Cuba, deux ou trois choses à propos de l'ïle du "lézard vert" (6/47). Des Ramblas tropicales : le Prado.
Une promenade rurale devenue haut-lieu de la bourgeoisie havanaise - Le Centre asturien
Le paseo du Prado, tracé en 1772, était alors une promenade rurale aménagée pour les carrosses. Elle se dénommait d’ailleurs « Alameda de Extramuros » - promenade hors les murs. Dans les années 1840, pendant le mandat du très autoritaire, mais très entreprenant, gouverneur général Don Miguel Tacón, le Paseo del Prado perdit progressivement son caractère champêtre pour devenir une large artère de communication dans le cadre d’un vaste plan d’urbanisme d’extension de La Havane en utilisant les zones autrefois occupées par les remparts. Il s’agissait aussi de montrer aux Cubains, comme à l’ensemble des Sud-Américains, mais aussi aux Yankees, que l’Espagne s’intéressait à cette colonie et que celle-ci était un élément clef de sa politique américaine. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, d’élégantes demeures et d’imposants bâtiments de sociétés commerciales s’élevèrent tout au long de l’avenue à l’image du Paseo del Prado de Madrid ou des Ramblas de Barcelone.
« Savez-vous que cette Promenade est une réplique tropicale des Ramblas de Barcelone ? Toutes deux finissent dans la mer, elles sont bordées d’immeubles presque semblables, même si à une époque les oiseaux qu’on vend à Barcelone ont été ici des animaux libres et sauvages »[1] .
Vers 1902, pour la première fois à La Havane, les rues latérales du Paseo, qui longent de chaque côté la promenade centrale, furent asphaltées. Enfin, en 1928, c’est un français qui donna au Paseo son aspect actuel avec l’installation des bancs de pierre aux dossiers et aux pieds de marbre, des lampadaires en fer et des formidables lions en bronze postés en sentinelles à chaque croisement de rues. Ces fameux lions furent coulés à partir d’anciens canons de la citadelle. Compte-tenu du nombre très élevé de pièces d’artillerie qui ornent déjà la ville, ou qui servent à fermer les rues à la circulation des automobiles dans le centre, c’est fou le nombre de canons présents dans cette cité !
Le Prado, de son nom véritable Paseo de Martí, s’étire sur près d’un kilomètre. Il commence juste devant le Capitole et finit sur le port, face à la forteresse San Salvador de la Punta. II est bordé de belles maisons à colonnes et l'allée centrale est ombragée de grands arbres. Parmi les monuments qui longent le Prado, le Centre asturien, un bâtiment où se déroulent des manifestations culturelles. Les différentes communautés espagnoles se regroupaient alors selon leurs provinces d’origine et édifiaient des « casinos » - les anglais diraient des « clubs » - où se retrouvaient les élites dirigeantes dans un cadre protégé, avec salles de lectures, restaurant, salons, salle de billard, etc. Outre les articles de presse sur les réunions et manifestations qui s’y déroulent, le Centre asturien devait également faire parler de lui dans la rubrique des faits macabres le jour où l’on retrouva, devant sa façade, deux cuisses humaines ! Elles appartenaient à un musicien, organiste, assassiné et découpé en morceaux par son amant à qui il avait refusé de lui donner de l’argent. L’assassin avait semé les différents morceaux de l’organiste dans un rayon de deux cent mètres autour de son logement, rue Zulueta :
« …pas très loin, car les morceaux avaient tendance à s’échapper de leur emballage précaire »[2] !
Le Prado n’est plus le haut-lieu de la bourgeoisie cubaine et l’arbitre de ses dernières élégances. C’est aujourd’hui un cours paisible, traversant un quartier plutôt populaire, avec quelques rares cafés et restaurants. Les enfants d'une école voisine, en uniforme, un foulard rouge autour du cou, viennent y suivre des cours de secourisme au milieu des passants, les personnes âgées y prennent le frais, les travailleurs y mangent leurs casse-croûte. Et, si les célèbres lions de bronze apparaissent indestructibles, bancs et réverbères auraient bien besoin d’un peu d’entretien voire parfois d’une restauration.
[1] Leonardo Padura. « Electre à la Havane ». 1997.
[2] Guillermo Cabrera Infante. « La Havane pour un infante défunt ». 1979.