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Notes d'Itinérances

20 avril 2026

Rome, étrange et curieuse (9/53). Rione Trevi II (2). Le culte au dieu Mithra - Via delle Quattro Fontane 14.

Un culte romain d'origine orientale

 

 

Le Mitreo Barberini est un temple souterrain, dédié au dieu Mithra, situé sous la Palazzina Savorgnan di Brazzà[1]. Le Mitreo a été découvert par hasard lors de travaux de restructuration d'une partie du Palais Barberini en 1936. C’est l'un des endroits dédiés au dieu Mithra les mieux conservés de Rome. Mithra était un dieu d'origine iranienne dont le culte est devenu populaire à Rome à l'époque impériale. Le culte était notamment très répandu parmi les légionnaires romains du Moyen et Bas-Empire. C’était un culte secret, à « mystères », avec passage de rites initiatiques, des rituels transmis oralement d'initié à initié, sans écritures sacrées. On connait donc peu de choses sur ce culte qui a disparu, le christianisme étant devenu religion officielle et unique ne tolérant plus le mithraïsme, lequel fut interdit en 391.

 

Le dieu Mithra serait né d'une pierre près d'une source sacrée. A sa naissance, il porte le bonnet phrygien, une torche et un couteau. Il rencontre le taureau primordial, le saisit par les cornes et le monte, mais, dans son galop sauvage, la bête le fait tomber. Mithra continue à s'accrocher aux cornes de l'animal et le taureau le traîne longtemps. Un corbeau envoyé par le Soleil annonce à Mithra qu'il doit faire un sacrifice. Il égorge le taureau[2] et, de sa colonne vertébrale sort du blé, et de son sang coule du vin. Sa semence, recueillie par la lune, produit des animaux utiles aux hommes.  L’image la plus courante du culte de Mithra représente le sacrifice rituel du taureau primordial par Mithra. Mithra est coiffé du bonnet phrygien et, penché sur le taureau, il l'égorge avec un couteau. De la blessure du taureau sort du grain. A côté du taureau sont présents quelques animaux : un scorpion qui menace de ses pinces les testicules du taureau pour éviter que son sperme n’ensemence la terre, un serpent, un chien qui se nourrit du grain qui sort de la blessure. L'image est encadrée de deux porteurs de torches, nommés Cautès (génie de la lumière) et Cautopatès (génie des ténèbres).

 

Le site du Mitreo Barberini[3] se compose d'une longue salle souterraine, rectangulaire, mesurant environ 11 mètres sur 6, recouverte d'une voûte en berceau avec une décoration complexe de fresques comme dans le Mitreo de Santa Prisca. Sur le mur du fond, dix petits panneaux votifs disposés autour des signes du zodiaque éclairent l'histoire et les exploits de Mithra encadrés par les visages de Sol (le Soleil) et de Luna (la Lune). La décoration principale représente Mithra, flanqué de Cautès et de Cautopatès, qui tue rituellement le taureau. Deux bancs sont disposés le long des côtés de la salle : ici les initiés s'asseyaient probablement pendant les cérémonies secrètes et le banquet sacré célébré en souvenir du repas que Mithra avait consommé avec le dieu Soleil.

 

Au sein de communautés fermées, les adeptes sont exclusivement des hommes. Ils sont organisés en plusieurs grades en fonction de leur initiation et de leur rôle. Le culte semble s’être diffusé dans l’empire au sein de communautés restreintes, éphémères, selon des formes différentes des cultes des pays iraniens d’origine avec une hybridation d’autres religions. Il disparait au Ve siècle.

 

D’autres lieux à Rome présentent des sanctuaires dédiés au dieu Mithra, notamment sous les églises San Clemente, Santa Prisca, San Stefano Rotondo, les thermes de Caracalla, le cirque Maxime, l’hôpital Saint-Jean, la Castra Perigrinorum, les vie Passalacqua, Lanza et XX Settembre[4].

 


[1] Site accessible les 2e et 4e samedi du mois à 10h00 pour les individuels, à 11h30 pour les groupes, en visite guidée avec préinscription. www.coopculture.it. Tel. +39 06 39967702.

[2] « L’épopée de Gilgamesh », première œuvre littéraire connue (2500 av. J.-C.) : « (Enkidu) esquiva, sauta sur le taureau et le saisit par les cornes. Le Taureau du Ciel lui éclaboussa le visage d’écume et le fouetta avec le bout épais de sa queue. Enkidu cria à Gilgamesh : Mon ami, nous nous sommes vantés de laisser derrière nous des noms impérissables. Maintenant enfonce ton épée entre la nuque et les cornes. Alors Gilgamesh passa derrière le Taureau, le saisit par le bout épais de sa queue, enfonça l’épée entre la nuque et les cornes et tua le taureau. Quand ils eurent tué le taureau du Ciel, ils prirent son cœur et le donnèrent à Shamash ». Texte anglais établi par N.K. Sandars (1972).

[3] Soprintendenza Speciale Archeologia Belle Arti e Paesaggio di Roma. « Mitreo Barberini ».

[4] Mahieu Vincent. « Les lieux de culte mithriaques face aux chrétiens dans la Rome tardo-antique ». In « Revue belge de philologie et d'histoire ». 2020.

 

Liste des promenades dans Rome étrange et curieuse

17 avril 2026

Rome, étrange et curieuse (8/53). Rione Trevi II (1) - Le boulet Colonna – Piazza Santi Apostoli, 66.

La République française de 1848 contre la République romaine de 1849 !

 

 

La réalisation du Palais Colonna s’est échelonnée sur cinq siècles. D’abord forteresse, la demeure sera transformée en palais pontifical par Oddone Colonna, pape sous le nom de Martin V (1417 / 1431), car le palais du Latran, siège de la papauté, était inhabitable après son abandon (1309 à 1418) pendant la période avignonnaise puis le Grand schisme d’Occident. En 1527, le Palais ne sera pas pillé par les troupes de Charles Quint grâce aux bons rapports de la famille Colonna avec l’Empereur. La résidence s’étend progressivement sur le flanc de la colline du Quirinal et, au milieu du XVIIe siècle, des travaux d’aménagement sont effectués pour relier et homogénéiser un ensemble devenu disparate. C’est de cette époque que date la réalisation, le long de la via IV Novembre, de la fastueuse Grande galerie (1654 - 1700), égale de la Galerie des glaces de Versailles[1]. Conçue pour célébrer la victoire navale de Lépante sur les Ottomans en 1571, sous le commandement de Marcantonio II Colonna, elle magnifie celui-ci dans la décoration de sa voûte.

 

Dans cet ensemble somptueux, un boulet de canon fait une apparition déplacée, enchâssé dans les marches de l’escalier de la Grande Galerie ! Il avait été tiré en juin 1849, du Janicule, par l’armée française. Entré par une fenêtre, ou un toit, le boulet avait parcouru toute la Grande galerie, joyau de l’art baroque romain, frappant les quelques marches en marbre qui divisent la partie inférieure de la partie surélevée. Les princes Colonna décidèrent de conserver le boulet de plomb incrusté dans la marche afin de garder le souvenir de cet événement (photo). C’est, qu’en février 1848, des troubles s’étaient manifesté en Europe, les peuples secouant le joug des monarchies absolutistes. Les États de l’Église n’y échappèrent pas car la Papauté était une puissance temporelle despotique et rétrograde. En mars, Pie IX Feretti (1846 / 1878) dut se résoudre à octroyer une constitution mais il refusa de rompre avec l’Empire d’Autriche au mécontentement de la bourgeoisie libérale et du peuple romain. Le 15 novembre, son ministre de l’Intérieur, Pellegrino Rossi, était assassiné et Pie IX s’enfuyait à Gaète. Une assemblée constituante était élue au suffrage universel qui proclama la République le 22 février 1849. L’assemblée remettait le pouvoir exécutif à un triumvirat, sous la présidence de Guiseppe Mazzini, et confiait le commandement des troupes à Guiseppe Garibaldi.

 

Soi-disant pour contrer l'influence autrichienne, Louis-Napoléon Bonaparte, Président de la seconde République Française, décida en avril 1849 de l'envoi d'un corps expéditionnaire français à Rome. Argument des plus curieux puisque c’est contre l’influence autrichienne que s’étaient révoltés les Romains[2] ! Le 24 avril, les troupes françaises, commandées par le général Oudinot, arrivaient à Civitavecchia. Afin de débarquer sans opposition armée, les Français distribuaient une déclaration par laquelle ils soulignaient que « Le gouvernement de la République française, animé d'intentions libérales, déclare vouloir respecter le vœu de la majorité des populations romaines, ne venir qu'en ami, dans le but d'y maintenir son influence légitime, et décidé à n'imposer aux populations aucune forme de gouvernement qui ne soit désirée par elles ». Le 25, des émissaires français venaient annoncer au triumvirat de la République romaine l'intervention française pour « empêcher » celle de l'Autriche, et chercher une réconciliation entre Pie IX et les Romains.

 

Le 30, le corps expéditionnaire français, composé de 5 000 soldats, se présentait confiant aux portes Cavalleggeri et Angelica, mais contrairement aux espoirs d’occuper Rome sans coup férir, il était reçu à coups de canons et de fusils des soldats romains et des volontaires républicains et garibaldiens. Aux soldats français défaits le 30 avril viendront s’ajouter 24 000 hommes, 4 000 chevaux et 75 canons pour faire le siège de la ville. L'état-major français décida ne pas combattre dans les rues de la ville et de bombarder la ville du 13 au 26 juin. Une brèche était finalement effectuée dans les murailles et l'assaut donné le 21 juin, mais repoussé. Un second assaut dut être lancé le 30 juin à la porte San Pancrazio. Les soldats se battirent à l'arme blanche, 3 000 Italiens et 2 000 Français furent tués ou blessés. La ville capitulera et l'armée française s'y installera, pas très glorieusement. Elle assurera la défense du pouvoir pontifical en occupant la ville jusqu'en 1870 date à laquelle elle sera rapatriée pour combattre les armées allemandes.

 


[1] La Galerie Colonna se visite librement tous les samedi de 9:00 à 13:15. Entrée via della Pilotta, n°17. Visites guidées du palais, de la galerie, des appartements de la Princesse Isabelle et des jardins, en italien, anglais ou français, le vendredi matin. Tel : +39 06/6784350 – info@galleriacolonna.it

[2] Les « Fake News », type « armes de destruction massive », ne datent pas d’aujourd’hui !

 

Liste des promenades dans Rome étrange et curieuse

14 avril 2026

Rome, étrange et curieuse (7/53). Rione Monti I (6) – L’escalier de la Passion – Piazza di San Giovanni in Laterano, 14.

Un escalier miraculeux -  Eternité et indulgences

 

 

La Scala Santa (Saint-Escalier) proviendrait du palais de Ponce Pilate dans lequel il aurait fait partie du prétoire du tribunal de Jérusalem. Le jour du Vendredi Saint, de l'an 29, fut prononcé la sentence de mort contre Jésus-Christ et c'est donc par cet escalier que Jésus serait passé à plusieurs reprises, après la flagellation et le couronnement d'épines, marquant de sang les marches de l’escalier. L’escalier aurait été retrouvé et ramené à Rome par Hélène, mère de l’empereur Constantin, en 326, et il aurait alors été inséré dans le palais impérial du Latran qui deviendra la résidence principale des souverains pontifes. Mais, la dévotion à cette relique n’est attestée que depuis 1450. Suite à la construction, à la demande de Sixte Quint Peretti (1585 / 1590), d’un nouveau palais au Latran, l’escalier fut démonté, en 1589, pour être intégré dans la seule partie conservée de l’ancien palais qui sera spécialement réaménagée pour l’accueillir. 

 

« Il reste à voir dans le voisinage, la Scala Santa, petit édifice passable au dehors, vilain au-dedans » [1].

 

 Isolée, cette partie ancienne du palais a été dotée d’une façade à deux niveaux, le premier de cinq arcades, et le second, de hauteur plus réduite, avec cinq fenêtres. Arcades et fenêtres sont encadrées de pilastres, et les deux niveaux sont séparés par un fort entablement. A l’intérieur, le bâtiment accueille le Saint-Escalier, au centre, flanqué de part et d’autre d’escaliers secondaires[2]. Les murs et les voûtes des escaliers sont recouverts de fresques exécutées par une équipe d'artistes dirigée par Cesare Nebbia et Giovanni Guerra, et achevées en 1589 (photo).

 

Pour les fidèles qui souhaitent faire acte de dévotion, les marches du Saint-Escalier doivent être gravies à genoux. Chacune est recouverte d’une planche de noyer afin de protéger les surfaces sur lesquelles Jésus aurait marché et qui seraient tachées de son sang. En 1893, Léon XIII Pecci (1870 / 1903) accorda aux fidèles qui montaient à genoux les marches de la Scala Santa, « avec un cœur contrit, en priant et en méditant sur la Passion du Seigneur », une indulgence de trois cents jours pour chaque marche. Comme il y a 28 marches, cela diminue votre temps au purgatoire de 23 ans à chaque montée d’escalier. Les différentes sources d’information à ce sujet se contredisent, certaines affirment que Pie VII Chiaramonti (1800 / 1823), en 1817, avait accordé 9 années d’indulgence par marche soit 252 ans par montée d’escalier, ce qui est quand même plus intéressant car l’éternité, par définition, ça dure longtemps. Cette indulgence n’est évidemment pas applicable pour les âmes envoyées en Enfer qui n’ont plus rien à gagner.

 

Par les escaliers latéraux, les fidèles peuvent redescendre et le commun des mortels monter pour accéder au Saint-des-Saints (Sancta Sanctorum). Cette chapelle était un des sanctuaires les plus vénérés de la Rome chrétienne et sa fréquentation a longtemps été réservée[3]. Elle occupait, au sein de l’antique palais du Latran, l’emplacement des bureaux de la chancellerie pontificale du VIe siècle et elle est devenue la chapelle particulière des papes depuis Nicolas III, en 1278. Nicolas III y a fait déposer sous l'autel quatre caisses en cyprès qu'il aurait fait remplir de reliques de saints[4]. La chapelle est décorée de fresques représentant Léon III portant un coffre de reliques, la crucifixion de saint Pierre, les décollations de saint Paul et de sainte Agnès, le miracle de saint Nicolas, la lapidation de saint Etienne et le martyre de saint Laurent. La chapelle contient d’autres reliques dont une icône du Christ dite acheiropoïète, c'est-à-dire non faite par la main de l’homme. D'après la tradition, elle aurait été commencée par saint Luc et les Anges l'auraient achevée. La seule chose à peu près sûre, c’est qu’elle aurait été apportée de Constantinople à Rome, au VIIIe siècle, pour la soustraire aux iconoclastes lesquels détruisaient icônes et images en application des préceptes de la Bible[5].

 


[1] Charles De Brosses. « Lettres d’Italie ». 1740.

[2]  Le bâtiment serait ouvert tous les jours de 10h00 à 13h00 et de 16h00 à 19h00.

[3] Autrefois, un des lieux les plus sacrés de l’église catholique romaine, la Sancta Sanctorum est désormais ouverte au public.

[4] Victor-Alfred Dumax (Abbé). « Rome durant le carême, la semaine sainte et les fêtes de Pâques, correspondance d'un pèlerin, extraits d'un journal de voyage ». 1859.

[5] « Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point ». 

 

Liste des promenades dans Rome étrange et curieuse

11 avril 2026

Rome, étrange et curieuse (6/53). Rione Monti I (5) – San Giminiano à Rome ? - Piazza San Martino ai Monti.

Les tours médiévales de Rome

 

 

Les deux tours de la piazza San Martino ai Monti pourraient nous faire croire que nous sommes à San Giminiano. D’une trentaine de mètres chacune, elles ont été construites avec les briques des ruines des thermes de Trajan. La tour située sur la place a été construite au XIIe siècle par la famille Arcioni, puis est passée aux Capocci, une famille noble originaire de Viterbe. L’ensemble immobilier qui englobait la tour ayant été détruit au XIXe siècle a exigé, en 1895, une restauration du parement de ses murs jusqu’au troisième étage avec des briques neuves d’une teinte plus sombre. Haute de 36 mètres, la tour compte sept étages et une terrasse crénelée.

 

La Torre dei Graziani est située à l'angle des via Lanza et dei Quattro Cantoni. Construite par la famille Cerroni entre les XIIe et XIIIe siècles, elle a ensuite appartenu aux Graziani qui y habitèrent jusqu'au XVe siècle. La tour est aujourd’hui insérée dans le bâtiment de la Maison générale de l'Institut des Filles de Maria Santissima dell'Orto. Rectangulaire, sa base est légèrement plus grande. Côté place, la tour est aveugle mais des traces de maçonnerie laissent supposer qu’elle comportait autrefois des ouvertures de ce côté.

 

Les tours de Rome sont des constructions emblématiques de l’époque médiévale de la ville. Entre 900 et 1300, à Rome, l’époque était caractérisée par la domination sur les différents quartiers de familles nobles puissantes telles les Annibaldi, Caetani, Colonna, Frangipane, Orsini, Conti, Sanguigni, Savelli. Seule l’aristocratie avait le privilège de fortifier sa demeure et d’ériger une tour, symbole de son pouvoir, mais aussi moyen d’observation et de surveillance, et enfin refuge ultime en cas d’assaut d’une faction rivale. La papauté, puissance souveraine sur le duché de Rome, n’était pas alors assez forte pour imposer sa police face aux baronnies locales. Les griefs et les motifs de luttes entre familles aristocratiques étaient nombreux, notamment entre les factions gibelines (soutenant l’empereur Romain-germaniques) et guelfes (soutenant le pape). Dans un contexte urbain, dense, ces affrontements étaient le fait de bandes peu nombreuses, à l’arme blanche, même s’ils étaient souvent sanglants. A la fin du moyen-âge, il y aurait eu jusqu’à 300 tours-résidence à l’intérieur des fortifications antiques ; si l’on y ajoute les clochers d’églises et les tours des fortifications, ce sont 900 tours qui caractérisaient la « skyline » de Rome, ce qui est énorme compte-tenu de la très petite taille de la ville à cette période (peut-être moins 20 000 habitants en 1000, et un peu plus de 30 000 en 1300[1]).

 

Cent quarante de ces tours auraient été démolies en 1257 / 1258 à la demande du sénateur Andalò Brancaleone[2] chargé par la municipalité romaine de lutter contre la toute-puissance des baronnies locales notamment celle des Annibaldi et de leurs alliés. Au XIVe siècle, une milice municipale de trois mille hommes armés d'arbalètes, d'épées et de longs boucliers aurait été chargée de s'emparer des forteresses des barons locaux. Avec l’augmentation progressive de la puissance temporelle de la papauté, le rôle défensif des tours disparait et elles furent petit à petit incorporées dans des bâtiments ultérieurs, ou abandonnées parce qu’endommagées à la suite de tremblements de terre et d'incendies, mais aussi parce que ne correspondant plus aux nouvelles conditions de logement, ni comme nouveau symbole d’un pouvoir qui s’orientait vers le palais florentin à cour intérieur et loggias.

 

Il resterait une cinquantaine de tours dans les quartiers centraux (rioni) de Rome[3]. Certaines sont particulièrement hautes et puissantes. La Torre dei Milizie (XIIIe – 50 mètres) a appartenu à la puissante famille des Annibaldi et était intégrée dans un palais forteresse, La Torre dei Conti (1238 – de 50 à 60m) est un exemple de tour féodale à usage d’habitation, mais qui garantissait aussi la protection des processions papales entre les basiliques Saint-Pierre et de San Giovanni in Laterano.

 


[1] Hubert Étienne. « Rome au XIVe siècle : population et espace urbain ». In « Médiévales ». n°40, 2001. 

[2] Treccani. « ANDALÒ, Brancaleone ». Dizionario Biografico degli Italiani. 1961.

[3] Rione Campitelli, tour Pierleoni (XIIe) ; Rione Monti, tours del Grillo (1223 / 1675), dei Graziani (XIIe et XIIIe), dei Milizie (XIIIe), dei Colonna (1247), dei Capocci (XIIe), dei Borgia (XIIe), dei Margani (XIVe et XVIe), degli Annibaldi (1204) et dei Conti (1238) ; Rione Parione, tour Millina (XIVe) ; Rione Pigna, tour del Papito (XIIe) ; Rione Ponte, tours della Scimmia (XVe), Vecchiarelli (Moyen Age) et Sanguigna (Xe) ; Rione Ripa, tours dei Caetani (XII et XIIIe), Moletta (1145) et dei Crescenzi (XIIe) ; Rione Sant’Angelo, tour dei Grassi (XIIe) et Santacroce (1501) ; Rione Trastevere, tours degli Anguillara (XIIIe) et di Fieramosca (XIIIe)

 

Liste des promenades dans Rome étrange et curieuse

8 avril 2026

Rome, étrange et curieuse (5/53). Rione Monti I (4) – Un musée mystère ? – Via del Colosseo, 45.

Mais où sera exposée la formidable collection de collections Torlonia ?

 

 

Giovanni Torlonia (1754 / 1829) est le petit-fils d’un modeste marchand de toiles du Forez, Antoine Tourlonias, et le fils de Marin Tourlonias (1725 / 1785) lequel s’installe à Rome en 1750 où il italianise son patronyme en Torlonia. Giovanni prospère dans le commerce du fil avant de s’intéresser à la banque. Il prête au pape qui le fera marquis puis duc, et aux riches familles nobles romaines[1] en se faisant une spécialité de prêter en échange du dépôt de leurs antiques. Giovanni Torlonia acquiert, en 1800, une centaine d’antiques de la collection du sculpteur Bartolomeo Cavaceppi, puis celle prestigieuse de 270 œuvres du marquis Vincenzo Giustiniani. En 1866, Alessandro Torlonia (1800 / 1886) acquiert l'ancienne villa et la collection d’antiques du cardinal Alessandro Albani. Bref, les nouveaux riches Torlonia raflent, pour s’en glorifier et acquérir un statut social prestigieux, les collections que des familles nobles, anciennes et désargentées, avaient constituées !

 

En 1875, Alessandro Torlonia édifie, dans le jardin de son domicile, Via della Lungara dans le Trastevere, un musée privé pour « sa » collection qu’il ouvre, en 1893, à des visiteurs choisis. Dans les années 1960, le musée est démantelé en secret et transformé illégalement en appartements de luxe. La collection est stockée, en vrac et sans précautions, dans les caves de la via della Lungara où elle disparait aux yeux du public, comme des spécialistes !

 

La collection, de plus de 600 marbres antiques, aurait pu dormir oubliée de tous sans les péripéties d’une succession qui donnera lieu à son lot d’intrigues, d’actions en justice, de séquestres, de recours, de projets de loi sur la préservation du patrimoine national, de tentatives d’achats par des musées américains, de vagues intentions d’achats par l’État italien, et de projets jamais votés par la Chambre des députés[2]. En 2014, une fondation est finalement créée dans l’objectif de restaurer et de montrer la collection. Une sélection de quatre-vingt-dix pièces, I Marmi Torlonia : Collezionare Capolavori (Les Marbres de Torlonia : collection de chefs-d’œuvre) a été exposée à la Villa Caffarelli (2020 / 2022) dans l'aile ouest du palais construit au XVIe siècle au-dessus du temple de Jupiter[3]. La collection a ensuite été exposée à Milan (2022), au musée du Louvre (2025), aux Etats-Unis (Chicago et Fort Worth, 2025) et au Canada (Montréal, 2026). L’exposition est divisée en 5 sections selon la chronologie de création des diverses collections de marbres romains et grecs constituées par les différentes familles romaines, retraçant ainsi le processus de sa constitution[4].

 

En 2016, un accord a été signé entre le ministère italien des Biens et Activités culturels et la Fondation Torlonia qui devrait donner naissance à la création d’un nouveau musée romain. Il a été envisagé de l’installer dans le Palazzo Silvestri - Rivaldi, via del Colosseo, actuellement en cours de restauration par le ministère de la Culture et la région du Latium (photo – Regione Lazio). En 1542, Eurialo Silvestri de Cingoli, valet de chambre du pape Paul III Farnèse (1534 / 1549), avait fait construire une résidence, sur un projet de Jacopo del Duca, sur la colline de Velia[5], dans l’espoir que son neveu soit nommé cardinal par Paul III. Mais cela ne put se faire avant le décès du pape ruinant ainsi les espoirs de la famille Silvestri. Le palais a été loué à de grandes familles nobles (Medici, Colonna) et à des cardinaux jusqu’à ce qu’il soit vendu et transformé en une institution pieuse, parrainée par le cardinal Rivaldi, accueillant des filles et des femmes pauvres dans une manufacture de traitement de la laine. A la fin du XXe siècle, le palais fut abandonné et occupé par des groupes d’artistes pour des ateliers, des expositions et des spectacles. Des visites du chantier de restauration sont actuellement organisées (2026), mais aucune date de fin de chantier n’est encore annoncée.

 

A suivre donc, avec attention, car avec la collection Torlonia tout semble toujours possible !

 


[1] Henri Ponchon. « L’Incroyable Saga des Torlonia, des Monts du Forez aux Palais romains ». 2005.

[2] Olivier Tosseri. « Le trésor caché des princes Torlonia ». In « Les Échos ». 25/01/2019.

[3] La restauration des œuvres a été prise en charge par la Fondation Torlonia avec l’aide du mécène Bulgari.

[4] Sébastien Fumaroli. « Redécouvrir la collection Torlonia - Rencontre avec Salvatore Settis ». In « Tribune des Amis du Louvre ». 30/11/2020.

[5] Alessandro Cremona. « Il Palazzo di Eurialo Silvestri ad Templum Pacis ». in « Ricerche di storia dell'arte ». 1/2009.

Regione Lazio. « Villa Silvestri Rivaldi – Une meraviglia farnesiana ». 2025.

 

Liste des promenades dans Rome étrange et curieuse

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5 avril 2026

Rome, étrange et curieuse (4/53). Rione Monti I (3) – Brimades et crimes - Via Madonna dei Monti, 82.

Les persécutions et l’Holocauste à Rome aussi…

 

 

La via Madonna dei Monti reprend le tracé d’une ancienne voie romaine et porte le nom de l’église qui accueille une image miraculeuse. Un jour d’avril 1579 des ouvriers, en train de démolir le mur d’une grange qui avait appartenu à un couvent de Clarisses, entendent une voix les suppliant de ne pas blesser l'enfant ! Étonnés, ils enlèvent les briques une à une et découvrent une fresque représentant la Vierge et l'Enfant. Avec la répétition de nombreux prodiges, le pape Grégoire XIII Boncompagni (1572 / 1585) a fait construire l’église, en 1580, après que les habitants du quartier se soient violemment opposés au transfert de l’image ! En 1634, le cardinal Antonio Barberini, protecteur de la Confrérie des Néophytes (ou des Catéchumènes), achète un terrain, situé à gauche de l’église, pour y construire un séminaire destiné aux convertis du judaïsme et de l'islam. Il leur était enseigné la doctrine catholique, le latin, le grec, la philosophie, les mathématiques, mais aussi les langues orientales dans la perspective de diffuser la culture chrétienne et convertir leurs anciens coreligionnaires.

 

L’église Santa Maria ai Monti sera annexée au séminaire et deviendra le lieu de spectacles publics du baptême de Juifs convertis. Entre 1614 et 1798, il y eut 1 958 baptêmes de Juifs[1]. Les motivations qui poussaient les Juifs à la conversion étaient rarement liées à une démarche d'ordre spirituel ; elles étaient généralement dictées par les conditions matérielles, la fin des brimades, le besoin d'insertion dans la société, une meilleure condition professionnelle et économique, une reconnaissance sociale, l'obtention de la citoyenneté, l'acquisition d'un nom de famille chrétien après le baptême. Cette conversion pouvait également être forcée notamment pour les enfants juifs[2], en particulier lorsqu'ils étaient enlevés à leur famille au motif qu'ils avaient reçu le baptême d'urgence[3]. Cette pratique était soutenue par le droit canonique et fut appliquée jusqu'à la toute fin de l'État pontifical, le dernier cas enregistré remontant à 1864.

 

Au n°82, une vingtaine de pavés métalliques[4] sont insérés dans la chaussée de la via Madonna dei Monti. Sur chaque pavé est porté un nom, 14 se rapportent à la famille Di Consiglio (Mose, Salomon, Virginia, Marco, Santoro, Franco, Rina Ester, Marisa, Lina, Cesare Elvezio, Clara, Enrica, Mario Marco, Grazia, Leonello), trois à la famille Di Castro (Giuliana Colomba, Giovanni – photo -, Angelo), plus Orabona Massato et Gemma di Tivoli. Ces personnes avaient été arrêtées le 21 mars 1944, quelques-unes en mai ou octobre 1943. Les hommes adultes ont été assassinés aux Fosses ardéatines, femmes et enfants ont été déportés. On mesure ainsi d’un coup que toutes les personnes qui occupaient cette petite maison ont été arrêtées et assassinées, et que parmi elles nombreuses étaient les enfants, souvent de deux ou trois ans, le plus jeune n’avait que quelques mois !

 

Après le coup d’État du 10 juin 1943 renversant Mussolini, la déclaration du Maréchal Badoglio proclamant Rome ville ouverte et la signature d’un armistice avec les Alliés, le 3 septembre, les Juifs de Rome auraient pu espérer pouvoir vivre librement à l’avenir. Mais, dès le 9 septembre, les nazis investissaient Rome. Le 16 octobre 1943, le commandant des SS, Herbert Kappler, ex-officier de liaison de Mussolini, chargé de la police militaire et de la police secrète, ordonnait d’envahir le ghetto avec l’aide de la police italienne[5], d’emprisonner les hommes comme otages et de déporter femmes et enfants vers Auschwitz et Bergen-Belsen, soit 2 091 femmes et enfants. À la fin de la guerre, Herbert Kappler fut arrêté par les Anglais, remis aux autorités italiennes qui le condamnèrent à la prison à vie. En 1977, grâce à des complicités, il profita d'un séjour à l’hôpital militaire pour s'évader. La République Fédérale d’Allemagne, ayant précédemment demandé la clémence pour Kappler compte-tenu de son état de santé et refusant l'extradition de ses nationaux, même criminels de guerre, l’assassin mourut dans son lit l’année suivante, à Soltau (Basse-Saxe), sans être inquiété.

 


[1] Federico Corrubolo, curé de la paroisse de Santa Maria ai Monti. « La Confraternita dei Catecumeni e Neofiti dalle origini alla Rivoluzione francese ». 2009. In « Gli Scritti – Centro culturale ». 2011.

[2] Voir le film de Marco Bellocchio. « L’enlèvement ». 2023.

[3] L'ondoiement est un baptême simplifié, qui peut être pratiqué par des laïcs en cas de risque supposé de décès.

[4] Ces pavés de métal, dénommés pierres d'achoppement, sont une initiative de l'artiste allemand Gunter Deming. Elles rendent moins anonymes les millions de personnes déportées et assassinées par les nazis.

[5] Carlo Lizanni. Film « L’oro di Roma ». 1961. Traduit en français par « Traqués par la gestapo ».

2 avril 2026

Rome, étrange et curieuse (3/53). Rione Monti I (2) – Ne me touche pas ! - Largo Angelicum.

Une histoire qui fait froid dans le dos

 

 

L’église Santi Domenico e Sisto a été construite en 1569, sur un plan de Giacomo della Porta. La façade en travertin, de 1646, serait due à Vincenzo della Greca. Elle comprend trois niveaux horizontaux : un rez-de-chaussée aussi haut que large, séparé du second niveau, rectangulaire, par une corniche, et un fronton triangulaire surmonté de pots à feu. Verticalement, trois parties sont délimitées par des pilastres doubles d’ordre corinthien. Au centre, une porte encadrée de colonnes, surmontée d’un fronton courbe brisé dans lequel s’insère une niche ovale abritant le buste de la Vierge. Au second niveau, la façade comprend une fenêtre en arc en plein cintre avec une balustrade à colonnettes, surmontée d’un fronton triangulaire, et encadrée de statues dans des niches. La nef, haute et étroite, comprend trois arches aveugles de chaque côté abritant autant de chapelles latérales[1]. Les arcs sont séparés par des doubles pilastres corinthiens de marbre rouge et blanc, coiffés de chapiteaux dorés. La fresque du plafond représente L'apothéose de saint Dominique dont le cadrage en trompe-l'œil a été réalisé par Enrico Haffner (1640 / 1702), puis peinte en 1674 par Domenico Maria Canuti (1625 / 1684). Gian Lorenzo Bernini a conçu le maître-autel.

 

La première chapelle à droite abrite une sculpture (photo), conçue par Le Bernin mais réalisée par un de ses assistants,Antonio Raggi (1649). Elle se nomme Noli me tangere (Ne me touche pas). La toile de fond située derrière la statue montre une tombe vide dans le jardin de Gethsémani. La statue représente le moment où Jésus, après la résurrection, rencontre Marie-Madeleine[2] et lui signifie par sa parole que le lien avec sa personne divine passe désormais par le cœur.

 

Mais pourquoi ce sujet a-t-il été choisi ? Les chroniques rapportent que la sculpture aurait été commandée par sœur Maria Eleonora Alaleona[3]. Ce serait un acte de pénitence pour expier le comportement d'un des proches de la famille (ou d’elle-même ?), comportement qui serait considéré comme un grand péché. Les faits remonteraient à 1635. Une jeune fille de la famille Alaleona aurait été contrainte par ses parents d’entrer au monastère dominicain de Santa Croce, à Montecitorio. Comme la jeune fille ne désirait pas prendre le voile, elle aurait demandé à son amant de s’introduire dans le couvent pour venir la délivrer. Les deux tourtereaux auraient ensuite effectué une fuga d’amore (fugue amoureuse), pour obliger leurs parents à les marier. Le jeune homme aurait imaginé s’introduire dans le monastère dans une caisse de café, d’autres chroniques suggérant que ce serait dans un cercueil neuf livré au couvent. Mais le transfert se serait mal passé, la caisse (ou le cercueil) aurait été bloquée et serait restée trop longtemps dans un magasin et l’amant serait mort étouffé. C’était un terrible discrédit pour la famille et celle-ci se devait de racheter cette faute par un don important (3 000 écus romains !). Quant à la jeune fille, pour avoir violé les règles de la congrégation, elle aurait été emmurée dans sa cellule avec juste une ouverture pour lui passer les aliments. Cinq ans plus tard, elle aurait été accueillie dans le couvent de Sancti Domenico e Sisto.

 

Si l’histoire est véridique, comment interpréter le thème de la sculpture ? Par cette phrase, Jésus écarte la vie terrestre car il est désormais promis à la vie céleste. Faut-il donc comprendre que la pécheresse n’avait plus qu’à se préparer à la mort ? Ou, que par son acte, elle s’était écartée du seigneur ? Ou encore, que comme Marie-Madeleine, qui avait été une grande pécheresse, elle se repentait de son acte ? L’ouvrage aurait été placé dans la chapelle située à l’entrée de l’église pour que les religieuses du couvent se souviennent de cet épisode scandaleux de la chronique romaine. Mais, aujourd’hui l’église est devenue l’un des lieux les plus populaires dans le centre de Rome pour y célébrer les cérémonies de mariage… faisant oublier cette sinistre histoire !

 

[1] Romanchurches. Santi Domenico e Sisto

[2] Évangile selon saint Jean, 20,17.

[3] Les sources sont parfois légèrement différentes. Voir :

Mauro Fioravanti. « La monaca di Roma ». In « Fiamme d’oro – Organo d’informazione dell’associazione nazionale della polizia di stato ». N° 2, mars, avril, mai 2009. 

Alex Gerondino. « San Domenico e la monaca Eleonora ». Roma City Rumors. 16 mai 2018.

L’histoire a été racontée par Giacinto Gigli (1594 / 1671) dans ses mémoires connues sous le nom « Le Journal romain » (« Diario Romano »), à la date de l’année 1635.

 

Liste des promenades dans Rome étrange et curieuse

30 mars 2026

Rome, étrange et curieuse (2/53). Rione Monti I (1) - Une statue qui ne laisse pas de marbre - Via del Quirinale, 30.

Sant'Andrea al Quirinale - Une statue plus vraie que nature !

 

 

L’église Sant’Andrea al Quirinale[1] (1658 / 1670) a été bâtie par Gian Lorenzo Bernini pour la Compagnie de Jésus. C’est une œuvre qu’il considérait, dit-on, comme son chef d’œuvre[2]. Sant’Andrea a une sobre façade : un portique encadré de deux pilastres massifs d’ordre géant, surmonté d’un fronton triangulaire. Ce portique, de formes très palladiennes, est précédé d’un pronaos en saillie, semi-circulaire, appuyé sur deux colonnes rondes, aux plinthes et chapiteaux placés de biais, souligné par un large escalier de trois marches semi-circulaires. Ce porche aux formes arrondies adoucit la rigueur des lignes droites du portique.

 

La disposition de l’édifice reprend celle de Santa Agnese de la piazza Navona (1653 / 1657), une œuvre de Francesco Borromini : un édifice de forme ovale placé parallèlement à la rue. En conséquence, l’entrée et l’autel sont situés sur le plus petit axe. Sur cette nef ovale s’ouvrent des chapelles semi-circulaires. L’autel est lui-même situé dans une niche circulaire, éclairée par une coupole zénithale cachée. La nef est couverte d’une vaste coupole à nervures et caissons. La richesse du décor, où alternent pilastres cannelés et ouvertures à arcades semi-circulaire des chapelles, est soulignée par les marbres roses des murs, les marbres polychromes des sols et les dorures. Ajoutez une profusion d’angelots joufflus voltigeant dans la coupole, élément de « perturbation » dans un ensemble d’une grande rigueur dans l’équilibre des formes.

 

Dans l’église, au fond à droite, un couloir mène à une petite pièce où un gardien surveille, par vidéo, les allers-et-venues des visiteurs et vend quelques cartes postales et souvenirs. Il est aussi chargé de vendre des billets d’entrée pour la visite de la sacristie et de la pièce qui abrite les reliques de Stanislas Kostka.

 

Le décor de la sacristie est d’une richesse impressionnante. Boiseries sombres sur les murs avec pilastres, colonnes, colonnades, puis une décoration du haut des murs et du plafond toute en trompe-l’œil avec médaillons, cartouches, draperies, guirlandes de fleurs, anges et putti virevoltants. Les fresques du plafond de la sacristie auraient été dessinées par Bernini (ou son atelier ?). Le tableau de la sacristie, « L’Assomption de Marie » est une œuvre du frère jésuite Andrea Pozzo (1642 / 1709), géomètre, architecte et peintre, spécialiste des perspectives en décoration murale.

 

Au premier étage, les visiteurs accèdent à une pièce reconstituant celle dans laquelle est décédé Stanislas Kostka (1550 / 1568), l’originale ayant été détruite en 1888. Stanislas Kostka appartenait à une famille noble, catholique, de Pologne. A 14 ans, il est envoyé au collège jésuite de Vienne où il fait preuve d’une grande piété. En 1567, malgré l’opposition de son père, il décide de devenir novice dans la Compagnie de Jésus, le nouvel ordre créé par Ignace de Loyola et reconnu, en 1540, par Paul III Farnese (1534 / 1549). Il s’échappe, à pied, pour aller faire son noviciat à Rome où il meurt d’épuisement peu de temps après son arrivée. Stanislas Kostka sera le premier jésuite à être béatifié, en 1602, et canonisé, en 1726[3], dans un temps où la Compagnie de Jésus était en pleine ascension de sa puissance. Une sculpture en marbre polychrome (1700), du sculpteur français Pierre Legros dit le jeune (1666 / 1719), représente, en taille réelle, le jeune homme décédé, couché sur son lit (photo). Son habit, celui des novices de la Compagnie, est en marbre noir. La tête, les mains, les pieds et les oreillers sont en marbre blanc ; la couverture du matelas est en marbre jaune de Sienne. L'effet est hyperréaliste ! « Ne dirait-on point qu’il dort ? » [4]. En 1798, la balustrade d’argent qui entourait la sculpture, ainsi que toutes les richesses de l’église, ont été pillées par les soldats de la République français lors de l’occupation de Rome.

 

 [1]  Ouverture du mardi au dimanche de 9h00 à 12h00 et de 15h00 à 18h00.

[2] « Le contraste entre les œuvres des deux grands architectes baroques romains, celui de Bernini ici et San Carlo alle Quattro Fontane de Borromini juste en haut de la rue, est maintenant considéré comme l'une des plus grandes expériences architecturales du monde. Bernini démontre le baroque comme théâtre et Borromini le baroque comme mathématiques, et il est impossible de décider lequel des deux est le plus impressionnant ». Site Roman churches Wiki. « Sant’Andrea al Quirinale »

[3] « Les deux actes de béatification et de canonisation se distinguent par le degré d'extension du culte public. Celui du bienheureux est limité à une zone prévue par le saint Siège. Celui de saint est autorisé voire prescrit partout dans l'Église universelle ». Conférence des Évêques de France.

[4] Georges Brassens. « La fessée ». 1966.

27 mars 2026

Rome, étrange et curieuse (1/53). Promenades dans des lieux insolites.

Une statue qui ne laisse pas de marbre / Ne me touche pas ! / Brimades et crimes / Un musée mystère / San Giminiano à Rome / L’escalier de la Passion / Le boulet Colonna / Le culte au dieu Mithra  / La mort emprisonnée / Savants trompe-l’œil / Le palais des monstres / Les trésors d’Auguste / Les murs qui racontent / La tour du Singe / La Madone motorisée / Un bavard impénitent / La main fantôme / Vrai couloir, fausse perspective / Les chats de Rome / Les madonelles anti républicaines / Tout est faux ou presque / Un étrange éléphant / Un jeu de perspectives infinies / La poupée miraculeuse / La fin des temps / Un lieu antique d’exécutions / La fenêtre murée / Sermons obligatoires / La pierre du Diable / L’assistance des condamnés à mort / Les Madonelles miraculeuses / Le coup de canon de midi / La maison du bourreau / L’apparition de l’archange Gabriel / Un tour d’abandon / Le secret de la Pierre philosophale / Le doigt de saint Thomas / Un univers macabre / Une sainte en pamoison / Une méridienne / Faux et usage de faux / Un catalogue des tortures / Les cendres des empereurs / Le musée de la villa Campana / L’Egypte à Rome / Un cimetière pas très catholique / Le pont du premier cadenas d’amour / Un lotissement d’opérette / L’emprunte des pieds de Jésus / Antiquités et machines à vapeur / Aux héros soucieux, la Patrie reconnaissante ?

 

Choix difficile que celui d’un qualificatif à associer à la ville de Rome pour présenter des sites sortant de l’ordinaire ! Rome « merveilleuse » ? Mais le merveilleux est partout présent à Rome. Ici ce sont des madonelles qui auraient pleurées face aux succès des armées de la République française en Italie en 1796, ailleurs ce sont des images saintes qui saignent après avoir été frappées par un caillou, mais ce sont aussi les bœufs du catafalque du pape Martin V qui se dirigent seuls vers Saint-Jean-de-Latran où les portes s’ouvrent et les cloches se mettent à sonner toutes seules. A contrario, le fantastique est peu présent : le fantôme de Béatrice Cenci sur le pont Sant’Angelo ou le carrosse en feu de la papesse Olimpia sur le pont Cestio. Le fantastique est affaire des pays du Nord, pas des pays du Sud. Entre fantastique et merveilleux il y a une différence de taille : celle de l’admiration ! Une madonnelle qui pleure est merveilleuse, le fantôme de Béatrice Cenci, toute jolie qu’elle soit, n’est que fantastique avec sa tête sous le bras. Mais, ce n’est pas seulement du merveilleux dont il sera question, mais aussi du curieux, du différent. Insolite aurait été un excellent qualificatif si un éditeur n’avait déjà produit un remarquable ouvrage sur « Rome, insolite et secrète »[1]. Autre problème, le curieux et le différent peuvent aussi devenir parfaitement banals du fait d’une fréquentation excessive ou d’une imagerie répétitive, aussi ai-je retenu des lieux généralement moins connus.

 

[1] « Rome insolite et secrète ». Éditions Jonglez. 2009.

 

Liste des promenades dans Rome étrange et curieuse

24 mars 2026

Rome disparue (27/27). Sommaire.

Rome / Senlis, 2025 - 2026

 

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21 mars 2026

Rome disparue (26/27). Lectures accessibles sur le Net.

 

Via Obomono et piazza della Conciliazione avant 1930 – Est entouré, ce qui n’a pas éré rasé !

En français :

  • Bocquet Denis. « Espace urbain, travaux publics et enjeux de souveraineté. Rome et le Tibre 1870-1890 ». In « Méditerranée ». 1998. La ville et ses territoires en Méditerranée septentrionale, sous la direction de Roland Courtot.
  • Bocquet Denis. « Lecture institutionnelle de l’urbanisme et interprétation spatiale du gouvernement urbain - La planification urbaine à Rome ». In « Rome, ville technique (1870-1925) ». 2007.
  • Boissier Gaston. « Promenades archéologiques - Les fouilles de l’Esquilin et du forum de Rome ». In « Revue des Deux Mondes (1829-1971) ». Vol. 20, n°4. 15 / 04 / 1877.
  • Carli Maddalena. « Exposer le présent dans les lieux du passé romain ». In « Reconstruire Rome, la restauration comme politique urbaine, de l’antiquité à nos jours ». École Française de Rome. 2024.
  • Mazenod Fabien. « Patrimoine et marché immobilier : la rénovation urbaine à Rome pendant le fascisme ». 2013.
  • Mazenod Fabien. « Rénovation urbaine de la Rome fasciste – Gouvernance et enjeux patrimoniaux ». In « Économie régionale et urbanisme ». Décembre 2014.
  • Mazenod Fabien. « Fabriquer la Rome fasciste. L’action de l’Istituto Nazionale delle Assicurazioni (INA) ». In « Investisseur immobilier et financeur de l’aménagement urbain », sous la direction de Bernard Gauthiez. Université Jean Moulin (Lyon 3), 2014.
  • Vallat Colette. « Rome et ses Borgates 1960-1980. Des marques urbaines à la ville diffuse ». École française de Rome. 1995.

En italien :

  • Cecchini Domenico. « Principali fasi della trasformazione urbana - Formazione della citta' industriale XIX secolo ». Università degli studi di Roma. Sd.
  • D'Errico Rita, Palazzo Anna Laura. « Il Tevere « navigato » e « navigabile » : note sul trasporto fluviale tra Restaurazione e Unità d’Italia ». In « La città e il fiume : secoli XIII-XIX ». École Française de Rome, 2008. 
  • Palazzo Anna Laura. « Dal Progetto Fori a oggi. Una breve storia ». Edizioni Sustainable Urban Transformation, Università degli Studi G. d’Annunzio di Chieti-Pescara. 07 / 04 / 2011.
  • Pavia Rosario. « Lungotevere Boulevard ».  In « EcoWebTown ».  N°21. 30/06/2020.

 

Listes des articles sur Rome disparue

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18 mars 2026

Rome disparue (25/27). Borgata, baracca, borghetto.

L'envers du décor impérial

 

 

Se souvenir de la Rome disparue des années 1870 à 1940 ne peut toutefois se faire sans évoquer une particularité de l’urbanisation romaine de cette époque, la création des « borgate ».

 

La « Rome éternelle » n’a jamais aimé les classes populaires et pauvres, même si elles étaient indispensables au fonctionnement quotidien de son artisanat, ses commerces, ses services, ses activités de représentation et religieuses. Elles étaient rejetées aux marges de la ville, notamment dans le quartier du Trastevere lequel condensait les institutions d’assistance et de réclusion. Les papes se sont également bien gardés d’introduire à Rome les nouvelles industries et leur prolétariat. La « Rome capitale » n’y était pas beaucoup plus sensible, car elle se voulait administrative, politique et intellectuelle, et les maçons et manœuvriers, venus construire ses bâtiments publics et ses immeubles pour les fonctionnaires et la bourgeoisie nationale, devaient s’abriter dans des logements de fortune autour du centre-ville, dans les lieux tolérés par l’administration communale, et les espaces encore libres de l’enceinte d’Aurélien[1].

 

La nouvelle « Rome impériale » enfin devait « apparaître à tout le monde, merveilleuse, vaste, ordonnée, puissante comme aux premiers temps d’Auguste »[2]. Dans cette Rome-là, les pauvres, les ouvriers, les manœuvres, les sans-grades, les journaliers, les déclassés, les ruraux émigrés n’avaient pas leur place. La destruction de quartiers populaires (1925, piazza della Bocca della verità ; 1928, Largo Argentina et via della Mare ; 1929, via del Impero ; 1934, piazza Augusto imperatore ; 1936, corso del Rinascimento ; 1938, via delle Botteghe oscure) chassa de la ville les populations les plus pauvres, incapables de payer les loyers libérés en 1928 et désormais trop élevés. Le gouvernement fasciste incita ces populations à s’installer dans la campagne romaine, loin du centre-ville, dans des borgate dont l'aménagement sommaire était facilité par la disparition des grands domaines, le morcellement du foncier et la bonification des terres de l’agro-romano. De fait, il s'agissait d'une déportation, officielle et illégale, des catégories sociales indésirables puisque les borgate étaient créées en dehors des règles du plan régulateur de 1931 ! Chaque maison des borgate comprenait généralement un terrain de 200m2 pour y créer un jardin potager suite à l’illusion des autorités de croire que les déplacés allaient se lancer dans une production agricole autarcique alors qu’ils étaient quasiment exclusivement des urbains.

 

La borgata Primavalle, par exemple, est née du transfert en zone rurale des populations pauvres des via della Conciliazione et del Impero, sur le terrain d’un ancien domaine du Vatican situé à 4km à l’ouest du quartier du Borgo. En 1923, dans une vieille ferme, les religieuses de la Congrégation des Filles Pauvres de San Giuseppe Calasanzio y avaient créé l'Oasi di Primavalle, un établissement social pour orphelins et enfants de détenus. En 1936, l'Istituto Fascista Case Popolari (Institut fasciste des Maisons Populaires) a commencé la construction d’une « colonie » composée de maisons en bandes, comprenant chacune deux logements de deux pièces, avec un équipement rudimentaire (photo de Primavalle). La municipalité complétait la construction avec un dortoir public de 500 lits. Cette Cité d’urgence était flanquée des huttes en branchage et des maisons auto-construites avec des matériaux de récupération (baracche) par les ouvriers qui vivaient déjà là[3]. Il n’existait aucune liaison avec le centre-ville et les seuls services publics de la borgata étaient une école primaire et une école préprofessionnelle. On déporte d’abord loin de la ville, on aménage éventuellement ensuite…

 

Les borgate construites entre 1928 et 1938, « officiellement » mais en dehors de toute planification et d’aménagement urbain, seront nombreuses : San Basilio, Tiburtino, Prenestino, Pietralata, Santa Maria del Soccorso, Primavalle, Quarticciolo, via Prenestina et Gordiani… Après la guerre, avec le développement de l’exode rural, le phénomène de l’auto-construction dans l’agro-romano, sans permis de construire ni même de propriété foncière, s’intensifiera jusqu’au développement de noyaux d’habitation encore plus misérables, le borghetto, par exemple dans les arches de l’aqueduc Felice. Le phénomène des borgate deviendra un thème de la littérature et du cinéma[4].

 


[1] Colette Vallat. « Rome et ses Borgates 1960-1980. Des marques urbaines à la ville diffuse ». École française de Rome. 1995

[2] Mussollini. Discours du 31/12/2025.

[3] Vidéo. « Primavalle, Storia di une borgata ». DocReady production.

[4] Par exemple, Pier Paolo Pasolini. « Ragazzi di vita ». « Mamma Roma », « Accatone ».

Ettore Scola. « Affreux, sales et méchants ». 1976.

 

Liste des articles sur Rome disparue

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15 mars 2026

Rome disparue (24/27). San Saba XXI : Porta Capena, Casina Vignola.

Une zone industrielle transformée en promenade archéologique

 

 

La photo prise, vers 1900, montre en premier plan et au centre de l’image, un immeuble d’habitation de cinq étages, la Casina Vignola à gauche l’église et les bâtiments conventuels de San Gregorio al Celio, Le second plan est occupé par des bâtiments divers, usines, hangars, ateliers, maisons d’habitation, cabanons qui s’étendent, à gauche, vers la via San Gregorio, en face, vers la valle delle Camene (actuelle via delle Terme di Caracalla) et, à droite, vers le cirque Maxime, lequel était occupé par une usine de production de gaz de coke et une boulangerie industrielle. L’arrière-plan est constitué des collines, du Celio à gauche de San Saba à droite, sur laquelle on devine les ruines des thermes de Caracalla.

 

Cette situation d’occupation des sols dans la zone de la Porta Capena, comme dans celles des Forums ou de la via Appia, était alors jugée indigne par les historiens, archéologues, intellectuels, artistes car le lieu était historique, renvoyant à des évènements majeurs de la société antique. En effet, la Porta Capena était une des portes de la muraille servienne dont il subsiste encore un gros massif de briques envahit par la végétation. De la porte Capena partaient les voies Appia, à droite, et Latina, à gauche, qui toutes deux menaient à Capoue. Dans l’antiquité, la vallée située entre les collines du Celio et de San Saba, était recouverte de bois, de grottes et de sources d'eau, et était considérée comme sacrée car le second roi de Rome, Numa Pompilius, successeur de Romulus, y avait ses réunions nocturnes avec la déesse Egeria laquelle lui donnait des conseils pour établir les rites les plus agréables à chacune des divinités. Le nom, « Capena », rappelle qu'ici se trouvait le Fons Camenarum, la source sacrée des Muses. Ses eaux, considérées comme médicinales, étaient utilisées par les vestales pour leurs rituels cultuels et elles venaient en puiser chaque jour pour la ramener à leur temple situé sur le forum. Enfin, c'est ici que le dernier des Horace serait revenu avec les corps des trois Curiace qu’il avait tués. A la vue des corps, sa sœur aurait fondu en larmes, reconnaissant le corps de celui qu'elle aimait. Son frère, irrité par ses pleurs, aurait dégainé son épée et l'aurait tuée. Un monument funéraire aurait été élevé ici à sa mémoire.

 

Après la proclamation de Rome comme capitale de l'Italie, à l'initiative des élus du royaume d'Italie Ruggero Bonghi (académicien et député) et Guido Baccelli (médecin et député), une vaste zone, souvent très peuplée, avait été délimitée comme zone monumentale, réduite en superficie en 1897 pour des raisons financières, puis agrandie à nouveau entre 1907 et 1917. La vocation de cet espace était de devenir un grand parc ouvert au public dans lequel les monuments antiques auraient été isolés des constructions ultérieures et mis en valeur grâce à des passages et des jardins[1]. En 1909, les travaux d’expropriation et de construction de la promenade archéologique commencèrent afin de révéler les ruines antiques du forum et alentour. Ils ont notamment entraîné la démolition de toutes les constructions, ateliers, entreprises (dont la fonderie Angelo Santini), maisons et immeubles qui occupaient alors les lieux de la Porta Capena ainsi que celle de la Casina Vignola qui avait été surélevée et servait d’immeuble d’habitation. La Casina della vignola Boccapaduli (maisonnette de la vigne Boccapaduli), construite en 1538, puis transformée en immeuble, démolie en 1909, a été reconstruite en 1911, diminuée de ses extensions diverses, en utilisant les éléments survivants du bâtiment. Le rez-de-chaussée comprend un gracieux portique de trois arches en travertin au-dessus duquel court une corniche décorée de métopes et de triglyphes[2].

 

Les photos faites lors des années ultérieures, 1916-1917, montrent un espace désormais dégagé de toutes les constructions autres qu’antiques, avec un rond-point au carrefour de voies modestes mais pavées, Cerchi, San Gregorio, di Valle delle Camene, delle Terme di Caracalla, Aventino. Des grilles sont installées le long des voies et les espaces intérieurs sont transformés en parcs.

 

Aujourd’hui, cette partie basse entre collines de l’Aventin, du Celio et San Saba, la piazza di Porta Capena, est occupée par un très important carrefour routier dominé par l’immeuble imposant de la FAO, l'ancien ministère de l'Afrique italienne !

 


[1] Anna Laura Palazzo. « Dal Progetto Fori a oggi. Una breve storia ». Edizioni Sustainable Urban Transformation, Università degli Studi G. d’Annunzio di Chieti-Pescara. 07 / 04 / 2011.

[2] Le bâtiment abrite une librairie et un point d’information et de vente de billets des musées municipaux. 

 

Liste des articles sur Rome disparue

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12 mars 2026

Rome disparue (23/27). Castro Pretorio (XVIII) - Villa Montalto Peretti.

Les Villas de la noblesse romaine vendues ou rasées

 

 

Si, après 1870, quelques villas ont été épargnées par la fièvre spéculative dévorante des élites de la capitale, presque toutes y ont perdu leurs parcs, démembrés et lotis ! Aujourd’hui, ces villas sont généralement le siège d’administrations (Altieri, Aldobrandini, Mattei Celimontana), de musées (Riario Corsini, Borghese, Giulia, Torlonia, Doria Pamphilj, jardins Farnesiani), d’institutions religieuses (Astali et Giustiniani, Malte), de fondations (Albani Torlonia), la résidence d’ambassades (Paolina Bonaparte / France, Wolkonsky / Grande-Bretagne, Abamelek / Russie, Taverna / USA,). D’autres ont été rasées comme la villa Ludovisi Boncompagni, ou les villas Patrizi, Massimo Sallustiano, Spithover, Sacripanti, Strozzi, Palombara...

 

C’est aussi le cas de la villa Montalto Peretti. En 1576, le cardinal Felice Peretti et sa sœur Camilla Peretti avaient fait l’acquisition d’une vigne à l’endroit où trois des sept collines de Rome se rencontrent, Quirinal, Viminal et Esquilin[1]. Felice Peretti avait confié à Domenico Fontana la construction d'un palais, achevé en 1581, décoré de peintures de Baglioni, Viviani dit il Sordo, Cesare Nebbia. Appelé « palazzo delle terme », puis « a Termini », car il longeait une voie située en face des thermes de Dioclétien, il était complété d’une villa au sein d’un vaste parc, le Casino Felice[2] (photo prise avant 1862, de l’arrière de la basilique Santa Maria Maggiore, et montrant le Casino à droite). Le Casino entouré de jardins fut progressivement transformé en un immense domaine, notamment après l’élection de Felice Peretti comme pape, en 1585, sous le nom de Sixte Quint, colonisant tous les terrains compris entre les thermes de Dioclétien, Santa Maria Maggiore et les murs d’Aurélien. La conception du parc avait été confiée à Fontana avec des jardins en étages, des avenues prospectives et une trentaine de fontaines[3] alimentées grâce à la rénovation d’un aqueduc romain par Sixte Quint. En 1585/86, le pape a fait percer la seconde des grandes routes droites de Rome, la via Felice (aujourd’hui via Sistina), à l’époque la plus longue route de Rome, qui relie la Trinità de'Monti à Santa Croce in Gerusalemme par la basilique Santa Maria Maggiore en longeant le parc de la villa papale. La villa a alors été fréquentée par le pontife à de nombreuses reprises, surtout pendant l’été.

 

La décadence de la villa Montalto-Peretti commença après la mort du pape survenue en 1590. Si son arrière petit-neveu Michele Damasceni Peretti (1577 / 1631), qui hérita de son patrimoine, laissa après son décès une collection de 400 statues antiques et autant de tableaux, l’ensemble des biens sera dispersé et la villa vendue en 1696. La propriété sera rachetée par le marquis Camillo Francesco Massimo en 1789. En 1862, à l'occasion de la construction d’un embarcadère ferroviaire, les jardins de la villa commencèrent à être démembrés et vendus puis, en 1887, le palais et le casino furent rasés. Les urbanistes et les promoteurs immobiliers du nouvel État italien ne s’embarrassèrent pas de scrupules en traçant, entre thermes de Dioclétien et basilique Santa Maria Maggiore, un lotissement d’immeubles avec des rues droites et perpendiculaires.

 

Les grandes familles de la noblesse romaine avaient coutume d’accumuler les dettes par suite de dépenses (guerres, dots, luxe, prestige) très supérieures à leurs revenus (affermages[4], prébendes des charges épiscopales ou autres, pillage des finances de l’église)[5]. Faute d’une mise en valeur de leurs terres, des limites à l’accaparement des richesses de l’État pontifical, elles se réduisirent progressivement à l'impuissance. La révolution française, l’occupation napoléonienne, puis l’unité italienne, firent éclater la crise financière de la noblesse romaine en introduisant les fondements d’une société nouvelle basée sur une autre conception de la propriété et des rapports de production (abolition des fidéicommis, égalité entre les héritiers, suppression des droits féodaux, séparation de l’Église et de l’État, confiscation des biens ecclésiastiques, transferts de droits aux communes). Incapables d’imaginer une autre forme de vie et acculées à la faillite, les familles nobles vendirent progressivement leurs collections d’antiques et d’œuvres d’art, leurs titres, leurs palais et villas avec leurs parcs qui seront lotis pour construire les logements nécessaires à une ville devenue la capitale d’un État.

 


[1] Denis Ribouillault. « La villa Montalto et l'idéal rustique de Sixte Quint ». Revue de l’Art. N°173. 2011.

[2]Le palais était situé à l’emplacement de l’actuel palais Massimo et le casino entre les via Cavour et Torino.

[3] La fontaine « del Prigione » (de la prison), via Goffredo Mameli, est le seul reste de la villa Montalto-Peretti !

[4] Le fermier verse une redevance déterminée au propriétaire foncier pour l’usage de son bien.

[5] Jean Delumeau. « Le problème des dettes à Rome au XVIe siècle ». In « Revue d’histoire moderne et contemporaine ». Janvier-mars 1957. 

 

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9 mars 2026

Rome disparue (22/27). Ludovisi (XVI) - Villa Boncompagni Ludovisi.

Faillite de la grande noblesse romaine

 

 

En 1870, Rome comprenait de fastueuses villas de la haute noblesse romaine dans un cadre d’immenses parcs et de collections d’œuvres d’art. Intramuros, les deux plus vastes étaient la villa Montalto Peretti et la villa Boncompagni Ludovisi puis, sur l’Esquilin, les villas Altieri (1665), Astali (XVIIe), Giustiniani Massimo (1600), Gentili (1741), Sacripanti (XVIIIe), Savelli de Palombara (1667) et Wolkonski (1830), dans le Sallustiano, Spithover (XVIIe) et Paolina Bonaparte (1750), dans le Trastevere, Riario Corsini (1511) et Sciarra (XVIIe), sur les Monti, Aldobrandini (XVIe) et Campana (XIXe), mais aussi Strozzi (XVe, à Castro Pretorio), Mattei Celimontana (1582, Celio), Medicis (1576, Campo Marzio), Malte (XVe, Ripa) et les Jardins Farnesiani (XVIe, Campitelli). Hors les murs se trouvaient, sur le Pinciano, les villas Borghese (XVIIe), Giulia (1551) et Taverna (XVe), dans le Nomentano, les villas Massimo (XXe), Patrizi (XVIIIe) et Torlonia (XIXe), dans le Gianicolense les villas Doria Pamphilj (XVIIe) et Abamelek (XVIIe), mais aussi Poggio Balestra (XVIe, Parioli), Chigi (XVIIIe, Trieste), Albani Torlonia (XVIIIe, Salario).

 

En 1621, le cardinal Ludovico Ludovisi, neveu du pape Grégoire XV (1621 / 1623), fit l’acquisition du vignoble Del Nero avec une résidence de campagne, le Casino Del Monte, du XVIe siècle (appelé ensuite Casino dell'Aurora). En 1622, le cardinal Ludovisi agrandit encore son domaine avec la propriété Orsini dans laquelle était situé le Palazzo Grande, également du XVIe siècle. Le palais, utilisé comme résidence principale, modifié et agrandi en 1622 par l’architecte Carlo Maderno (1556 / 1629), peut-être aidé par Le Dominicain, deviendra la Villa Ludovisi[1] (photo d'Henri James, 1883). Le cardinal la fit décorer d'une collection de peintures et de statues comprenant plus de 450 œuvres antiques et baroques. Les jardins auraient été dessinés par Le Notre. Au nord-ouest du palais était situé un « jardin secret » avec une volière, dominé d’une plantation d’agrumes. La renommée de la villa et de son parc de plus de 30 ha attirait visiteurs et artistes comme Goethe, Schiller, Stendhal, Gogol, qui décrivent la beauté des jardins, des marbres anciens et des peintures. Mais, dès 1665, Giambattista Ludovisi commença à vendre marbres et peintures[2]. Après une période d'abandon, la villa sera de nouveau habitée après 1815.

 

En 1870, la ville de Rome, désormais italienne, appliquera la loi italienne de 1865 en matière de planification urbaine dans un Piano Regolatore (plan régulateur). La municipalité, dominée par les nobles, grands propriétaires terriens, s’efforcera d’éviter toute tutelle de l’État par l’intermédiaire de procédures dérogatoires et un système de conventions entre la municipalité, les propriétaires, les entrepreneurs et les banques[3]. Dans ce cadre, les Boncompagni Ludovisi, très endettés par suite d’un train de vie fastueux, proposeront à la municipalité de Rome, dirigée par Leopoldo Torlonia, la réalisation d'un vaste quartier bourgeois à construire sur les cendres du parc de la villa : tout l’espace situé entre les portes Salaria et Pinciana, en descendant jusqu’au monastère des Capucins[4], soit une superficie de plus de 25 hectares ! Le 29 janvier 1886, l'accord sera signé entre la municipalité, le propriétaire et la Società Generale Immobiliare chargée de la réalisation de la voierie et de la vente des lots. Dès 1885, les travaux d'enlèvement du mobilier et des statues de la villa avaient commencé. Les jardins, le labyrinthe, les fontaines seront détruits, les arbres déracinés pour tracer la via Vittorio Veneto et les rues de ce nouveau quartier de Rome-Capitale.

 

« … Lorsqu’on a vu détruire les merveilleux sentiers ombragés de la villa enchanteresse qu’était la Ludovisia, à Rome, quand ce bois sacré dédié à la beauté et la grâce a disparu pour céder la place aux quartiers Ludovisii... »[5].

 

Seul le Casino dell'Aurora sera miraculeusement sauvé. En 1889, avec les bénéfices de la vente les Boncompagni Ludovisi se feront construire par Gaetano Koch un énorme et massif palais en plus pur style néo renaissance (palais Piombino ou palais Margherita, future ambassade des USA), insérant une partie de l’ancienne villa Ludovisi, et deux plus petits palais pour les fils, le tout relié par une voie de chemin de fer à vapeur à voie étroite… Un ensemble qu’ils devront revendre dès 1900 !

 


[1] « Il Palazzo Grande di Villa Ludovisi, fotografato nel 1885 ». Da Archivio Boncompagni Ludovisi.

[2] Une partie finit heureusement dans les collections publiques au palais Altemps et à la Galerie Borghese.

[3] Denis Bocquet. « Lecture institutionnelle de l’urbanisme et interprétation spatiale du gouvernement urbain - La planification urbaine à Rome ». In « Rome, ville technique (1870-1925) ». 2007.

[4] Site RomaSegreta. « Villa Ludovisi ».

[5] Matilde Serao. « Le ventre de Naples ». 1904.

 

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6 mars 2026

Rome disparue (21/27). Borgo (XIV) - Spina di Borgo.

La démolition de la Spina du Borgo

 

 

Pour faciliter l’accès à la basilique Saint-Pierre, lequel ne pouvait alors se faire que par une rue étroite dans le quartier du Borgo, le pape Alexandre VI Borgia (1492 / 1503) avait fait tracer une nouvelle voie pour le Jubile de 1500, la via Alessandrina. Désormais, le Borgo était donc traversé par deux rues convergentes, le Borgo Nuovo au nord, et le Borgo Vecchio au sud, définissant un quartier de forme triangulaire très allongée avec une pointe tournée vers le Castel Sant'Angelo et donnant accès, de l’autre côté, à la basilique Saint-Pierre. Cet espace était appelé la Spina di Borgo[1] (l'épine du Borgo), en référence au muret qui délimitait la piste au centre des cirques romains antiques.

 

La photo, de 1936 ou 1937, représente la Piazza Scossacavalli, située exactement à mi-chemin de la Spina di Borgo et par laquelle les deux rues communiquaient. Cette place, la plus importante du quartier, était entourée par l'église de San Giacomo (1590 - en face), les palais Giraud Torlonia (1496 / 1504 - à gauche), et dei Penitenzieri (des Pénitents – 1480 - à droite). En son centre, caché par une automobile sur cette photographie, était installée une fontaine (1614) de Carlo Maderno, aujourd'hui déplacée devant Sant'Andrea della Valle (rione de Pigna).

 

Plusieurs plans avaient été établis pour faciliter la liaison de la basilique Saint-Pierre avec le centre de Rome. Alberti avait proposé un plan en V ouvert sur la basilique. Le Bernin avait prévu de démolir un carré d'environ 100 mètres, en face de la place Saint-Pierre, fermant l'espace avec une troisième colonnade (ou Terzo braccio – Troisième bras) pour relier les colonnades déjà réalisées de part et d’autre. Cela devait permettre aux pèlerins de déboucher sur la place, en passant des rues médiévales, étroites et sombres, à un large espace ouvert, lumineux, symétrique. Mais le pouvoir papal avait reculé devant le coût estimé des indemnisations. Napoléon Ier avait également envisagé une voie large mais n’eut pas le temps de la réaliser. Dans les accords signés au palais du Latran, en février 1929, par Mussolini, représentant l’État italien, et le secrétaire d’État du pape, le souverain pontife admet qu’il n’est plus une puissance séculière et que son État se limite désormais à la seule cité du Vatican. En échange, le catholicisme est reconnu comme religion d’État en Italie. Cet accord a ressuscité l’idée de la création d'une grande artère reliant le Vatican au centre de Rome, une voie monumentale symbolisant la nouvelle entente entre les pouvoirs temporels et spirituels[2].

 

Le choix a été fait de démolir tous les bâtiments situés entre les deux rues parallèles allant du Castel Sant'Angelo à la basilique Saint-Pierre, La démolition de la Spina di Borgo a été lancée symboliquement le 28 octobre 1936 (anniversaire de la marche sur Rome), sur la base du projet développé par les architectes Piacentini et Spaccarelli, avec un coup de pioche magistral et dictatorial contre le premier bâtiment par « l’Émir à plumet », la « Ganache en Chef », le « Dindon fanatique », le « Picrochole à plumeau », la « Tête de Mort en houppette »[3], lequel avait enfilé pour l’occasion l'uniforme de capitaine général de la milice. Coup de pioche soigneusement relayé dans toute l’Italie par la propagande fasciste, Mussolini participant ainsi à recréer la « grandeur de la Rome d’Auguste ».

 

Deux propylées seront construits devant la place Saint-Pierre et, au début de la rue du côté opposé, deux bâtiments monumentaux seront érigés, le tout décoré le long de la route par deux rangées d'obélisques que les Romains ont baptisés « les suppositoires de Mussolini » ! Cette réalisation a entraîné la disparition d’un quartier médiéval et Renaissance, de 142 immeubles, les palais Convertendi (de Bramante et Baldassare Peruzzi), da Brescia, du Gouverneur, Alicorni, Accoramboni (de Carlo Maderno) et l'église de San Giacomo Scossacavalli. Les façades des bâtiments qui bordent cette nouvelle artère ne correspondant pas toujours à l’alignement voulu, de nouvelles façades ont été érigées en intégrant parfois des éléments des anciens palais ! Le coût de l’opération devait être couvert par un partenariat public / privé, avec une enveloppe moyenne de 50 lires d’indemnisation par habitant[4]. Quant au relogement des habitants, il semble qu’il n’était tout simplement pas assuré

 


[1] Voir Dolores Prato. « L’épine », in « Rome, rien d’autre ». 2022.

[2] Fabien Mazenod. « Rénovation urbaine de la Rome fasciste, gouvernance et enjeux patrimoniaux ». In Revue d’Économie Régionale & Urbaine. 2014.

[3] Surnoms donnés par Carlo Emilio Gadda à Mussolini dans son roman « L’affreux pastis de la rue des Merles ». 1963.

[4] Fabien Mazenod. « Patrimoine et marché immobilier : la rénovation urbaine à Rome pendant le fascisme ». 2013.

 

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3 mars 2026

Rome disparue (20/27). Trastevere (XIII) – Port de Ripa Grande et Bagni di Donna Olimpia.

Les rives du Tibre dans le Trastevere

 

 

La photo du port de Ripa Grande (Grande rive), a vraisemblablement été prise avant 1868, à partir de la colline de l’Aventin, rive gauche, dans l’axe de l’allée de Piranèse du Prieuré des Chevaliers de Malte. Elle montre, rive droite du Tibre, au sud de Rome, le port fluvial servant au transport des marchandises venant du port méditerranéen d'Ostie. Le port de Ripa Grande était initialement très modeste, il se composait de la berge naturelle du fleuve et d’une rampe de terre. Mais avec l'augmentation du trafic, il s'est progressivement étendu et, en 1697, un quai et deux rampes maçonnées, placées l'une en face de l'autre, ont été construits, complétés par de petites maisons utilisées comme bureaux de douane, puis d’un entrepôt pour les marchandises. Au XVIIIe siècle, le port comprenait également des Arsenaux Pontificaux placés en aval. En 1814, sous le pontificat de Pie VII Chiaramonti (1800 / 1823), un phare, visible au centre de la photo, avait été construit pour faciliter les appontements de nuit. Le phare sera démoli, en 1901, lors de l’érection des berges du fleuve.

 

Compte-tenu d’une largeur et d’une profondeur faibles, mais aussi de ses fortes variations de débit, les navires moyens ne pouvaient pas naviguer facilement sur le Tibre. Le transfert des marchandises était donc effectué sur de petits bateaux, tirés par des hommes, puis par des buffles à partir de 1805, le long de la rive droite pour remonter le fleuve. En 1842, deux remorqueurs à vapeur, l'Archimede et le Blasco, les ont remplacés, raccourcissant le temps de transport de deux jours à cinq ou six heures et permettant une augmentation des volumes transportés[1]. Dans les années 1860, la multiplication des petits bateaux à vapeur privés pour le transport des marchandises a rendu obsolète le service pontifical de remorquage. L’absence d’entretien des berges du Tibre et la concurrence naissante des chemins de fer finiront par avoir raison de la navigation marchande sur le Tibre.

 

Derrière le quai du port de Ripa Grande, l’Ospizio Apostolico di San Michele a Ripa Grande[2] était un vaste ensemble de bâtiments construits aux XVIIe et XVIIIe siècles, comprenant un hospice pour des enfants abandonnés et formés aux travaux du tissage des tissus et de la tapisserie (Conservatorio dei Ragazzi - 1679), un hospice des pauvres handicapés (Ospizio dei poveri Inabilito - 1693), un hôpital des Mendiants (Ospedale dei Mendicanti - 1709), une prison pour femmes et une caserne pour les agents des douanes (1735) ! La création de la façade côté Tibre, achevée en 1730, finit par donner une unité architecturale à un ensemble discontinu d’édifices qui s'étaient juxtaposés au fil des décennies. Au rez-de-chaussée du bâtiment, parmi les nombreux magasins et tavernes que l'Institut louait à des particuliers pour gagner de l'argent, se trouvait une taverne espagnole, où se réunissaient les intellectuels et les artistes au XIXe siècle. L'Osteria del San Michele qui, comme l'Antico Caffè Greco de la via dei Condotti, a joué un rôle de premier plan dans la vie artistique romaine. Avec l’unification italienne, les bâtiments sont devenus la propriété de la ville. Après avoir servi de caserne, les bâtiments accueillent aujourd’hui le Ministère italien des Biens culturels.

 

Un peu en amont de l’Hospice de San Michele, rive droite, la famille Pamphilj s’était intéressée aux vastes terrains de Ripa Grande, proches du fleuve et peu urbanisés, qu’ils acquirent avec les jardins, le bâtiment abandonné de l’hôpital San Salvatore et la petite église de Santa Maria in Cupa (1090). En 1653, l’église est confiée par Innocent X Pamphilj (1644 / 1655) à Olimpia Maidalchini, sa belle-sœur et son « homme de confiance » dans la gestion des affaires financières de la papauté. Sur l’ensemble des terrains acquis sont réalisés un vaste jardin « des délices » qui comprenait des essences rares, des arbres fruitiers, notamment des agrumes, et des œuvres d’art dont la fontaine « de l’escargot » (fontana della lumaca), aujourd’hui disparue, réalisée en 1652 par Le Bernin pour la Piazza Navona et que le pape avait offerte à Donna Olimpia. En bordure du Tibre fut construit le Casino del Belvedere, surnommé i Bagni di Donna Olimpia (Les bains de Dona Olimpia) comprenant deux étages, un portique de trois arches au rez-de-chaussée, un large escalier et trois chambres à l’étage. Le casino fut détruit au moment de la construction des digues et la création du Lungotevere di Ripa Grande ; il était situé approximativement au niveau du n°56 du Lungotevere.

 


[1] Rita D'Errico, Anna Laura Palazzo. « Il Tevere « navigato » e « navigabile » : note sul trasporto fluviale tra Restaurazione e Unità d’Italia ». In « La città e il fiume : secoli XIII-XIX ». École Française de Rome, 2008. 

[2] Direzione Generale Archeologia Belle Arti e Paesaggio. « La storia del Complesso Monumentale di San Michele a Ripa Grande ». 2020.

 

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27 février 2026

Rome disparue (19/27). Ripa (XII-2) - Cirque Maxime.

Un lieu très utilisé entre 1850 et 1945

 

 

Curieux destin que celui du cirque antique Maxime, installé dans la vallée Murcia, entre Palatin et Aventin, entouré des ruines grandioses de la Rome antique. Le lieu, humide et abandonné, servit longtemps de carrière de pierre et de prairie. Le fait qu’il soit plat, vaste, disponible, proche du centre-ville tout en étant séparé par l’ancien forum et le Mont Palatin, dut être un argument décisif pour y établir les premières et modestes installations industrielles romaines, les papes du XIXe siècle étant plutôt réticents aux innovations technologiques[1]. En 1900, le cirque Maxime était occupé par des entreprises, la Società Anglo Romana per l’Illuminazione a Gas di Roma (Société anglo Romaine pour l’éclairage au gaz - 1852) avec sa cokerie et ses gazomètres, puis son entreprise électrique, la Società dei Molini e Pastificio Pantanella (Société des moulins et de panification Pantanella – 1878), la fonderie Angelo Santini, et de nombreuses habitations.

 

Vers 1910, les entreprises et bâtiments situés porta Capena et dans la vallée Camene (vialle delle Terme di Caracalla) furent déplacés pour réaliser un parc archéologique. Et, à partir de 1934, le cirque Maxime était également libéré de toutes les entreprises, ateliers, hangars et bâtiments divers, excavé sur trois mètres, transformé en parc public en ne conservant que la tour médiévale Moletta.

 

Ce lieu prestigieux, en contre-bas des ruines de la Rome impériale, ne resta pas vide très longtemps ! En 1937, le cirque Maxime accueillait de nombreux pavillons éphémères en vue de l’exposition universelle de 1942. Les pavillons étaient disposés de part et d’autre d’une grande allée centrale, « large de 50 mètres et longue de presque 400, munie d’auvents pour protéger du soleil, embellie d’une série de plates-bandes et de fontaines et limitée à l’autre bout par l’un des édifices les plus significatifs de l’exposition, par son volume et sa disposition axiale la Salle des Rassemblements »[2]. Après une grande exposition sur les colonies de vacances et l’assistance aux enfants (1937), une autre sur le secteur textile national (1938), une dernière eut lieu sur les minéraux italiens (1939). A l’été 1939, le Parti National Fasciste faisait modifier l’ensemble des pavillons, complétés par de nouvelles installations précaires, pour créer un grand complexe balnéaire (photo aérienne) comprenant trois piscines, des cours de tennis, de volley-ball, de basket-ball et de badminton, une patinoire, un solarium, des restaurants, un cinéma, un hôtel et même une maison coloniale entourée d’un paysage africain[3]. Le village balnéaire connut deux éditions, l’une en été (juillet - septembre 1939) et l’autre en hiver (octobre 1939 - avril 1940).

 

« En transformant les vestiges de la Rome antique en une toile de fond des constructions éphémères modernes, les manifestations de la Vallis Murcia participèrent de cette instauration d’une relation directe, sans intermédiaires, entre l’Empire romain et celui du fascisme, qui dépassait les siècles et produisait la temporalité éternelle, anhistorique, des mythes de la dictature »[4].

 

Mais la fréquentation de masse du village balnéaire ne résistera pas au déclenchement et à la participation de l’Italie à la seconde guerre mondiale : baisse du nombre des visiteurs, limitation des activités, difficultés de financement. L’ensemble fut abandonné puis détruit.

 

Aujourd’hui lieu de promenades familiales, voire de pique-niques, dans un état de semi-abandon, le Cirque Maxime retrouve de temps en temps les foules de sa gloire passée : pour un concert des Rolling-Stone (en 2014), de Bruce Springsteen (en 2023) ou pour une grande manifestation politique ou syndicale. Plusieurs manifestations gigantesques (plus de deux millions de personnes) à la politique du gouvernement de Silvio Berlusconi s’y sont tenues contre les restrictions budgétaires, les paradis fiscaux, les politiques anticrises (2008 à 2010). A chaque fois, la vaste pelouse du cirque était pleine, la foule grimpant sur ses gradins et envahissant les rues adjacentes.

 


[1] Grégoire XVI Cappellari (1831 / 1846) s’inquiétait de « L’éclairage au gaz comme une interférence humaine dangereuse dans l’alternance naturelle du jour et de la nui » et affirmait « Chemin de fer – Chemin d’enfer ».

[2] Maddalena Carli. « Exposer le présent dans les lieux du passé romain ». In « Reconstruire Rome, la restauration comme politique urbaine, de l’antiquité à nos jours ». École Française de Rome. 2024.

[3] Voir Archivio Luce. « Apertura del villaggio balneare al circo Massimo ». 1939

24 février 2026

Rome disparue (18/27). Ripa (XII-1) - Piazza della Bocca della Verità.

Une autoroute et un parking

 

 

La photo aurait été prise en 1920. Au premier plan, au centre, est située la fontaine dite des Tritons (fontana dei Tritoni)[1]. Elle a été réalisée en 1717 par Francesco Carlo Bizzaccheri (1655 / 1721), à la demande de Clément XI Albani (1700 / 1721), suite à une extension des conduites de l’aqueduc de l’Acqua Felice. Son dessin s'inspire de la fontaine du Triton de Gian Lorenzo Bernini, installée place Barberini. Bizzaccheri a conçu, en hommage au pontife, un bassin octogonal inspiré par l'étoile à huit branches des armoiries des Albani. Au centre s'élève des rochers ornés de touffes de végétation. Dessus, deux tritons agenouillés, dos à dos, aux queues croisées, sculptés par Francesco Moratti, soutiennent de leurs bras levés une valve horizontale de coquillage faisant fonction de bassin d'où s'élève un jet d’eau. Repérer l’angle de prise de vue n’est pas facile vu, qu’à l’exception de la fontaine, tous les points de repère ont disparu ! La position de face d’un des deux tritons et l’existence d’immeubles en arrière-plan (même s’ils n’existent plus), indiquent que la photo a été prise du sud vers le nord, Santa Maria in Cosmedin étant située à la droite du photographe et le temple d’Hercule Olivarius à sa gauche.

 

C'est en ce lieu qu’avait commencée l'histoire réelle comme légendaire de Rome ! La berge du Tibre, basse, recouverte d'eaux stagnantes, formait un port naturel commode pour le débarquement des premiers colons grecs. C’est également ici que se serait échoué un panier dans lequel étaient placés les jumeaux nouveau-nés, les futurs Romulus et Remus. C’est devenu ensuite le lieu du premier forum de Rome où se tenait un marché, dès le VIIe siècle av. J-C, le forum Boarium (le marché aux bœufs). Plusieurs monuments antiques attestent de l’importance du lieu comme le temple d’Hercule Olivarius composé d'un péristyle circulaire de 20 colonnes, de style corinthien, autour d'un nos cylindrique ; sa transformation ultérieure en lieu de culte chrétien a permis de sauvegarder l'édifice. C’est également le cas du temple de Portunus, un petit bâtiment rectangulaire de style ionique, construit en l'honneur du dieu du port fluvial, composé d'un portique de style classique et d'un naos. L'Arc dit « de Janus », ériger à l’occasion de la visite de l'empereur Constance II (317 / 361) n'est pas un arc de triomphe mais un tétrapyle. Enfin, l’église Santa Maria in Cosmedin est elle-même située sur l’emplacement d’un temple grec à Hercule. Bâtie à la fin du VIe siècle, elle a été attribuée, en 782, à des moines grecs ayant fui les persécutions iconoclastes qui l’ont décorée, d’où son nom « Cosmedin », du grec Kosmidion (orné). En 1718, une restauration l’avait dotée d’une élégante façade baroque, mais une nouvelle restauration, en 1899, la supprima pour « retrouver » l’église romane !

 

Jusqu’à la fin du XIXe, la piazza della Bocca della Verità était située à la limite de la ville ; c’était le dernier pâté de maisons avant les entrepôts de sel de la papauté et la porta Leone. En 1929, pour y faire passer la nouvelle via del Mare et mettre en valeur les monuments témoins de la grandeur de la Rome antique comme du nouvel empire fasciste, Mussolini a fait détruire toutes les maisons basses et tous les immeubles présents sur cette photographie, lesquels abritaient notamment des ateliers de forgerons et des revendeurs d'articles alimentaires. L’espace libéré entre les temples d’Hercule Olivarius, de Portunus et l’arc de Janus délimite un vaste espace vide et désolé, de forme vaguement triangulaire.

 

Réalisée à la même époque que la fontaine des Tritons, une fontaine-abreuvoir était située à côté du temple d’Hercule Olivarius. Composée d'un bassin en briques, rectangulaire, allongé, aux extrémités arrondies, où l'eau sort d'un protomé de lion sur un petit côté, elle a servi aux troupeaux qui transitaient vers le forum romain, le Campo Vaccino (le champ des vaches !), puis aux chevaux et mulets qui apportaient les produits alimentaires de la campagne romaine sur le marché central situé, fin du XIXe siècle, via dei Cerchi, le long du cirque Maxime. La fontaine-abreuvoir des animaux aurait fait piètre figure dans le nouvel ensemble monumental, à côté des temples antiques et elle a été déplacée d’une centaine de mètres au sud sur le Lungotevere Aventino. Débarrassée de sa fontaine-abreuvoir, de ses habitations parasites et de ses habitants inopportuns expédiés dans les borgate (hameaux urbains) et baracche (bidonville) de très lointaines périphéries, sans structures économiques, sanitaires et sociales, et sans transports urbains[2], Mussolini pouvait venir inaugurer, le 21 avril 1930, la nouvelle Piazza della Bocca della Verità avec ses temples antiques « rendus à leur solitude nécessaire » piazza utilisée désormais comme un vaste parking sauvage traversé par une voie rapide !

 


[1] Sovrintendenza Capitolina ai Beni Culturali. « Fontana dei Tritoni ».

[2] Colette Vallat. « Rome et ses Borgates (1960-1980) ». École française de Rome. 1995.

 

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21 février 2026

Rome disparue (17/27). Sant’Angelo (XI-2) - Piazza Montanara.

Un quartier populaire et animé

 

 

Tous les indices pour identifier ce lieu ont disparu à l’exception d’un mince bout de la façade de l’immeuble situé à gauche de l’entrée de la rue qui prolonge la place. Cet « immeuble » n’est rien moins que le Teatro di Marcello lequel est plus facilement identifiable sur d’autres photographies. C’est que le théâtre avait été transformé en lieu d’habitation, avec des palais dans les parties hautes, et de modestes habitations, des boutiques de bouchers et de charbonniers dans les parties basses ! Cette photographie de la piazza Montanara a été réalisée après 1920, date de mise en service d’autobus municipaux électriques (au centre).

 

La place se trouverait aujourd’hui en plein milieu de l’autoroute urbaine de la via del Teatro di Marcello ! Au fond de la place, par la via dei Sugherari (photo), bordée d’immeubles aujourd’hui rasés (actuelle via del Foro Piscario), on accédait à la piazza in Pescheria près du Portico di Ottavia, enfin par les via Montanara et Tor de 'Specchi (à droite), on atteignait le bas de la Cordonata du Capitole. En forme d’entonnoir, la place était entourée de tous côtés par des immeubles d’habitation de trois à cinq étages comprenant, au rez-de-chaussée, de nombreux commerces : droguiste, mercerie, horloger, coiffeur, boucher, trattoria, cantina… Sur la place, s’installaient aussi les charrettes ou les étals des vendeurs de fruits, de légumes et de pain. L’un d’entre eux, Michele Pantanella (1823 / 1897), vendeur de pizza de maïs avec son épouse, s’enrichit avec sa réserve de farine pendant la famine de 1859, et s’achètera une boutique sur la place avant de créer la fabrique de pâtes Pantanella sur la via dei Cerchi.

 

Dès les premières heures de la journée, la place était très animée car elle était un lieu de rassemblement et d’embauche pour les ouvriers journaliers venant de la campagne et des collines environnantes, ou même de l'extérieur de l'État pontifical : ouvriers agricoles, bergers, buttiri (vachers, type gardians), jardiniers, manoeuvres, servantes. En 1860, la place fut même le lieu d’enrôlement de soldats pour aller défendre le royaume de Naples contre les assauts des troupes de Garibaldi ! D’autres petits métiers s’installaient aussi de façon précaire sur la place, sous une toile tendue, coiffeurs et écrivains publics qui rédigeaient, pour une population très majoritairement analphabète, des lettres ou des copies d’actes. Sur la place avait également lieu un marché aux chevaux ! Compte-tenu de la fréquentation de la place, elle a été desservie, en 1845, par la première ligne de transport collectif de Rome, de la piazza Venezia à la basilique San Paolo fuori le Mura, avec des voitures tirées par des chevaux. En 1880, le service a été assuré par un tramway tiré par des chevaux puis, en 1920, par un autobus à moteur électrique.

 

Tout cela faisait un peu désordre dans la nouvelle Italie fasciste, à deux pas des plus hauts-lieux historiques antiques mais aussi de la nouvelle avenue accueillant toutes les manifestations triomphales du régime, la via dell’Impero (rue de l’Empire), devenue plus modestement, après 1945, la voie des Forums impériaux. Le projet de la via del Mare (rue de la Mer, aujourd’hui via del Teatro di Marcello se poursuivant par la via Luigi Petroselli), laquelle devait conduire ensuite par une autoroute jusqu’à Ostia, permettait de régler le problème. Tout fut détruit, à l’exception de rares bâtiments anciens. Côté est, une partie du château des Pierleoni dont on ne sait pas par quel miracle elle y échappa, ce n’était pas une ruine antique et, de plus, la famille était d’origine juive (démoli en 1935, le château fut même reconstruit en 1938[1]  !). A l’ouest, l’église San Nicola in Carcere ne dut vraisemblablement sa survie qu’au fait de s’être insérée entre deux temples antiques et d’en avoir conservé des éléments de structure ; dans l’opération, elle perdit néanmoins tous ses paroissiens. Puis évidemment le Teatro di Marcello, dégagé des immeubles qui l’enserraient mais aussi de tous ses occupants, à l’exclusion bien sûr des riches propriétaires des palais logés dans ses structures. Ensuite, les petits temples de Portunus et d’Hercule Olivarius seront restitués à leur splendide isolement. Le site étant vidé, il fut décidé, en 1935, d’encadrer la via del Mare (via Luigi Petroselli) de deux grands édifices publics, de style rationaliste, le palais du Gouvernorat de Rome, côté est (aujourd’hui Palais des Enregistrements)[2],  et le palais des infrastructures et travaux publics, côté ouest.

 

La fontaine, construite en 1589 par Giacomo della Porta, était installée sur la place jusqu'aux années 1930. Elle était alimentée par l'aqueduc de l'Acqua Vergine. Puis la fontaine a été implantée pendant quarante ans dans le Giardino degli Aranci sur l'Aventin et, depuis 1973, elle est repositionnée sur la piazza di san Simeone dans le rione de Ponte !

 


[1] « Via Luigi Petroselli ». Site : Info.roma.it.

[2]  InfoRoma. « Il Palazzo dell'Anagrafe di via Petroselli ». Site : commune.Rome.it.

 

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18 février 2026

Rome disparue (16/27). Sant’Angelo (XI-1) - Le ghetto.

Création et fin du ghetto romain

 

 

Cette photo du ghetto, via delle Azimelle, a été réalisée par le peintre et aquarelliste Ettore Roesler Franz entre 1880 et 1890. Ettore Roesler Franz fit de nombreuses photographies dans le ghetto jusqu’à la période de sa démolition. La via delle Azimelle était située plutôt dans le « haut » du ghetto, non loin de la piazza delle cinque Scole, c’est-à-dire dans une zone un peu moins insalubre que dans celle des maisons situées au bord du Tibre, via della Tiumara.

 

Le 14 juillet 1555, Paul IV Carafa (1555 / 1559), à peine élu, édictait une bulle « Cum nimis absurdum » (Étant vraiment absurde) par laquelle il considérait aberrant que les Juifs puissent vivre parmi les Chrétiens ! En conséquence, il révoquait tous les droits concédés aux Juifs et instaura un ghetto, dans le quartier alors le plus insalubre de la cité, Sant’Angelo, où sévissaient les inondations du Tibre et le paludisme. Les Juifs devaient vendre leurs maisons, même celles du ghetto, et payer un loyer[1] ! Aucune fontaine publique n’existait alors dans le ghetto ni à proximité ; la fontaine de la piazza Giudea, à l’extérieur du ghetto (aujourd’hui disposée piazza delle Cinque Scole[2]), ne sera réalisée qu’en 1593 ! En 1603, le ghetto sera isolé par des murs, cinq portes seront montées à la hâte pour l’isoler, deux sur la via di Ponte Quattro Capi (aujourd’hui via del Portico d’Ottavia), une piazza di Pescaria (en face du Portico d’Ottavia), une piazza GIudea, une via dei Cenci (via del Progresso), portes qui seront fermées du coucher du soleil à l'aube. Hors du Ghetto, les hommes devaient porter des chapeaux bleus et les femmes un châle de cette couleur. Cinq synagogues seront édifiées : trois séfarades (Catalana, Castigliana et Siciliana) et deux de rite italien (Nova et Tempio), toutes dans le même bâtiment, l’autorisation n’ayant été donnée que pour une seule synagogue ! Avec l’entrée des troupes françaises à Rome, en 1798, les portes du ghetto seront ouvertes mais, dès la chute de Napoléon en 1814, le pape Pie VII Chiaramonti (1800 / 1823) les refermera ! En 1825, le pape Léon XII della Ganga (1823 / 1829) agrandira le ghetto, incorporant la via della Reginella jusqu'à la piazza Mattei. Deux nouvelles portes seront érigées, via di Pescaria et della Reginella. En 1823, ce pape conservateur avait rétabli le sermon auquel les Juifs étaient tenus d'assister après le repas de shabbat, devant l’église San Gregorio alla Divina Pietà et la chapelle de Santa Maria del Carmine e del Monte Libano (sainte Marie du Carmel et du Mont Liban), sous peine d'amende ou de fouet !

 

En 1870, le pape perdra son pouvoir temporel sur la ville et les murs du ghetto seront enfin abattus. Sur un espace réduit, de 23 000 m2, s’entassaient 5 000 personnes dans l’insalubrité la plus totale. Le ghetto aura duré de 1555 à 1870 avec de brèves interruptions, la présence de la République française (1798 / 1799), de l’Empire napoléonien (1808 / 1814) et pendant la République romaine (1848 / 1850). C’est en 1880 qu’est officiellement décidée la destruction et la reconstruction de la quasi-totalité du quartier du Ghetto. La commune de Rome se donnera alors vingt ans pour achever ces travaux. En 1904, le Temple Principal sera inauguré et remplacera les Cinque Scole (synagogues).

 

Aujourd’hui, il ne reste rien du ghetto de Rome, à l’exception de la via della Reginella laquelle y avait été intégrée en 1825. Tous les bâtiments situés dans les limites des via del Portico d’Ottavia et Del Progresso ont été rasés. La via della Reginelladonne un aperçu de l'obscurité régnant dans le Ghetto, mais aussi de l’ampleur de la Shoah suite à la rafle des nazis du 16 octobre 1943, rafle au cours de laquelle deux mille personnes seront déportées. De nombreuses pierres d’achoppement en témoignent[3] : au n°2, on remarque des pavés aux noms de la mère, des deux sœurs et de la nièce âgée de 2 ans, de Settimania Spizzichino, raflée le 16 octobre 43, libérée le 15 avril 1945, et unique survivante du groupe de femmes juives déportées avec elle.

 

Les Italiens de confession juive fournirent de nombreux responsables à l’appareil d’État du Royaume : Luigi Luzzati fut ministre des finances durant vingt ans et Premier ministre en 1910, Giuseppe Ottolenghi, ministre de la guerre en 1902-1903, Leone Wollemberg, ministre des finances dès 1901, Ernesto Nathan fut maire de Rome de 1907 à 1914, Ludovico Mortara fut ministre de la justice et, après 1923, il présida la cour d’appel.

 


[1] Comunità Ebraica di Roma. « Storia ». Site internet.

[2] Sovrintendenza Capitolina ai Beni Culturali. « La Fontana in Piazza delle Cinque Scole ».

[3] Ces pavés, « Stolpersteine », (pierres d’achoppementpierres sur lesquelles on trébuche, pietre d’inciampo en italien) sont un projet de l’artiste allemand Gunter Deming. Il consiste à intégrer dans le sol, en face des maisons de déportés, une plaque de cuivre portant le nom des personnes disparues dans les camps d’extermination.

 

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15 février 2026

Rome disparue (15/27). Campitelli (X-4) – Forum romain et forums impériaux.

Sous les pavés, les forums impériaux

 

 

Voilà à quoi ressemblait le forum romain en 1859, soit une vingtaine d’années après le dernier voyage de Stendhal, soixante-dix ans après le séjour de Goethe. La photo a vraisemblablement été prise d’une des fenêtres situées à l’arrière du palais du Sénateur, côté nord. Or que voit-on du forum ? Pas grand-chose ! Au centre, l’arc de Septime Sévère et une grande allée de promenade tracée dans l’axe et à l’emplacement supposé de la Via Sacra. Au premier plan à gauche, la Curia Julia transformée en église, après un pâté de maisons et d’immeubles occupant les vestiges de la basilique Aemilia on devine les colonnes du pronaos du temple d’Antonin et Faustine lequel accueille dans sa Cela l’église San Lorenzo in Miranda ; derrière, en arrière-plan, on aperçoit les formidables structures de la basilique de Maxence. A droite, quasiment rien, rien des vestiges de la basilique Julia, du temple de César, de celui de Castor… Seulement la colonne de Phocas (608) et le mur des Jardins farnésiens car la colline du Palatin était encore occupée par des couvents et des jardins.

 

Presque tous les vestiges du forum romain sont encore recouverts de plus d’un mètre de terre car ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle, après la prise de Rome par les troupes royales le 20 septembre 1870, que seront lancées des fouilles archéologiques systématiques et que seront progressivement identifiés les principaux monuments du forum.

 

« Dès le 8 novembre 1870, un décret du lieutenant du roi instituait une surintendance des fouilles pour la ville et la province (…). Huit jours plus tard, les travaux du Forum commençaient. En même temps on fouillait aux thermes de Caracalla, aux jardins Farnèse, à la villa d'Hadrien, à Ostie, un peu partout »[1].

 

Pour permettre l’extension des fouilles et assurer la conservation des monuments antiques, il avait alors été proposé de créer une vaste zone de parc archéologique, lieu public de promenade, mais aussi de recherche archéologique et de conservation.

 

Beaucoup plus largement que la bande étroite du forum tel qu’elle était aménagée en 1859, les historiens connaissaient l’existence des forums impériaux, Trajan, César, Auguste, Nerva et Vespasien, situés sous les maisons du quartier Alessandrino construit dans la seconde moitié du XVIe siècle par le cardinal Michele Bonelli, né à Alessandria (d'où le nom du quartier), et neveu de Pie V Ghislieri (1566 / 1572)[2]. Le quartier d’habitation se composait de maisons modestes, d’immeubles mais aussi de bâtiments prestigieux comme le petit palais de Sixte IV, la maison du Cardinal Accolti, le Conservatoire de Santa Eufemia, l’église Sant’Urbano ai Pantani, les palais Ghislieri et Flaminio Ponzio. Sa rue principale, la via Alessandrina, était bordée de hauts immeubles d’habitation dont les rez-de-chaussée abritaient des commerces et des ateliers d'artisans et il était envisagé de l’élargir pour assurer une jonction avec la via Cavour conduisant à la gare de Termini.

 

Dans les années 20, « le Rénovateur de la Nation », « l’Artisan des destinées nouvelles de la Patrie »[3], ayant décidé que « les monuments millénaires devaient s’élever dans une solitude nécessaire », les immeubles du quartier Alessandrino (5 000 pièces) et leurs habitants (4 000 personnes) étaient de trop et le quartier fut rasé, entre 1929 et 1931, pour dégager les forums impériaux et créer la voie majestueuse dell'Impero (la voie de l’Empire, aujourd’hui via dei Fori Imperiali) reliant la piazza Venezia au Colisée. Des fouilles archéologiques préalables, hâtives, ne permirent pas de faire des relevés précis et une large partie des forums impériaux mis à jour avec la destruction du quartier Alessandrino se retrouvera enterrée sous la fastueuse via dell’Impero ! Comme quoi la priorité n’était pas la mise à jour des ruines antiques, mais bien la création d’une large avenue propre aux manifestations du régime et à ses défilés militaires.

 


[1] Gaston Boissier. « Promenades archéologiques - Les fouilles de l’Esquilin et du forum de Rome ». In « Revue des Deux Mondes (1829-1971) ». Vol. 20, n°4. 15 / 04 / 1877.

« Cronologia della riscoperta del Foro romano dal 1870 ». Site Associazione Roma Bella.

[2] Sovrintendenza Capitolina ai Beni Culturali. « La Via Alessandrina ». 2017.

[3] Termes utilisés par Carlo Emilio Gadda dans le roman « L'Affreux pastis de la rue des Merles ». 1963.

 

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12 février 2026

Rome disparue (14/27). Campitelli (X-3) - Via Obomono et piazza della Consolazione.

Transformer un lieu populaire et animé en parking à voitures

 

 

Ettore Roesler Franz, peintre et aquarelliste (1845 / 1907), a pris cette photo de la via Omobono entre 1880 et 1890. Cette rue, aujourd’hui disparue, a été remplacée par le vico Jugario qui traverse la piazza della Consolazione, passe sous la roche tarpéienne et longe la falaise du Capitole. Les points de repère sont difficiles à trouver, tous les immeubles de la zone ayant été détruits à l’exception de l’église Sant’Omobono dont on devine la façade, un peu plus haute, à gauche. Compte-tenu de la pente de la rue et de la façade de l’église, le lieu de prise de vue doit se situer environ à la limite actuelle de la piazza della Consolazione, en direction de la via del Teatro di Marcello, en contrebas.

 

Toutes les maisons et immeubles de cette photo ont donc été démolis dans les années 30 pour faire place à la construction d’immeubles de bureaux municipaux à gauche, ériger des murs de soutènement de la colline du Capitole à droite, en dégageant ses pentes de toutes constructions, immeubles, maisons, hangars et cabanes, pour y installer un petit jardin-square et retrouver l’emplacement de la falaise de la roche tarpéienne. Dans le même élan, tous les immeubles d’habitation, de quatre à cinq étages, situés à l’arrière de cette prise de vue, en partie sur la piazza della Consolazione et entre le Capitole et Santa Maria della Consolazione, ont été rasés.

 

Le promeneur d’aujourd’hui, dans ces lieux désormais vides d’habitants et servant de parking à voitures, a bien du mal à imaginer combien cet endroit était animé il y a un à deux siècles ! C’est qu’actuellement, outre l’absence d’habitants, le vico Jugario ne mène quasiment à rien : à l’impasse de la via Monte Tarpeo ou à la via di San Teodoro qui serpente pour rejoindre le cirque Maxime. Il en était tout autrement en 1880[1]. Au nord-est, par la vicole di Monte Caprino, on montait sur la place du Capitole et, par la via del Foro Romano, on pouvait traverser le Forum pour atteindre les quartiers Alessandrino et Monti ; au sud, la via della Bocca della Verità (aujourd’hui devenue l’autoroute urbaine de la via del Teatro di Marcello) permettait d’atteindre le Foro Boario et le marché général alimentaire de Rome, installé depuis 1882, sur la via dei Cerchi ; en sens inverse, on atteignait la piazza Montanara, au pied du Teatro di Marcello dont les arches étaient occupées par des artisans, des charbonniers et des bouchers. La place était fréquentée par les vendeurs de légumes et de pain, les marchands de chevaux, et des petits métiers en plein-air comme les barbiers et les écrivains publics ; elle était aussi un lieu d’embauche pour les journaliers qui y attendaient les offres de tâches, voire même pour l’incorporation de volontaires dans les armées du royaume de Naples en lutte contre les Garibaldiens (1860)[2] !

 

Manifestement cette rue, comme le montrent également les autres photos d’Ettore Roesler Franz de la piazza della Consolazione ou du vicole di Monte Caprino, était alors très fréquentée ! Il s’agissait d’une population de gens très modestes, ouvriers, artisans, journaliers, paysans, travailleurs agricoles ou bergers. La via Omobono était l'un des points d'accès au marché romain pour les producteurs venant de la voie de l'Appienne et de la via Ostiense. Son importance sociale et commerciale est illustrée par le fait, qu'au milieu du XIXe siècle, entre la via de la Bocca della Verità et le vicole di Monte Caprino, la via di San Omobono comprenait jusqu'à six tavernes, une auberge et un café ! On est bien en peine aujourd’hui d’en trouver un, à l’exception notoire, sur la piazza della Consolazione, du restaurant « In Roma », spécialiste de la carbonara.

 

En 1936, lors des travaux de construction des grands immeubles de bureaux communaux, au carrefour avec la via del Teatro di Marcello, a été mis à jour un site antique comprenant notamment trois temples de la période républicaine. L'église de Sant’Omobono, nommée à l'origine San Salvatore in Portico, est d’ailleurs érigée sur les soubassements de l’un des temples, entre ceux, jumeaux, des temples de Fortuna et de Mater Matuta construits au Ve siècle av. J-C. Connue dans les documents depuis 1470, l'église a été reconstruite dans ses formes actuelles en 1482. En 1574, le bâtiment a été cédé à l'Université des Arts et Métiers (Confrérie) des tailleurs laquelle a nommé l'église du nom de son saint-patron, saint Homebon, et pris en charge la restauration du bâtiment et l'achèvement de sa façade. Dans la même église se sont installées les confréries des cordonniers, des tailleurs et des giletiers.

 


[1] SPQR. « Piano regulatore ». 1883.

[2] Rome and Art. Piazza Montanara ». RomeAndArt.eu.

Innamorati di Roma. « La fontana di piazza Montanara ». Innamoratidiroma.it.

 

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9 février 2026

Rome disparue (13/27). Campitelli (X-2) - Piazza dell’Aracoeli.

Priorité à la grandeur de Rome et aux défilés

 

 

La photo, prise en 1887, pourrait l’avoir été du haut de la tour du Capitole compte-tenu de l’axe allant de la fontaine Aracoeli (autel du Ciel – on la devine au centre de la photo, au fond de la place) et la statue de droite des Dioscures en premier plan. Au premier plan, au centre, la cordonata, l’escalier qui permet d’atteindre la piazza del Campidoglio entre les statues des deux Dioscures. A droite, derrière le jardinet, c’est la scalinata, l’escalier qui permet de monter à la basilique Santa Maria in Aracoeli. Il était alors bordé d’immeubles et de maisons. Au centre de la photo, un élargissement triangulaire de la rue constituait une place au fond de laquelle avait été positionné la fontaine en 1589.

 

La place accueillait un marché et se dénommait alors piazza del Mercato ! Ce marché n'était pas qu’un lieu de commerce, mais il était aussi un lieu historique, conséquence des débats politiques et des prédications qui s’y déroulaient au pied de la colline du Capitole, siège de la municipalité de Rome. En 1345, le tribun Cola di Rienzo expose une peinture-manifeste contre la noblesse, les conseillers à la solde des nobles et les administrateurs corrompus[1] ; en 1442, saint Bernard de Sienne prêche contre le jeu et l'usure ; en 1551, saint Ignace de Loyola y crée sa première école de grammaire et de doctrine chrétienne et, en 1713, Rosa Venerini ouvre la première école publique féminine à Rome dans le but de donner une formation chrétienne aux femmes du peuple et de les préparer à la vie qui les attendait.

 

Comme le montre cette photographie, toute la zone comprise autour du Capitole, y compris ses pentes, était densément construite depuis le moyen-âge, de maisons, d’immeubles, de palais et d’églises, avec des rues et des placettes, où vivait une population mêlée de nobles, de bourgeois, de petites gens, d’ouvriers et d’artisans. La disparition de cet ensemble urbain s’est opérée en deux temps, un premier au tournant du XIXe au XXe siècle avec l’érection du monstrueux Vittoriano, le monument commémoratif à Vittorio Emanuele II, dans l’axe de la via del Corso supprimant toutes les constructions sur la pente nord du Capitole ainsi que toutes les constructions qui pouvaient le masquer à partir de la piazza Venezia. Le second temps s’est déroulé trente ans plus tard, quand le régime fasciste a décidé de supprimer toutes les constructions pouvant cacher, ou gêner la mise en valeur, des monuments de l’antiquité romaine avec tout particulièrement la création de deux grands axes de circulation la via dell’Impero (rue de l’Empire, aujourd’hui via dei Fori Imperiali) et la via del Mare (rue de la Mer, aujourd’hui via del Teatro di Marcello entre la piazza Venezia et la basilique de San Nicola in Carcere), laquelle devait conduire ensuite par une autoroute jusqu’à Ostie.

 

A partir de 1928, les travaux de percement de la via del Mare ont profondément modifié la piazza del Aracoeli. A gauche, le premier immeuble a été abattu ; le second, le Palais Massimo di Rignano Colonna du XVe siècle rénové au XVIIe siècle par Carlo Fontana, a vu son angle coupé pour permettre l’agrandissement du passage. A droite, tout le pâté de maisons et d’immeubles a été rasé, y compris sur les pentes du Capitole. L’église insérée dans ce bloc d’immeubles, Santa Rita in Cascia (Carlo Fontana, 1655), que l’on devine sur la photo en haut à droite, a été démontée et reconstruite 250 mètres plus loin, vers le Teatro di Marcello. Seul son clocher roman, construit sur la pente du capitole et que l’on devine également sur la photo, est resté en place sur le côté du Vittoriano ! La destruction de toute la partie occidentale de la piazza d'Aracoeli, outre qu’elle a abattu les palais Santacroce-Gamberucci, Fabi-Silvestri et l'église de San Venanzio (XIIIe siècle), a également fait disparaître la scénographie imaginée par Michel-Ange. La cordonata était positionnée dans le prolongement de la place, en passant de l’espace enserré dans des immeubles vers l’espace ouvert et en élévation de la rampe montant au Capitole. De la place, il ne subsiste finalement des immeubles que sur deux de ses côtés, à gauche et au fond, faisant aujourd’hui de cet espace un simple diverticule de la piazza Venezia.

 

Dans le grand vide créé avec les via del Mare et dell’Impero, dominé par le Vittoriano, il avait été imaginé dans les années 30 de construire un bâtiment pour la Confédération fasciste de l'industrie, puis deux portiques, de part et d’autre du Vittoriano, comme deux bras à la façon de la colonnade de la place Saint-Pierre[2] (en plus petit), pour finalement se contenter des deux médiocres squares ornés de haies et de pins du paysagiste Raffaele De Vico en collaboration avec l'archéologue Corrado Ricco.

 


[1] Tommaso di Carpegna Falconieri. « Les premières années (1313-1346) ». In « Il se voyait déjà Empereur ». 2019.

[2] « Vista della sistemazione di piazza Venezia ».  In « L’Illustrazione italiana ». 01/03/1931. Info.roma.it.

 

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6 février 2026

Rome disparue (12/27). Campitelli (X-1) - Couvent de Santa Maria in Aracoeli et tour de Paul III.

Le quartier Alessandrino rasé

 

 

Cette photo a été prise en 1880, vraisemblablement d’une terrasse du palais Valentini situé entre la via IV Novembre et la colonne de Trajan. L’angle de prise de vue est compris entre la colonne de Trajan, à gauche, et le tambour du dôme de l’église Santa Maria di Loretto, à droite. La quasi-totalité des bâtiments qui y sont représentés ont aujourd’hui disparu, aux exceptions des bâtiments du premier plan (colonne de Trajan, toit du palais Valentini, tambour de l’église Santa Maria di Loretto) et, au fond, légèrement à gauche, le palais du Sénateur et sa tour, avec au centre une partie du faîte du toit de la basilique Santa Maria in Aracoeli.

 

Tous les immeubles du quartier Alessandrino, ainsi que les maisons plus petites érigées sur les pentes de la colline du Capitole, visibles sur ce cliché, ont été rasés, soit dans les années 1930 pour les premiers, soit dans les années 1880 pour les secondes. Au fond, à droite, la structure massive et fortifiée avait été construite entre 1534 et 1542 par l'architecte Jacopo Meleghino, à la demande du pape Paul III Farnese (1534 / 1549). La tour de Paul III a été démolie en janvier 1886 à l'occasion des travaux de construction du Vittoriano : elle occupait approximativement la position de l'actuelle statue équestre du roi d’Italie, Vittorio Emanuele II. Le bâtiment qui lui est accolé, sur sa gauche, appartenait au couvent d'Aracoeli, construit à partir des VIIe et VIIIe siècles et comprenant des bâtiments de différentes époques. Démoli à la même période que la tour, il occupait la position actuelle de la partie gauche de la grande colonnade du Vittoriano.

 

Au sommet du Capitole, sur les vestiges d'une structure byzantine fondée en 574, avaient été érigés une église et son couvent appelés Santa Maria del Campidoglio, gérés par les Bénédictins. En 1249, le pape Innocent IV Sinibaldo dei Fieschi (1243 / 1254) cède le complexe aux Franciscains qui, à la fin du XIIIe siècle, commencèrent les travaux d'une nouvelle église de style gothique, nommée quelques temps plus tard, Santa Maria in Aracoeli (Sainte-Marie-de-l'autel-du-Ciel). Le bâtiment a été achevé au milieu du XIVe siècle lorsque le célèbre escalier en marbre (scalinata) a été construit pour l'atteindre (1348). 

 

Jugeant le palais du Vatican trop éloigné, Paul III Farnese, dans la continuité de Paul II Barbo (1464 / 1471), opta en faveur d’un logement dans le palais San Marco (aujourd’hui palais de Venise), au cœur même du tissu urbain. Mais, au lendemain de la prise de Rome et de son sac par les lansquenets de Charles Quint, en 1527, Paul III décida de faire construire une puissante tour défensive à proximité, sur la colline du Capitole, dans le jardin du couvent franciscain d'Aracoeli. Cette villa-forteresse comprenait également une loggia et un jardin secret et, à l'intérieur, de riches décorations. Conscient que son prédécesseur, Clément VII Medici (1523 . 1537) n'avait dû en 1527 sa survie, ou sa liberté, qu'à sa fuite par le passeto di Borgo[1] et à son refuge dans le puissant château Sant'Angelo, Paul III décida de relier la tour qu'il avait fait ériger sur le Capitole par un passage surélevé et fortifié avec le palezetto San Marco (un petit palais Renaissance autrefois accolé au palais San Marco) situé en contrebas. De cette manière, le système défensif palais / passage / forteresse, caractéristique du Vatican et du Castel Sant'Angelo, avait été reproduit en plein cœur de Rome !

 

En 1878 le Parlement italien, après la mort du souverain Vittorio Emanuele II, décidait de lui dédier un monument national pour honorer son rôle éminent dans l’unification italienne. Après deux concours internationaux, en 1880 et 1882, le projet de l’architecte Giuseppe Sacconi, inspiré du grand autel de Zeus à Pergame (nord de Smyrne) découvert en 1871, fut choisi pour être érigé sur le lieu historique et prestigieux du Capitole. L’édifice devait être suffisamment imposant pour être vu du Corso et de la via Nazionale, et faire contrepoids à la coupole de la basilique Saint-Pierre qui domine la ville. Mais pour construire le monstre, des quartiers entiers médiévaux et de la Renaissance ont été rasés ; le couvent d'Ara Coeli, la tour de Paul III, le passetto qui la reliait au Palazzetto San Marco (1467) lequel a été déplacé brique à brique, le palais Bolognetti-Torlonia (XVIIe), la maison de Michel-Ange, l'atelier de Pietro da Cortona[2]

 


[1] Le Passetto di Borgo est un passage long de 800m, surélevé et fortifié, qui permet de joindre le palais du Vatican au château Sant’Angelo.

[2] Comune di Roma. « Au kilomètre zéro - Du Capitole à la place de Venise ». Sd.

Site Trastevere App. « Vittoriano: storia e trasformazione urbanistica ». 2019.

 

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3 février 2026

Rome disparue (11/27). Pigna (IX-1) – Largo di Torre Argentina et via delle Botteghe Oscure.

Priorité aux ruines antiques

 

 

La photo a vraisemblablement été prise vers 1930. Au premier plan, s’ouvre l’excavation réalisée à l’emplacement d’un pâté de maisons du Largo di Torre Argentina. Au second plan, au milieu, se dresse une tour médiévale, la torre del Papito, qui vient d’être isolée des maisons qui l’entouraient. En arrière-plan, à droite, s’ouvre une rue étroite, la via delle Botteghe Oscure. La photo rend compte d’un premier chantier, modeste, du régime fasciste dans Rome, la démolition d’un bloc de bâtiments situés derrière la placette du Largo di Torre Argentina, sur le corso Vittorio Emanuele, pour y construire à l’origine un nouvel immeuble « l’Istituto Romano dei Beni Stabili ».

 

Dans le cadre du plan d’urbanisme, dit « de régulation » de 1909, confirmé en 1919, il était prévu de construire des bâtiments sur la placette du Largo di Torre Argentina. Par suite de la guerre, ce n’est qu’en 1924 que débutèrent les travaux de démolition d’un bloc d’immeubles comprenant l'église San Nicola de'Cesarini (XVIIe) et des maisons médiévales adjacentes. Au cours des travaux d’excavation, les ouvriers exhumèrent les vestiges d'une statue colossale, grecque, en marbre, de la déesse Fortune ; la tête mesurant 1,46 mètres ! Des fouilles plus profondes firent apparaître un complexe archéologique de temples de l'époque républicaine. Il fallut en référer au Duce qui, après une visite sur le site en 1928, décida de faire exhumer les vestiges antiques, de les laisser à découvert et de créer ainsi un nouveau forum, l’Area Sacra. La priorité des priorités étant désormais de souligner la filiation entre la Rome antique et la Rome fasciste. A partir de février 1929, les travaux d'aménagement et de restauration des soubassements de quatre temples (509 / 27 av. J-C), remaniés à de nombreuses reprises au cours de cette période[1], ont commencé sous la direction, encore une fois, d'Antonio Muñoz, inspecteur général des antiquités et beaux-arts du gouvernorat de Rome de 1928 à 1944. Toutes les constructions postérieures aux temples ont été supprimées, les colonnes et éléments architecturaux trouvés en morceaux étant restaurés et relevés. Pour les non-spécialistes de l’architecture antique, le plus intéressant est constitué par le podium de stuc situé derrière le temple rond, dit de « la Fortune ». C’était la Curie de Pompée où se réunissait le Sénat après la destruction par un incendie, en 52 av JC, de la « Curia Hostilia » située sur le forum. C’est donc là que César fut assassiné le 15 mars 44 av. JC.

 

Après un long abandon, puis une restauration des lieux grâce à un acte de mécénat culturel du joailler Bulgari, l’Area Sacra est accessible[2] depuis juin 2023 avec des espaces de circulation et un musée… en respectant bien entendu la quiétude de la colonie féline qui s’y est installée ! L’entrée s’effectue par la tour del Papito (ou tour Boccamazza), une tour du XIIe siècle autrefois enserrée dans des immeubles et redécouverte lors de la création de l’Area sacra[3]. En prime, pour la rendre plus médiévale, Antonio Muñoz, lui a ajouté un porche et des blasons avec des matériaux récupérés d'une maison voisine, de l'église de San Nicola dei Cesarini et du palais Aquari, démolis entre 1927 et 29. Le toponyme de la tour proviendrait du surnom de son propriétaire, Pietro Pierleoni[4], probablement en raison de sa petite taille, et qui sera antipape sous le nom d’Anaclet II suite à une obscure querelle entre grandes familles romaines appuyées les unes par le roi Franc, les autres par le roi normand de Sicile.

 

Dans le plan directeur de 1931, le côté gauche de la via delle Botteghe Oscure (appelée au Moyen-Âge « ad apothecas obscuras » du fait des boutiques installées dans les ruines antiques) devait être détruit dans le but d’augmenter la largeur de la voie reliant le Largo di Torre Argentina à la Piazza Venezia et faciliter la circulation. C'est à cette occasion qu’ont été découverts les vestiges du Temple des Nymphes, un temple de l'époque républicaine inséré au centre du Porticus Minucia Frumentaria, un porche à arcades construit probablement sous l’empereur Claude où le blé était distribué gratuitement. Deux colonnes de tuf, avec des chapiteaux corinthiens de travertin, ont été relevées et correspondent au flanc droit du Temple des Nymphes. L’élargissement de 1938 ne servit à rien, sinon à permettre une extension de la ligne 8 du tram jusqu’à la piazza Venezia en 2012 !

 

Via delle Botteghe Oscure, sur un bâtiment de l’insula Mattei, au n°35, en face de la Torre del Papito, une gracieuse madonelle, la Madonna della Providenza, rappelle les miracles de 1796.

 


[1] Sovrintendenza Capitolina ai Beni Culturali. « Area Sacra di Largo Argentina ».

[2] Mardi à dimanche, de 9:30 à 16:00 (hiver) ou 19:00 (été).

[3] Sovrintendenza Capitolina ai Beni Culturali. « Torre del Papito ».

[4] Pietro était le fils de Pier Leoni, consul de Rome, et lui-même fils d’un Juif converti du Trastevere.

 

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31 janvier 2026

Rome disparue (10/27). Sant’Eustachio (VII) – Corso del Rinascimento.

Tout droit ! Pas de quartier !

 

 

La photographie a été prise en 1900 (L’Illustrazione Italiana, 24/06/1900). Elle représente la cérémonie d’ouverture de la XXIe législature du Sénat avec déploiement de troupes devant le bâtiment du Palais Madama où le Sénat avait été installé en 1871 après l’unité italienne. Devant le palais, une petite place, la piazza Madama, permettait ce type de manifestation, mais les voies d’accès à la place, visibles en arrière-plan, sont étroites. C’est que l’accès y était assuré par deux rues parallèles qui longeaient la piazza Navona sur son côté est. Entre ces deux rues, irrégulières et étroites, étaient située une série d’immeubles des XVIIe et du XVIIIe siècles, comme dans la Spina di Borgo (avant le tracé de la via della Conciliazione).

 

Mussolini avait l’ambition de modifier profondément la capitale du nouvel État fasciste en divisant les problèmes qu’il avait à traiter en deux catégories : ceux liés aux « nécessités » de la ville et ceux liés à la « grandeur » de Rome. Les problèmes de la nécessité étaient ceux d’un développement urbain moderne dans une ville encore largement à structure médiévale : circulation de l’air, des fluides, de la lumière, des personnes et des véhicules. Les problèmes de la grandeur faisaient référence à la volonté du régime de « libérer » la ville antique de ses « incrustations bâties parasitaires », comme de ses populations pauvres ou issues de l’exode rural, tout en créant une Rome monumentale du XXe siècle.

 

L’aménagement du Corso del Rinascimento avait été inscrit dans le plan directeur d’urbanisme de 1931[1]. Il répondait aux « nécessités » de facilitation des communications entre les quartiers des Prati (au nord, rive droite - castel Sant’Angelo) et celui du Trastevere (au sud, rive droite - viale di Trastevere). Pour cela il fallait couper à travers la rive gauche, dans la boucle du Tibre et dans l'une des zones les plus riches en histoire de Rome, le long des places Navona, dei Fiori, entre les palais Farnese et Spada, pour aboutir finalement en amont du ponte Sisto ! Avec les guerres menées par le régime fasciste, celui-ci n’aura pas les moyens de réaliser ce projet et le Corso del Rinascimento se contentera de se raccorder à des voies tracées à la fin XIXe, avec le pont Umberto Ier et la via Zanardelli au nord, le Corso Vittorio Emanuele II, le Largo di Torre Argentina et la via Arenula au sud[2]. Toutefois, les préoccupations liées à la « grandeur » de Rome n’étaient pas non plus absentes puisqu’ont été rasés palais et maisons anciennes fermant, au nord, la Piazza Navona afin de faire apparaitre les vestiges du stade de Domitien enfouis sous 4m50 de terre.

 

Les travaux d’ouverture[3] de la voie débutèrent le 21 avril 1936 en commençant par la démolition des vieilleries, certes « pittoresques », mais décadentes du passé (!). D'antiques bâtiments ont été totalement ou partiellement détruits (palais Cordelli alle Cinque Lune, Piccolomini, Baldinotti-Carpegna…) pour créer une voie large, bordée de bâtiments neufs, à l’architecture insignifiante et médiocre. L’église San Giacomo degli Spagnoli, du XVIe siècle, n’a pas été davantage épargnée perdant dans l’affaire son abside et son transept qui ne respectaient pas l’alignement voulu. Le palazzo Baldinotti-Carpegna (au n°44), du début des années 1500, modifié au XVIIe siècle par Giovanni Antonio De Rossi, à la demande du banquier florentin Cesare Baldinotti, a été démoli et reconstruit ! Une fresque de Lodovico Giminiani, représentant le fondateur de la famille Carpegna, ayant néanmoins été sauvée, détachée et repositionnée au plafond du Couloir du Héros du Palais Madama. En plus d'avoir entraîné la perte de bâtiments et de ruelles historiques, la nouvelle voie a dénaturé les points de vue sur la Piazza Madama qui s'est retrouvée plus qu'élargie après les travaux. D’autre part, pour fermer la perspective de la piazza Navona, des immeubles seront reconstruits comprenant des vitrines pour permettre aux passants d’apercevoir les ruines du stade antique.

 

Malgré les promesses des autorités, aucun relevé architectural sur les bâtiments démolis du Corso n'a été réalisé, et aucun document n'a été rédigé sur le déroulement des démolitions. Les intentions du régime de documenter la zone urbaine, avec des photographies faites à l'intérieur et à l'extérieur des bâtiments avant leur démolition, sont restées lettre morte.

 


[1] « Piano Regolatore Generale di Roma del 1931 ». Site Rerum Romanarum.

[2] « Corso del Rinascimento ». Site Innamorati di Roma.

[3] Fabien Mazenod. « Rénovation urbaine de la Rome fasciste – Gouvernance et enjeux patrimoniaux ». In « Économie régionale et urbanisme ». Décembre 2014.

 

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28 janvier 2026

Rome disparue (9/27). Parione (VI) – Corso Vittorio Emanuele.

Une Rome hausmannienne ?

 

 

Cette photographie a été prise devant la Chiesa Nuova, avant le début des travaux de démolition des années 1880, démolitions qui devaient assurer l'ouverture d’une avenue permettant de relier la piazza Venezia au quartier du Borgo de l’autre côté du Tibre. Devant la Chiesa Nuova, il y avait une placette sur laquelle débouchaient des ruelles et on reconnait, à droite, la façade de l’oratoire des Philippins (1650). Deux voies permettaient de traverser le quartier d’est en ouest, de part et d’autre de la Chiesa Nuova : au nord, les via di Banchi Nuovi et del Governo Vecchio, au sud, les via di Banchi Vecchi, dei Pellegrino et dei Giubbonari. Les premières formaient une section de la « via Papalis » ; le pape nouvellement élu la parcourait pour prendre possession de son évêché de San Giovanni in Laterano, mais toutes deux musardaient en contournant églises, palais, ruines antiques et maisons médiévales.

 

Cette configuration urbaine ne correspondait pas au souhait des autorités italiennes d’avoir une capitale « moderne » pour le nouvel État unifié le 20 septembre 1870 avec la prise de Rome par les troupes royales. Dès le 30 septembre, un comité d’ingénieurs et d’architectes était mis en place pour élaborer des projets « d’améliorations et d’embellissements » de la ville. En novembre 1871, le Conseil municipal approuvait un projet de développement urbain (plan Pianciani-Viviani) qui prévoyait de créer une large voie transversale[1]. Côté Tibre, la nouvelle artère devait se brancher, au nord sur le ponte Sant’Angelo et, à l‘ouest, sur un nouveau pont, le ponte dei Fiorentini. A l’autre extrémité, la voie devait rejoindre la via del Gesù élargie. Le plan Pianciani-Viviani sera écarté, en 1874, par la nouvelle municipalité dominée par la noblesse noire (soutient de la papauté), mais la nouvelle artère n’en sera pas moins réalisée. En 1886, elle sera dénommée Corso Vittorio Emanuele II[2], du nom du premier roi d’Italie (1861 / 1878).

 

La nouvelle voie n’est pas parfaitement rectiligne car, d’abord orientée est / ouest, elle devait pouvoir se brancher sur le ponte Sant’Angelo par l’intermédiaire de la via del Banco di San Spirito à orientation sud / nord mais aussi parce qu’il existait, en cours de route, quelques édifices remarquables qu’il fallait contourner ou, au contraire, mettre en valeur pour donner du lustre à cette nouvelle artère : l’église Sant’Andrea della Valle, le Palais de la Chancellerie, la Chiesa Nuova, le palais Massimo alle Colonne... Sans compter qu’il fallait indemniser les propriétaires et donc éviter les coûts excessifs ! Tout cela explique quelques placettes aux formes curieuses : piazza di San Pantaleo ou piazza della Chiesa Nuova. La réalisation ne s’est pas faite sans destruction de façades et de palais (palais Sora et Sforza-Cesarini), d’autres furent construits, ou leurs façades refaites, dans un style généralement néo-renaissance-italienne, donnant une certaine homogénéité architecturale au Corso Vittorio Emanuele.

 

La référence de ce projet urbain était évidemment celui de la ville de Paris et les transformations conduites par le préfet Haussmann. Celles-ci étaient basées sur quelques principes : faciliter les transferts de flux (personnes, liquides, matériaux), prévenir des soulèvement populaires (larges voies quadrillant l’espace), améliorer les conditions d’hygiène (réseaux d’air, d’eau et de déchets), principes qui participaient à remodeler en profondeur la ville et la répartition de sa population. A Rome, peut-être du fait de la concentration de sites d’exceptionnelle valeur artistique (églises, palais et ruines antiques), mais aussi de la disponibilité de grands espaces pour assurer l’expansion de la ville (Esquilin, Prati), le remodelage du centre-ville entre 1870 et 1920 a été plus modeste. Il a concerné l’ouverture de quelques artères en « éviscérant »[3] le tissu urbain (Corso Vittorio Emanuele, via Cavour, berges du Tibre), ainsi que la démolition de deux zones urbaines (colline du Capitole pour l’érection du Vittoriano, et le ghetto). Toutes les propositions du plan Pianciani-Viviani ne furent pas réalisées, comme l'élargissement de la via del Banco di San Spirito ou celle du ponte Sant’Angelo[4], et les interventions ont été conçues et réalisées de façon moins sauvage que celles qui suivront dans les années 1920 / 1930 !

 


[1] Domenico Cecchini. « Principali fasi della trasformazione urbana - Formazione della citta' industriale XIX secolo ». Università degli studi di Roma. Sd.

[2] En 1944, la municipalité de Rome a considéré que le nom de la rue était désormais d'usage courant chez les Romains, en ajoutant toutefois la numérotation II, pour préciser qu'il ne s'agissait pas de Vittorio Emanuele III, impliqué dans le fascisme et la signature des lois anti-raciales.

[3] C’est le terme généralement utilisé dans les textes italiens pour en parler !

25 janvier 2026

Rome disparue (8/27). Ponte (V) - Lungotevere Tor di Nona.

La protection contre les crues du fleuve

 

 

La photo a été prise avant 1888, de la rive droite du Tibre, en direction de la rive gauche et à hauteur de la via Tor di Nona dans le rione de Ponte. Le premier dôme qui apparait est celui de l’église San Salvatore in Lauro avec, à sa gauche, son campanile. Le second dôme, plus à droite est celui de Santa Agnese in Agone. A gauche du campanile de San Salvatore in Lauro, on devine le dôme aplati de Santa Maria della Pace et, à son côté, la lanterne hélicoïdale de Sant’Ivo della Sapienza. On peut même distinguer, entre campanile et dôme de San Salvatore, la tour du Capitole ! A gauche enfin, le grand dôme aplati du Panthéon et la tour des Milices. Compte-tenu de la position des principaux édifices, la photo a été prise du château Sant’Angelo.

 

L’imposant bâtiment, au premier plan et au centre, est le Teatro di Apollo, ex prison papale de Tor di Nona, photographié à la veille de sa démolition, en 1888, pour construire les digues du Tibre. La photo rend compte de l’urbanisation le long du fleuve : les maisons sont collées les unes aux autres et ont les pieds dans l’eau, leur emplacement ayant été gagné sur les berges naturelles du fleuve, participant par exemple, à obstruer les arches des rampes d’accès du ponte Sant‘Angelo. Le Tibre ayant le profil d’un fleuve méditerranéen, connait de brusques variations de débits. Enserré entre les hautes murailles des maisons, freiné par des ponts trop étroits (ponts Milvio et Sant’Angelo), ou les ruines de ponts antérieurs (ponte rotto, Neroniano, Valentiniano) ainsi que par les épaves des bateaux ou des moulins dans son lit, alimenté par les égouts qui s’y jettent, le Tibre débordait assez régulièrement causant des dégâts importants. Le 28 décembre 1870, un peu plus de deux mois après la prise de Rome par les troupes royales, Rome subit une grande inondation à la cote 17,22m, la plus importante depuis 1637. Ce fut l’occasion d’une lutte administrative, technique, financière et politique, entre le nouveau pouvoir souhaitant faire de Rome la capitale du royaume d’Italie et l’administration municipale romaine encore dominée par la haute noblesse noire liée à la papauté[1].

 

En 1875, le parlement vota une loi concernant la réalisation des travaux hydrauliques à effectuer pour préserver la ville de Rome des inondations du Tibre. En 1876, les travaux sont engagés bien que d'une ampleur modérée au début ; il s'agit d'un dragage, d’ôter moulins et barges, d’éliminer les restes archéologiques faisant obstacle à l’écoulement des eaux et d'un renforcement des rives. Puis, progressivement, ont été réalisés des murs puissants, sur 8 km de long, du Scala de Pinedo, au nord, jusqu'aux quais de Ripa Grande, au sud, de 18,45 mètres de haut avec une inclinaison de 70% et, à leurs pieds, un large quai de 8 mètres capable de servir de contrefort, avec une largeur constante de 100 mètres entre les deux rives et la création d’arches supplémentaires pour plusieurs ponts[2]. La construction des digues a entraîné la disparition des ports de Ripetta (au nord) et de Ripa Grande (au sud) dont le trafic diminuait avec l’extension du transport ferroviaire. Une partie importante du tissu urbain a été détruit notamment tous les bâtiments surplombant la rivière dont quelques-uns de valeur artistique ou historique :l'hospice des mendiants du XVIIe siècle, le théâtre Apollo, Santa Maria in Posterula et le Palazzo Altoviti, et le jardin de la Farnesina qui a été radicalement réduit. C’est également à cette occasion que le ghetto, un quartier bas le long du Tibre, particulièrement insalubre, a été rasé.

 

La création de voies sur les digues, voies qui n’existaient pas précédemment, ombragées après la décision de planter des rangées de platanes en 1883, a généré de larges boulevards le long desquels s’est réorganisée l’urbanisation de la ville avec la réalisation de placettes, l’installation de bâtiments publics (Ara Pacis 1938, ministère de la Marine 1912/28, Palais de Justice 1889/11...), d’immeubles de bureaux ou d’habitations prestigieuses (Palazzo Primoli, 1901). Mais, le développement de la circulation automobile dans les années 60, la mise en place de sens uniques sur chacune des berges, ont fortement contribué à développer le trafic, coupant progressivement la ville et ses habitants de leur fleuve. Les quais du Tibre, mal ou pas entretenus, sont généralement peu fréquentés, voire déserts, et les Romains semblent désormais se désintéresser du Tibre.

 


[1] Denis Bocquet. « Espace urbain, travaux publics et enjeux de souveraineté. Rome et le Tibre 1870-1890 ». In « Méditerranée ». 1998. La ville et ses territoires en Méditerranée septentrionale, sous la direction de Roland Courtot.

[2] Rosario Pavia. « Lungotevere Boulevard ».  In « EcoWebTown ».  N°21. 30/06/2020.

 

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22 janvier 2026

Rome disparue (7/27). Campo Marzio (IV-2) - Port de Ripetta.

Le port fluvial nord

 

 

La photo date de 1865, elle montre un quai maçonné et deux escaliers courbes qui permettent de hisser les marchandises apportées par les bateaux au niveau de la rue. On remarque, à gauche, l’église San Girolamo dei Croati et, à droite, un peu plus élevé que les autres, l’extrémité du palais Borghese. Au centre, une rue étroite, permet d’évacuer les marchandises vers le Campo Marzio. Au XIVe siècle, il existait une brèche entre les maisons érigées au long du Tibre laquelle avait donné naissance à un accès à la berge et à un port rudimentaire. Il était utilisé pour le déchargement du bois et des barriques de vin afin d’approvisionner le quartier du Campo Marzio[1]. Deux petites chapelles y avaient été érigées, l’une à l’initiative de la corporation des aubergistes et bateliers (future San Rocco), l’autre à celle d’un ermite croate (future San Girolamo dei Croati). Le port pris une certaine importance avec la création, par Léon X de Médicis (1513 / 1521), de la voie Leonina (aujourd’hui Di Ripetta) le reliant à la piazza del Popolo.

 

Clément XI Albani (1700 / 1721) approuva le projet de construction d'un port maçonné, avec un quai et des escaliers, un peu en aval du lieu rudimentaire utilisé, au droit de la façade de l’église de San Girolamo dei Croati. Sa conception a été confiée à l’architecte Alessandro Specchi, assisté de Carlo Fontana. Admirateur de Borromini, Specchi proposa un plan de style baroque : deux escaliers courbes montaient du quai maçonné jusqu’au parvis de l’église San Girolamo dei Croati, en formant un hémicycle au milieu duquel était placée une fontaine, la fontaine Clémentine ou des Navigateurs, chargée d’abreuver les chevaux et mulets utilisés pour le transport des marchandises. Les architectes profitèrent d’un tremblement de terre récent, ayant détruit une des arcades du Colisée, pour en récupérer le travertin. Le port, inauguré le 16 août 1704, recevait des marchandises venant principalement de l’intérieur (Haut-Latium et Sabina), apportées par des bateaux de petite taille qui pouvaient passer sous les arcades du Ponte Milvio. Les bateaux venant de la mer et du port d’Ostie, s’arrêtaient plus au sud, au port de Ripa Grande, ne pouvant franchir les ponts de Rome.

 

Dans la maison située à gauche de l’église San Girolamo dei Croati, dont la photographie montre une partie de la façade,habitait la « belle milanaise » (Maddalena Riggi) qui avait beaucoup ému Goethe lors de son séjour romain, en 1788, mais la belle était fiancée et la liaison resta platonique. Goethe raconte ses adieux avant son retour à Weimar :

 

« ‘’Dès longtemps, je vois devant ma fenêtre les navires arriver et partir, déposer et prendre leur cargaison ; cela est amusant et je me demande quelquefois d’où viennent et où vont tous ces bâtiments’’. Les fenêtres donnaient sur le port de Ripetta, et le mouvement était justement très vif à cette heure (…). Elle me parla de sa position avec une entière confiance. J’étais charmé de son babil, car, à proprement parlé, je faisais une singulière figure, ne pouvant m’empêcher de passer en revue tous les incidents de notre tendre liaison, depuis le premier moment jusqu’au dernier »[2].

 

La maison de la « belle milanaise » a disparu dans les années 1930 au profit d’un large passage piétonnier vers l’imposante piazza Augusto imperatore, et la rue (via Tomacelli) qui longe l’église a été élargie en abattant la maison à sa droite.

 

La baisse du trafic fluvial sur le Tibre par suite du développement des transports ferroviaires, l’envasement du lieu du fait des crues du fleuve et de l’absence d’entretien, eurent raison de cette belle réalisation qui anticipait dans sa conception celle de l’escalier de la Trinità dei Monti. En 1878, une passerelle sur le fleuve était construite, puis l’ensemble fut démoli et réaménagé avec l’érection des digues sur les berges (1893) et la création du pont Cavour (1896)[3]. La fontaine Clémentine ou des Navigateurs, a d’abord été stockée dans les ateliers municipaux, puis sera installée un peu plus en aval, en 1930, sur la petite place située devant le palais Borghese.

 


[1] Pour remonter le fleuve, les bateaux étaient halés par des hommes, puis des buffles (1805), puis un remorqueur pontifical à vapeur (1842).

[2] Goethe. « Voyage en Italie ». 1816.

[3] Le port de Ripetta a été répliqué plus au nord, au Scalo De Pinedo, dans le quartier de Flaminio. Une haute flamme en bronze y a été érigée, en 1974, sur le Lungotevere à l'endroit où, en 1924, le député socialiste Giacomo Matteotti avait été enlevé par les fascistes mussoliniens, puis sauvagement assassiné.

 

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19 janvier 2026

Rome disparue (6/27). Campo Marzio (IV-1) – Le Teatro Augusteo et la Piazza Augusto Imperatore.

L'urbanisme du vide

 

 

Si dans les rioni de Monti et de l’Esquilin, il s’agissait d’urbaniser et de remplir un espace vide, dans le Campo Marzio l’objectif était inverse : vider un espace urbain jugé trop plein ! Ce quartier de Rome avait le malheur d’accueillir les ruines d’un monument antique, le mausolée d'Auguste construit pour conserver les cendres de l'empereur et de ses successeurs. Or cet édifice historique prestigieux, témoin de la puissance de l’Empire Romain, était enserré dans un lacis de ruelles et de bâtiments tout à fait « indignes » du nouvel empire fasciste en cours de développement et dont l’objectif était rien moins que d’égaler son illustre prédécesseur.

 

Après la chute de l'empire romain, comme cela s’est produit pour le château Sant’Angelo (ex mausolée de l’empereur Hadrien), le mausolée d’Auguste avait été transformé en forteresse dans une ville désertée où les habitants se protégeaient dans des structures fortifiées ; il devint le château de la famille Colonna, puis d’autres grandes familles romaines. Au Moyen-âge, la statue de l'empereur fut fondue pour en faire des pièces de monnaie. A la Renaissance, le mausolée servit de carrière de pierres. Puis, le centre du bâtiment s’étant effondré, les Soderini y établiront un jardin à l’italienne en 1550. Au XVIIIe siècle, le marquis Vincenzo Correa se construisit un palais contre le mausolée et transforma l’intérieur du bâtiment en théâtre connu sous le nom de « Corée ». Joutes, tournois, spectacles, feux d'artifice et corridas furent donnés en représentation à l’intérieur du mausolée jusqu'à la fin du XIXe siècle. La salle, recouverte d’une toiture, sera alors transformée en fonderie par le sculpteur Enrico Chiaradia pour façonner le cheval de Vittorio Emanuele II pour l'Autel de la Patrie (le Vittoriano). En 1908 enfin, le Teatro Augusteo, avec un toit en fer et en verre (1 - photo), sera inauguré sous la direction de l'Académie de Santa Cecilia, avec une belle salle de concert, réputée pour la qualité de son acoustique, et où se produisirent les plus grands chefs d'orchestre dont Arturo Toscanini.

 

Le plan régulateur de Rome de 1931 décidait de mettre en valeur ce monument absolument exceptionnel de la grandeur impériale romaine en rasant tout le quartier autour, entre le Tibre à l’ouest, la via della Frezza au nord, le Corso à l’est, la via Tomacelli au sud. Seules allaient échapper au massacre (voir la photo aérienne faite avant les démolitions), les églises San Ambrogio e Carlo al Corso (2 - XVIIe) surmontée du dôme de Pierre de Cortone, San Rocco al Augusto (3 - 1657, mais avec une façade du XIXe de Valladier) et San Girolamo dei Croati (4 - 1588/89). 

 

Le 22 octobre 1934, les démolitions autour du mausolée d'Auguste ont commencé sous la direction d’Antonio Muñoz, inspecteur général des Antiquités et des Beaux-Arts du gouvernorat de Rome, pour bien isoler le prestigieux édifice antique des 120 médiocres bâtiments à raser (dont l'ancien hôpital de San Rocco), sur une superficie d'environ 28 000 m2. Toujours afin de mettre en valeur le monument, la place a été entourée sur les côtés nord, est et sud, en 1938, par trois grands palais de « style » dit rationaliste, typique du régime fasciste, sévère et imposant, avec une profusion de marbre, de sculptures et de mosaïques. L’opération n’a pas donné à la ville ce lieu hautement symbolique comme le pensait Muñoz : « le monument d’Auguste, libéré des constructions indignes qui l’ont contaminé, deviendra le centre sacré de la latinité ; le lieu où tous les peuples d’Italie devront affluer (…), le but de pèlerinage de tous les peuples qui se vantent d’appartenir à la race latine »[1] ! En fait, la place est devenue une plaie béante dans le tissu urbain de Rome : un lieu vide, froid, inhospitalier, prétentieux, habité par les courants d’air[2]. Bref, l’antithèse de la Rome baroque ! Quant aux habitants, ils n’avaient plus qu’à émigrer dans les très lointaines borgate pour ne pas déparer dans le paysage.

 

« Une fois l’aménagement de la zone terminé, cette pauvre ruine rivalisa de misère et de laideur avec le précurseur de tout l’emboîtage national, la boîte de l’Ara Pacis »[3]

 

Sur le dernier côté de la place, le long du Tibre, une boite en verre, béton et faux porphyre avait été érigée, en 1937/38, à l'intérieur de laquelle le délicat petit temple de marbre blanc de l'Ara Pacis Augustae avait été inséré. Construit trop vite et à moindre coût, l’édifice ne résistera pas à l’épreuve du temps et il fut heureusement remplacé, en 2005, par une œuvre de Richard Meier.

 


[1] Antonio Muñoz. In « L’illustrazione italiana ». 4/11/1934. Cité par info.roma.it.

[2] Un nouvel aménagement de la place, en 2025, s’efforce de rendre le lieu agréable.

[3] Dolores Prato. « Deux millénaires d’histoire sur le sarcophage d’Auguste ». In « Rome, rien d'autre ». 2022.

 

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16 janvier 2026

Rome disparue (5/27). Monti Latran (I-2) Via Merulana.

Jardins, vignes, vergers et parcs dans l'enceinte d'Aurélien

 

 

De la basilique Santa Maria Maggiore part, en biais sur la droite, une large avenue, rectiligne, longue de 1 300 m, qui conduit à l’archi-basilique San Giovanni in Laterano. Elle emprunte un itinéraire tracé au XVIe siècle par Grégoire XIII Boncompagni (1572 / 1585) et auquel il donna son nom : la via Gregoriana. Celle-ci devait permettre d’organiser facilement les processions entre plusieurs lieux saints : Santa Maria Maggiore, San Giovanni in Laterano, la Scala Santa et Santa Croce in Gerusalemme. La rue fut élargie en 1589 par Sixte V Peretti (1585 / 1590) mais le premier tronçon de la voie, au départ de Santa Maria Maggiore, situé dans une zone un peu urbanisée, était plus étroit et s'appelait via Coroncina. Le 15 août 1588 était érigé, sur la place San Giovanni, sous la direction de Carlo Fontana, un des deux obélisques découverts au cirque Maxime, le plus haut et le plus ancien, taillé dans les carrières d’Assouan lors du règne de Thoutmosis III (1504 / 1450 av J.C). Le lieu choisi avait été déterminé par l’axe de la via Gregoriana qui joint les deux basiliques.

 

Cette partie d’une photo, réalisée en 1855, permet de rendre compte de l’occupation des sols à l’intérieur de l’enceinte d’Aurélien : seul le 1/3 de ses 1 400 hectares était construit (dont un cinquième en édifices religieux[1]), pour moins de 200 000 habitants. La photo a vraisemblablement été prise à partir de la loggia des bénédictions située sur le flanc nord de la basilique San Giovanni in Laterano. Au premier plan, l’obélisque Lateranense situé au centre de la place. Au nord de la place, des maisons basses et modestes encadrent la via Merulana ; plusieurs d’entre elles abritaient des auberges ou des commerces à destination des pèlerins de la première basilique romaine et du premier siège de la Chrétienté. Un peu plus loin, sur la gauche, on devine le dôme de l’église Santi Marcellino e Pietro al Laterano (Saints-Marcel-et-Pierre-du-Latran - 1751). Puis, on découvre des jardins, des alignements de vignes ou d’arbustes, des bosquets, et enfin quelques immeubles et palais qui entourent, tout au fond, Santa Maria Maggiore signalée par son haut clocher et les dômes de ses chapelles Sixtine et Borghese. A droite, disséminées dans ce paysage de jardins, de vergers ou de friches, quelques villas apparaissent : les villas Giustiniani (1605), Astalli (XVIIe) ou Altieri (1665) construites dans cette zone par la grande noblesse romaine comme lieux de repos et de plaisir ? La quasi-totalité du rione (arrondissement) de l’Esquilin, et une grande partie de celui de Monti, étaient alors non construits.

 

Tout va changer à partir de 1870 avec la prise de la ville par les armées du roi d’Italie, Vittorio Emanuele II, qui veut faire de Rome, une ville certes prestigieuse mais de taille très modeste (200 à 250 000 habitants), la capitale du Royaume d’Italie[2]. Dans le cadre du plan d’urbanisme de 1873, ce vaste espace des collines de Monti et de l’Esquilin était destiné à accueillir des immeubles pour le logement des fonctionnaires, provenant en grande partie des autres régions italiennes, et appelés à participer à la construction du jeune État italien et de sa nouvelle capitale, ainsi que pour des commerçants et artisans exerçant leurs activités dans un quartier à vocation résidentielle et commerciale. Le 30 novembre 1871, l’ensemble de la voie fut rebaptisé via Merulana (rue des merles) ; son appellation dérivant, peut-être, de celui d’une famille Merula (ou Meruli ou Merli) qui y aurait été propriétaire. En 1873, les Lancelotti vendent le vaste parc de la villa Giustiniani dont ils étaient devenus propriétaires, lançant ainsi le processus de lotissement et d’urbanisation de la colline de l’Esquilin. A partir de 1874 débutent les travaux de création de la nouvelle via Merulana, plus large, avec un profil partiellement rehaussé au niveau de l’église Santi Marcellino e Pietro. Aujourd’hui, bordée de bâtiments, sont situés, à droite de l’avenue vers San Giovanni in Laterano (rione de Monti), l’imposant palais Brancaccio (1880), avec dans son jardin un nymphée, le théâtre Brancaccio (1916), l’église Santi Marcellino e Pietro (1751) ; à droite toujours mais en sens inverse vers Santa Maria Maggiore (rione de l’Esquilino), la basilique de Sant'Antonio da Padova all'Esquilino (1888), le Palazzo Merulana (1929), ex Bureau d'Hygiène de la Municipalité de Rome accueillant la Fondation Cerasi et sa vaste collection de peintures, l'Auditorium de Mécène (1er siècle av. JC), et l'église de Sant'Alfonso all'Esquilino (1859).

 

La via Merulana est toujours le lieu de processions et, pour la Fête-Dieu (60 jours après Pâques), le Pape remonte, traditionnellement à pied, la via Merulana de San Giovanni in Laterano à Santa Maria Maggiore.

 


[1] Dominique Rivière. « Italie - Rome : la ville éternelle ». CNES.

[2] Naples 500 000 habitants, Londres 4 millions, Paris 2 millions.

 

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13 janvier 2026

Rome disparue (4/27). Monti Latran (I-1) – La Notte delle Streghe - Piazza San Giovanni in Laterano.

La nuit des sorcières

 

 

Le 24 juin, date de la célébration de la naissance de saint Jean-Baptiste, mais aussi moment du solstice d’été, avait lieu à Rome une grande fête. La fête débutait le 23 au soir, sur la place de San Giovanni in Laterano, avec la Notte delle streghe (la nuit des sorcières)[1]. On croyait alors que les sorcières venaient participer à un grand sabbat dans les prairies situées aux portes de la basilique, convoquées par les fantômes d'Hérodiade et de sa fille Salomé. Toutes deux avaient été damnées pour avoir demandé la tête de Jean-le-Baptiste à Hérode Antipas, roi de Galilée, après que Salomé eut dansé pour lui. Selon certaines versions de la légende, au moment où la tête coupée de Jean-Baptiste lui aurait été apportée sur un plateau, Salomé (ou Hérodiade ?), aurait essayé de l'embrasser, mais un tourbillon s'éleva de la bouche du mort qui l’envoya dans le ciel, ainsi qu’Hérodiade (ou Salomé ?), transformées toutes deux en démons orchestrant les assemblées de sorcières[2].

 

Après leur infâme sabbat, les sorcières se répandaient dans toute la ville pour y capturer les âmes des personnes qu’elles y rencontreraient avant de continuer vers Bénévent (Campanie), la ville lieu de leurs grands rassemblements. C’est pourquoi, avant la nuit tombée, les habitants quittaient leurs maisons après avoir béni les lits et la porte d'entrée pour tenter d’empêcher l'intrusion des sorcières et avoir pris soin de jeter une poignée de gros sel sur le seuil de la porte, car les sorcières, curieuses par nature, perdraient leur temps à en compter le nombre de grains !

 

A la lumière de torches et de bougies, les Romains se rendaient aux prairies du Latran où ils allumaient des feux de joie en faisant le plus de bruit possible avec des trompettes, des cloches, des tambourins et des pétards, pour tenter d’effrayer les sorcières. Au cours de la nuit, la coutume était de manger des escargots (lumache) en sauce[3], amenés de chez soi dans des pots, ou achetés dans des tavernes ou vendus par des commerçants ambulants installés sur les prairies et la place (photo). Les cornes des escargots étaient censées représenter la discorde et l'inquiétude, et les manger la nuit de la Saint-Jean servait à «chasser les ennuis et à éloigner les trahisons ».

 

Saint Jean-Baptiste ayant baptisé les fidèles avec l'eau du Jourdain, la croyance populaire attribuait des effets miraculeux à la rosée qui se formait sur les plantes la nuit précédant sa fête. Au matin, on recueillait donc la rosée sur les herbes de la prairie qui, mélangée avec certaines plantes (millepertuis, absinthe, verveine, cassis, gui, sureau, ail, lavande, menthe, sauge, romarin…), donnait « l’acqua di San Giovanni » laquelle était censée avoir des pouvoirs de guérison, de défense contre le mauvais œil, voire d’augmenter la beauté ! Un distillateur malin de Bénévent inventa, en 1860, la liqueur Strega (sorcière), à la robe jaune due au safran, et composée d'environ 70 herbes notamment la menthe et le fenouil. La publicité de la liqueur proclamait « La première gorgée fascine, la seconde est une sorcière », et la liqueur était censée être un élixir d’amour ! Enfin, il ne fallait pas omettre d’acheter de l’ail, car « celui qui n'achète pas d'ail à San Giovanni est pauvre toute l'année ».

 

La fête, bien arrosée, se terminait au lever du soleil, au tir du canon du château Sant'Angelo qui annonçait le début de la messe célébrée par le pape à la basilique San Giovanni in Laterano. Les femmes, souvent vêtues de vêtements masculins, considérées comme co-responsables du martyre du saint (Ben, voyons !), ne pouvaient pas entrer dans la basilique et restaient sur le parvis. Après la messe, ameutant la foule, des pièces d'or et d'argent étaient jetées de la loge des bénédictions[4].

 

A partir de 1891, un festival de la chanson romaine a été organisé chaque année lors de la nuit du 24 juin, déplacé ensuite au Teatro Morgana (devenu ensuite le Teatro Brancaccio) jusqu’en 1955. Après une longue période de silence, une tentative de relance a été faite, en 2022, avec un concours de « la nouvelle chanson romaine »…

 


[1] Site Romastorie.it. « La notte delle streghe, mito, storia, leggenda ». 06/09/2018.

[2] Stamatios Zochios. « La souveraine du lac gelé : variantes et altérations du mythe d’Hérodiade dans les croyances populaires européennes ». In « Féeries ». 2020.

[3] A Rome, les escargots sont préparés dans leur coquille, après avoir été nettoyés à l’eau froide et cuits avec une sauce à base de tomates, d’anchois, d’ail, de menthe et de piment.

[4] Sergio Natalizia. « San Giovanni e la notte delle streghe ». In LaboratorioRoma.it. 2009.

 

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10 janvier 2026

Rome disparue (3/27). Latium – L’Agro romano.

Le désert romain

 

 

 

« Savez-vous ce que c’est que cette campagne fameuse ? C’est une quantité prodigieuse et continue de petites collines stériles, incultes, absolument désertes, tristes et horribles au dernier point. On ne peut rien de plus vilain »[1].

 

« Qui n’a rêvé de voir le désert, au moins une fois dans sa vie ? Mais partir pour l’Égypte ou pour le Sahara, c’est une perspective peu rassurante ; l’occupation française des États de l’église a fourni l’occasion de se passer cette fantaisie sans presque sortir de France. Rome était devenue comme un département français, et, sans quitter l’ombre de notre drapeau, nos bons bourgeois ont pu voir le désert.

Le désert à Rome ! »[2].

 

Dès que les habitants et les voyageurs avaient passé les dernières villas de la grande noblesse romaine et le cordon de vignes qui ceinturait les murailles antiques, les photographies du XIXe siècle, et ceci jusque dans les années 1920, montrent de grands espaces vides, désolés, sans arbres, ni arbustes, ni hameaux. Ce désert, c’était l’agro romano, une « campagne » de 200 000 hectares qui s'étendait après l’enceinte d’Aurélien et qui avait pour frontières la mer Tyrrhénienne, les montagnes de la Tolfa, le lac Bracciano, les montagnes Sabatini, les montagnes Sabini, les montagnes Tiburtini, les montagnes Prenestini, les collines Albani et l'Agro Pontino.

 

Cet immense territoire, généralement inculte, était habité par une population qui ne dépassait pas les 3 000 habitants[3] , soit 1,5 habitant au km2 quand la densité actuelle de la population du Sahara est de 1 ! Les photographies de cette époque montrent un peuple misérable, habillé de haillons, semi-nomade, des butteri (les cow-boys locaux), vivant dans des carrioles ou des huttes de branchage, « Une vingtaine de hautes perches fichées en terre et réunies par le sommet en forment la charpente ; des tiges de maïs ou des bruyères en fournissent la couverture. Voilà pour l’extérieur : un cône parfait surmonté d’une croix »[4] (photo, 1928 !). Peu de moyens de communication, pas d’école, pas même de paroisse, aucun système de santé dans l’agro romano. La population, constamment en déplacement, soit avec les troupeaux, soit à la recherche d’emplois, était ravagée par le paludisme.

 

Les deux tiers des surfaces étaient propriété des princes (Chigi, Ruspoli, Rospigliosi, Borghèse) et des congrégations religieuses (Hôpital Santo Spirito). Les terrains cultivés y étaient rares (6 %), les grands domaines restant généralement en jachère. Les droits féodaux, toujours en vigueur, accordaient un droit de pâture général sur les terres[5] et il était interdit aux propriétaires et locataires de les clôturer afin de laisser le sol ouvert aux troupeaux et aux pâtres qui pouvaient y élever leurs cabanes. Chaque année il était possible d’ensemencer (maïs, froment, fèves) qu'une minime partie des sols. Les grands seigneurs habitaient leurs palais et leurs villas romains, se désintéressant de l’exploitation des sols comme des troupeaux. Ils laissaient ce rôle à des mercanti di campagna (marchands de campagne), lesquels n’étaient pas des régisseurs ou des chefs de culture, mais des commerçants qui achetaient, en fonction des besoins, une main d’œuvre émigrante temporaire à d’autres intermédiaires (les caporaux), et organisaient la vente des produits (bois, culture, troupeaux) sans aucun objectif d’assolement et d’intensification de la production[6]. La pastorizia (le pastoralisme) était le mode d'exploitation dominant avec la transhumance, entre plaine, collines et montagnes environnantes, de grands troupeaux de Marmoranna, des vaches blanches aux très grandes cornes en forme de lyre, rustiques, peu apprivoisées sinon au moment de la lactation, ou des troupeaux semi sauvages de chevaux velus, de bandes de buffles qui se vautraient dans les marécages, ou de moutons et de chèvres... Les droits féodaux et la grande propriété foncière de l’aristocratie étaient la cause du désert entourant Rome !

 

[1] Président de Brosses. « Lettres d’Italie ». 1740.

[2] Théophile Roller. « L’Agro romano, la vie agricole et la vie pastorale dans les anciens États de l’Église ». In « Revue des Deux Mondes ». Tome 97. 1872.

[3] Mais il y aurait eu 1,5 million de moutons dans le Latium !

[4] Téophile Roller. Idem. 

[5] Grenier.A. « La transhumance des troupeaux en Italie et son rôle dans l'histoire romaine ». In « Mélanges d'archéologie et d'histoire ». Tome 25, 1905. 

[6] Paul Roux. « La Question agraire en Italie - Le latifundium dans l’agro romano ». 1910.

 

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7 janvier 2026

Rome disparue (2/27). Plan de situation.

  • Monti Latran (I-1) – La Notte delle Streghe - Piazza San Giovanni in Laterano
  • Monti Latran (I-2) - Via Merulana
  • Campo Marzio (IV-1) – Le Teatro Augusteo et la Piazza Augusto Imperatore
  • Campo Marzio (IV-2) - Port de Ripetta
  • Ponte (V) - Lungotevere Tor di Nona
  • Parione (VI) – Corso Vittorio Emanuele
  • Sant’Eustachio (VII) – Corso del Rinascimento
  • Pigna (IX-1) – Largo di Torre Argentina et via delle Botteghe oscure
  • Campitelli (X-1) - Couvent de Santa Maria in Aracoeli et tour de Paul III
  • Campitelli (X-2) – Piazza dell’Aracoeli
  • Campitelli (X-3) - Via Obomono et piazza della Consolazione
  • Campitelli (X-4) – Le Forum romain et les forums impériaux
  • Sant’Angelo (XI-1) - Le ghetto
  • Sant’Angelo (XI-2) - Piazza Montanara
  • Ripa (XII-1) - Piazza della Bocca della Verità
  • Ripa (XII-2) - Cirque Maxime
  • Trastevere (XIII) – Port de Ripa Grande et Bagni di Donna Olimpia
  • Borgo (XIV) - Spina di Borgo
  • Ludovisi (XVI) - Villa Boncompagni Ludovisi
  • Castro Pretorio (XVIII) - Villa Montalto Peretti
  • San Saba (XXI) - Porta Capena, Casina Vignola

 

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4 janvier 2026

Rome disparue (1/27). Une Rome "éviscérée" ?

Agro romano - Notte delle Streghe - Via Merulana Piazza Augusto Imperatore - Port de Ripetta - Lungotevere Tor di Nona – Corso Vittorio Emanuele – Corso del Rinascimento - Largo di Torre Argentina - Tour de Paul III - Piazza dell’Aracoeli - Via Obomono Forum romain, forums impériaux - Ghetto - Piazza Montanara - Piazza della Bocca della Verità - Cirque MaximePort de Ripa Grande - Spina di Borgo - Villa Boncompagni Ludovisi - Villa Montalto Peretti Porta Capena - Borgate

 

 

D’origine parisienne, lors de mes premières visites à Rome, je m’étais imaginé que la ville de Rome avait peu souffert, au cours du XIXe siècle, des vastes projets urbains développés dans toutes les grandes villes européennes et notamment dans les capitales. C’est que, d’une part, je ne savais pas voir et me laissais berner par le style néo-renaissance largement utilisé par les architectes italiens lors des bouleversements urbains de la fin du XIXe et du début du XXe. D’autre part, je ne connaissais pas suffisamment l’histoire de cette ville pour en comprendre les évolutions passées et notamment les enjeux politiques qui ont participé à la façonner aux XIXe et XXe siècles. En réalité, à cette époque, la ville de Rome et ses habitants ont aussi été maltraités et parfois fort sauvagement !

 

La première chose qui m’a mis la puce à l’oreille, ce sont d’étranges vides dans un tissu urbain généralement extrêmement dense, comme la via della Conciliazione et la piazza Augusto imperatore, des vides que les guides touristiques évoquent peu. Par contre, je ne m’étais pas étonné de l’ampleur de l’espace vide sur les forums persuadé qu’il en avait toujours été ainsi, les voyageurs des siècles précédents semblant impressionnés par l’ampleur de l’espace abandonné du Campo Vaccino. La seconde, c’est la découverte de photographies faites entre 1850 et 1940 et qui révèlent, dans certains quartiers, une occupation des sols bien différente et donc l’ampleur des démolitions opérées, des quartiers entiers étant totalement rasés ! C’était stupéfiant de découvrir des secteurs habités qui n’existent plus, dont il ne reste rien, des lieux dans lesquels s’organisait autrefois une vie sociale intense, comme le quartier Alessandrino ou celui de la piazza Montanara.

 

Évidemment, en 2800 ans, la ville de Rome a eu l’occasion de se transformer radicalement et à de multiples reprises ! Transformations dont nous n’avons qu’une connaissance limitée faute de documents et d’images. Après l’effondrement de l’empire romain, si la Rome antique s’est démantelée avec le temps, les tremblements de terre, la réutilisation de ses matériaux, son ensevelissement sous ses ruines et la terre apportée par les ruissèlements et les inondations, elle est néanmoins toujours restée présente par quelques-unes de ses fastueuses ruines, Colisée, mausolées d’Auguste et d’Hadrien, Théâtre Maxime, sans oublier les textes antiques qui en rappelaient le souvenir… Des périodes postérieures, il subsiste des églises, basiliques et tours fortifiées puis, avec la Renaissance, c’est la multiplication de maisons, palais, églises encore et le percement de nouvelles voies. La Rome baroque est une nouvelle strate qui réorganisera partiellement la ville, avec des constructions et des places fastueuses, la dissémination de riches villas aux alentours, ce dont nous avons une mémoire partielle par des plans, des dessins, des peintures, des récits de voyages ou des romans. Et tout cela donne finalement plutôt l’impression d’une « permanence » !

 

Avec la prise de la Porta Pia en 1870, tout change, ou presque. La nouveauté, ce n’est pas seulement la vitesse des aménagements urbains qui vont s’opérer dans la ville, c’est aussi la photographie ! Les estampes, dessins, peintures sont une image inventée de la ville, celle qui est suggérée par l’artiste. Y compris pour les dessins « réalistes » d’un Vasi ou d’un Piranèse car ils jouaient sur les points de vue, les proportions, pour isoler, mettre en valeur un bâtiment. La photographie change notre perception car elle crée l’impression de représenter exactement la réalité à un moment précis (bien que ce soit aussi partiellement une illusion : deux dimensions, optiques utilisées, lumière, fréquentation…). Mais la photographie permet la multiplication des prises de vue, selon des angles différents, des moments différents qui peuvent être datés précisément, rendant compte ainsi d’évolutions, matérielles et sociales. Il est désormais possible de confronter un avant, un pendant et un après ! La photographie immobilise le temps, soulignant les mutations, montrant « l’éphémère »[1] ! Ce qui frappe alors le spectateur, c’est la « disparition » des rues, des maisons, des activités sociales, des personnes présentes. D’où le choix du titre, « Rome disparue », et non pas « Rome naguère » ou « Rome d’antan ».

 

« J'n'y comprends rien. Y’avait une ville Et y’a plus rien »[2]

 


[1] Hélène Bocard. « Photographie et mutations urbaines au XIXe siècle ». In « Histoire urbaine ». n°46. 2016.

[2] Claude Nougaro. « Il y avait une ville ». 1958.

 

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1 janvier 2026

Les fontaines de Rome racontent (52/52). Sommaire.

Les Quatre fontaines (photos Lepetitjournal.com – 19/08/2022)

 

 

Rome / Montpellier / Senlis, 2019 / 2026

 

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29 décembre 2025

Les fontaines de Rome racontent (51/52). Vatican - Les Fontaines de la Place Saint-Pierre.

L’urbanisme fasciste du vide

 

 

Les fontaines jumelles de la place Saint-Pierre sont situées de part et d'autre de l'obélisque : Gregoriana pour la plus ancienne (au nord) et Clementina pour sa réplique (au sud). Après l’érection de la façade de la basilique Saint-Pierre, Carlo Maderno modifie la seule fontaine placée devant : il crée un bassin supérieur en dôme à la surface composée de petits reliefs pour diviser le flot de l’eau et pour qu’il s’écoule en gouttelettes, avec un effet de voile, dans le bassin inférieur seule pièce de granit issue de la fontaine originale. L’ensemble est posé sur une base octogonale décorée de dauphins et gravée des armoiries papales, le tout étant situé au centre d’un large bassin, légèrement ovale. Paul V Borghese (1605 / 1621), souhaitant bénéficier d’une importante ressource en eau pour ses jardins de sa résidence du Vatican, fait restaurer l'aqueduc de l'Aqua Trajana construit par l'empereur Marco Ulpio Traiano en 109. Les travaux commencent en 1608, sont achevés en 1610, et l'aqueduc est rebaptisé Acqua Paola et alimente la Gregoriana.

 

En 1657, dans le cadre de la création de la colonnade de la place Saint-Pierre, Le Bernin déplace la fontaine Gregoriana sur sa position actuelle, alignée avec l’obélisque, dans l’axe ovale de la place, côté nord. Pour respecter la symétrie, Carlo Fontana réalise une fontaine identique, la Clementina, placée sur le même axe, côté sud de l’obélisque. Seules différences entre les deux fontaines, le blason pontifical, du pape Clément X au lieu de Paul V, et des éléments décoratifs. Inaugurée en 1677, cette seconde fontaine rencontra des problèmes d’insuffisance de pression d’eau. C’est avec l’augmentation de la quantité d’eau allouée au pape Clément X par Flavio Orsini, le propriétaire du lac de Bracciano, que le problème sera résolu. La pression était même si élevée que les jets atteignaient près de 8 mètres. Cette consommation d’eau fut réduite à la moitié du XXe siècle, quand le système hydraulique fut rénové avec l’installation d’un système de recyclage.

 

Les fontaines de la place Saint-Pierre en ont vu de belles ! Des bénédictions, des cortèges, des fêtes… Toutefois, elles ne peuvent pas oublier le vide affreux qui s’est ouvert devant elles un jour de 1936 ! Bien sûr, elles savaient qu’existaient des plans d’urbanisme pour relier Saint-Pierre au centre de Rome avec une large voie, monumentale et solennelle. Alberti avait proposé un plan en V ouvert sur la basilique. Plus réaliste, Le Bernin avait prévu de démolir juste un carré d'environ 100 mètres, en face de la place Saint-Pierre, mais en fermant toutefois l'espace avec une troisième colonnade (ou « Terzo braccio ») pour faire correspondre les deux colonnades déjà réalisées. Cela devait permettre aux pèlerins de déboucher sur la place, en passant des rues médiévales, étroites et sombres, à un large espace ouvert et éblouissant. Aller de l’ombre vers la lumière ! Mais le pouvoir papal avait toujours reculé devant le coût des indemnisations. Napoléon Ier avait également envisagé une avenue impériale mais n’eut (heureusement !) pas le temps de le faire.

 

Patatras, la démolition de la spina di Borgo est lancée le 29 octobre 1936 avec un coup de pioche magistral de la « Ganache en Chef »[1], laquelle avait enfilé pour l’occasion l'uniforme de capitaine général de la milice. Coup de pioche soigneusement relayé dans toute l’Italie par la propagande fasciste : Mussolini participant à recréer la « grandeur de la Rome d’Auguste » en faisant disparaître tout ce qui avait été bâti entre Auguste et lui, Moyen-âge et Renaissance : 142 immeubles, les palais Convertenti (de Bramante et Baldassare Peruzzi), da Brescia, du Gouverneur, Alicorni, Accoramboni (de Carlo Maderno) et l'église de Saint-Jacques de Scossacavalli. Les façades des bâtiments qui bordent la nouvelle artère majestueuse, la via delle Conciliazione, ne correspondent pas à l’alignement voulu ? Les façades sont rabotées, détruites, de nouvelles sont érigées en intégrant parfois des éléments des anciens palais ! Le coût de l’opération devait être couvert par un partenariat public / privé (tiens, déjà !), avec une enveloppe moyenne de 50 lires d’indemnisation par habitant[2]. Quant au relogement des habitants, il semble qu’il n’était tout simplement pas assuré... sauf à aller dans un coin perdu, la borgata Primavalle. Et voilà comment les fontaines de la place Saint-Pierre se sont retrouvées face à un grand vide.

 


[1] Un des surnoms donnés par Carlo Emilio Gadda à Mussolini dans son roman-policier « L’affreux pastis de la rue des Merles ». 1963.

[2] Fabien Mazenod. « Patrimoine et marché immobilier : la rénovation urbaine à Rome pendant le fascisme ». 2013.

 

Listes des articles sur les fontaines de Rome

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26 décembre 2025

Les fontaines de Rome racontent (50/52). Trieste (Q XVII b) - La Fontaine de la Place Caprera.

Les Cités-jardins

 

 

Dans le plan d’urbanisation du quartier, l’érection d'une fontaine au centre de la porte symbolique du quartier, la place Caprera, avait été prévue. Une première fontaine, modeste, avait été installée en 1950. Elle était constituée d'un petit bassin circulaire, au sol, soutenu par trois pattes de lion, avec un fond de mosaïque bleu-vert. Au centre s'élevait un support formé de trois volutes décorées extérieurement de parties de mosaïque. Au-dessus, enfin, il y avait une petite vasque circulaire avec un bord ondulé et un poisson en terre cuite, bouche grande ouverte par laquelle l’eau jaillissait[1].

 

En 2003, a été installée, place Caprera une fontaine plus spectaculaire, ornée de deux sculptures en basalte gris (Naïade et Danseuse), grâce au don de l’artiste français Jacques Zwobada, prix de Rome, qui vécut longtemps dans le quartier (photo RomaToday). Des fibres optiques permettraient également d’illuminer la fontaine. Mais, à l’été 2020, lors de mon dernier passage, s’il y avait bien toujours les sculptures, il n’y avait pas d’eau dans la fontaine qui ne fonctionnait plus manifestement depuis un certain temps ! La rubrique Faits divers des journaux locaux, comme les réseaux sociaux, témoignaient que cet état d’abandon avait donné lieu à de multiples protestations des résidents et commerçants du quartier. Les plaintes concernaient l’utilisation de la fontaine comme parking et comme lieu de rendez-vous de groupes d’adolescents, mais aussi l’absence d’entretien de la fontaine par la commune[2]. Mais il existe parfois des miracles puisqu’en octobre de la même année, selon RomaH24 : « Piazza Caprera, la fontaine se montre dans toute sa beauté : l'eau jaillit à nouveau ». Le SIMU (le Département du développement des infrastructures et de l'entretien urbain de Rome Capitale), est intervenu pour réparer le mécanisme qui fait jaillir l’eau !

 

Dans les années 1900, une partie du parc de la villa Paganini-Alberoni, via Nomentana, a été vendue pour y ériger des immeubles à usage d’habitation pour les nouvelles catégories sociales, classe moyenne et petite bourgeoisie, venues s’installer dans la nouvelle capitale italienne. La Cooperativa Case ed Alloggi per Impiegati (Coopérative de Maisons et Logements pour Employés), une société anonyme à capital illimité, fondée en septembre 1902, était chargée des constructions. Dans ce petit quartier, dénommé Caprera, environ soixante-dix maisons ont été érigées, quadrangulaires, de tailles différentes, comportant d’un à trois étages, mitoyennes ou non, entourées de jardinets, comprenant chacune de un à quatre logements pour des familles. L’ensemble forme un noyau résidentiel de taille modeste, de type cité-jardin, avec des espaces verts, des arbres, une unité architecturale néo-classique. Le tout est organisé à partir d’une place, la place Caprera[3], qui ouvre sur les via delle Alpi, Appennini, dei Colli, dei Laghi, delle Isole. Dans un second temps, en 1907, la place devient la porte symbolique du quartier avec la construction de deux immeubles par l'ingénieur Gustavo Giovannoni. Il s’agissait de deux « bâtiments sociaux » destinés à être un logement-hôtel pour célibataires, des magasins et des entrepôts. Un siècle plus tard, l’aspect du quartier Caprera a cependant changé et il est difficile d’y retrouver l’homogénéité architecturale qui était la sienne lors de sa construction. Dans les années 1960 et 1970, quelques maisons ont été détruites et remplacées par des immeubles plus grands, mais aussi chacune des maisons d’origine a connu de profondes transformations avec des extensions diverses et l’érection d’étages supplémentaires, même si l’ensemble urbain reste encore assez aéré avec des espaces verts.

 

Au-delà du quartier de Caprera, la zone urbaine de Rome a une physionomie plus composite ; dans les années 1920, des villas et de grands bâtiments y ont été construits. Des villas élégantes de style éclectique, principalement inspirées de modèles du XVIe siècle, donnent sur la Via Nomentana, certaines remontent à la fin des années 1800 et au début des années 1900[4].

 


[1] ROMASPQR. « Fontana Piazza Caprera ».

[2] La Repubblica. « Roma, la protesta dei residenti di piazza Caprera : "Questa fontana non è una discarica ».  01/07/2019.

[3] Raffaele Giannantonio. « L’opera di Gustavo Giovannoni per la cooperativa case ed alloggi per impiegati ». In « Bollettino del Centro di Studi per la Storia dell’Architettura ». 2017.

23 décembre 2025

Les fontaines de Rome racontent (49/52). Trieste (Q XVII a) – La Fontaine des Grenouilles - Piazza Mincio.

Le district Coppedè

 

 

Au centre d’un ensemble résidentiel composé de vingt-sept bâtiments, la piazza Mincio est agrémentée d’une fontaine imposante, la fontaine des grenouilles (fontana delle Rane). Elle est constituée d’un bassin circulaire sur lequel est superposé une vasque elle-même circulaire (photo[1]). Entre les deux, quatre coquilles, adossées deux à deux, sont soutenues chacune par deux personnages agenouillés recrachant par la bouche l’eau de la coquille. Chaque coquille est alimentée par un jet d'eau sortant de la bouche d'une grosse grenouille. Sur le rebord de la vasque supérieure, sont accroupies huit petites grenouilles, qui crachent de petits jets d'eau à l'intérieur de la vasque. Édifiée en 1924, la composition de cette fontaine est imitée de celle de la fontaine des Tortues, piazza Mattei, à qui elle rend hommage.

 

Selon la tradition, à la fin du dernier jour d'école de l’année, les garçons des écoles voisines, Liceo Avogadro et Liceo Giulio Cesare, prennent un bain dans la fontaine. 

 

 « Assis sur le rebord de la fontaine où à la fin de l’année sont jetées les plus belles filles du lycée Avogadro, au milieu de ces maisons de pain d’épices tirées d’un recueil de contes, devant ces portes d’entrée d’imitation gothique d’où pourrait s’échapper un gnome ou une sorcière, les amis vous serrent la main, émus, et vous jurent : on revient la semaine prochaine, promis »[2].

 

Au début du XXe siècle est défini un ambitieux projet de construction d’un ensemble immobilier dans le quartier de Trieste (via Brenta, via Tanaro, piazza Mincio, via Ticino), hors les murs, au nord de la Villa Albani, une grande villa construite en 1760. Cet ensemble est dénommé « Coppedè District » parce qu’il a été conçu et réalisé par l’architecte Gino Coppedè, né à Florence, et ayant exercé précédemment ses talents à Gênes. L’objectif était de construire un ensemble de très grande qualité dans lequel devaient être hébergées un certain nombre d’ambassades de pays étrangers[3] et un lycée, le lycée Amedeo Avogadro. Le district Coppedè témoigne de la vive croissance démographique et des grands travaux qui caractérisent les premières années de la Rome devenue capitale du Royaume d’Italie. L’installation du Roi, du gouvernement central et des différents ministères de l’État a eu pour conséquence la construction de nombreux bâtiments publics et d’habitation. De vastes places, piazza del Indipendenza, piazza dell'Esedra (actuelle piazza della Repubblica), piazza Vittorio Emanuele... et de grandes artères, via Nazionale, via Cavour, corso Vittorio Emanuele étendent le tissu urbain ancien.

 

La commande du lotissement Coppedè date de 1915. La première présentation du projet a lieu fin 1916. En août 1917, le comité de construction du quartier suggère d’accentuer le thème de la Rome antique dans la décoration des immeubles, c’est pourquoi il sera ajouté au projet initial un « arc de triomphe » entre deux immeubles ! Le premier immeuble, le Palais des Ambassadeurs, est achevé en 1921. Coppedè poursuivra son œuvre jusqu’à sa mort en 1927. Certes, on retrouve bien par-ci par-là quelques éléments de décoration « à la romaine », mais l’essentiel fait plutôt penser au Moyen-âge ou à la Renaissance florentine, avec des tours, des échauguettes, des murs à bossage, des fenêtres à meneaux, de fines colonnettes, des loggias, des balcons le tout accompagné d’une décoration des plus disparates avec des animaux, serpents, abeilles, lion de saint Marc, aigle de saint Jean, griffons… des portraits d’hommes illustres, Pétrarque et Dante, une victoire ailée, un cavalier. Que sais-je encore ? Il n’est d’ailleurs pas sans faire penser à certaines productions de l’architecte Gaudí à Barcelone.

 

Ce décor fantastique est utilisé pour des films car l’ensemble a du charme, d’autant qu’il est entouré de jardins luxuriants : le metteur en scène de films d’horreur Dario Argento qui l’a pour deux de ses films, « Inferno » et « L’oiseau au plumage de cristal », ou encore « Le parfum de la dame en noir » de Francesco Barilli, « Ultimo tango a Zagarolo » de Nando Cicero et « Hold-up à la milanaise » de Nanni Loy avec Vittorio Gassman[4].

 


[1] Sovrintendenza Capitolina ai Beni Culturali. « Fontane delle Rane ».

[2] Marco Lodoli. « Iles – Guide vagabond de Rome ». 2005.

[3] Il accueille toujours les ambassades d’Afrique du Sud, de Bolivie, du Lesotho.

[4] Site internet Turismo Roma. « Le quartier Coppedè ».

 

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