largo di Torre Argentina.
Rude concurrence entre lieu d'assassinat de César et colonie de chats
/image%2F1313864%2F20240312%2Fob_dd783c_pigna-largo-di-torre-argentina-4-roman.jpg)
Le Corso Vittorio Emanuelle débouche sur un vaste espace ouvert, occupé en grande partie par un trou rectangulaire profond de plusieurs mètres. Lequel trou est évidemment récent ! Dans le cadre du plan d’urbanisme, dit « de régulation » de 1909, confirmé en 1919, il était prévu de construire, à cet endroit, des bâtiments pour « l’Istituto Romano dei Beni Stabili », une société immobilière par actions. En 1926, les travaux de démolition des maisons et de l'église du XVIIe, San Nicola de’ Cesarini, exhumèrent les vestiges d'une statue colossale, en marbre grec, de la déesse Fortune : la tête mesurant 1,46 mètres ! Des fouilles firent apparaître un complexe archéologique de temples de l'époque républicaine. Il fallut en référer au Duce qui décida de faire exhumer les temples et de créer un nouveau « forum » inauguré en 1929 : la priorité des priorités étant de souligner la filiation directe entre la Rome antique et la Rome fasciste et non de conserver des bâtiments parasites, médiévaux et baroques. Et que voit-on au fond de ce trou dénommé pompeusement « Area sacra » ? Les soubassements de quatre temples, du IVe au Ier siècle av. JC, remaniés à de nombreuses reprises au cours de cette période [1]. Pour les non-spécialistes de l’architecture antique, le plus intéressant est constitué par le podium de stuc situé derrière le temple rond, dit de « la Fortune ». C’était la Curie de Pompée où se réunissait le Sénat après la destruction par un incendie en 52 av JC de la « Curia Hostilia » située sur le forum. C’est donc là que César fut assassiné le 15 mars 44 av. JC !
Mais touristes et passants qui observent le trou ne s’intéressent pas nécessairement aux ruines romaines, mais plutôt à la colonie de chats qui s’y promène et s’y prélasse. Ce serait la plus importante colonie de la ville car à Rome, comme à Venise, ils sont partout. Officiellement ils seraient 300 000, dont 180 000 en liberté. Depuis 1997, une loi régionale assure même « la protection des chats qui vivent en état de liberté », précisant qu’« il est interdit à quiconque de les maltraiter et de les déplacer de leur habitat », sous peine de sanctions pas symboliques du tout : jusqu'à dix-huit mois de prison et 15 000 € d'amende [2] Ce sont les petites gens du quartier qui s’occupaient de nourrir la colonie de félins, les « gattare » (de « gatto », le chat) puis une association culturelle « Colonie féline du Largo Argentina » s’occupe de leur santé, les soigne et, avec responsabilité, les stérilise afin d’éviter que la zone en soit submergée ! Les chats de Rome ont même leur site internet !
« Rome peut être considérée comme une marraine pour les chats, et le caractère du peuple romain, fait de simplicité et de sens de la bonté, est à rechercher dans cette sympathie, voire cet amour, pour les chats » [3].
Scandale en 2012 ! La direction archéologique de Rome avait décidé un grand nettoyage des ruines romaines de « l'Area Sacra ». Il faut dire que l’état de celles-ci laissait un peu à désirer et qu’elles apparaissaient plutôt à l’abandon. La direction archéologique avait donc décidé d’éliminer toutes les constructions abusives sur le site, notamment le cabanon où l'association stockait les aliments et médicaments destinés à ses deux cent pensionnaires. Levée générale de boucliers, plus de 6 500 signatures auraient été envoyées au département archéologique et au gouvernement de la ville. Une réunion de conciliation dût être organisée avec les services municipaux concernés, archéologie et santé. Un compromis avait finalement été trouvé pour sauvegarder ruines et chats : deux héritages culturels majeurs ! Les chats ont désormais droit à un espace pour l’association qui s’occupe d’eux (photo), le « Roman Cat Sanctuary » [4] ! Moralité : les temps changent : la « grandeur de l’Empire » ne prime plus sur toute autre considération et l’anglais s’impose sur l’italien !
Après un long abandon, puis une restauration des lieux grâce à un acte de mécénat culturel du joailler Bulgari, l’Area Sacra est accessible[5] depuis juin 2023 avec des espaces de circulation et un musée… en respectant la quiétude de la colonie féline qui s’y est installée !
[1] Sovrintendenza Capitolina ai Beni Culturali. « Area Sacra di Largo Argentina ».
[2] Jean-Jacques Bozonnet. « Les chats, empereurs de Rome ». Le Monde. 06/01/2005.
[3] Cité par Jean-Jacques Bozonnet.