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Notes d'Itinérances
24 mai 2023

Rome, étrange et curieuse (44/45). Aux héros soucieux, la Patrie reconnaissante ?

Une représentation étonnante des Grands Hommes

 

 

La démographie du peuple des statues romaines est particulière. Après une très forte natalité dans l’antiquité, laquelle a vu le peuple des statues des dieux, héros mythologiques et empereurs conquérir tous les monuments, palais, espaces publics et jardins, leur population avait quasiment disparu à la chute de l’empire et au Moyen-âge. Ce peuple ancien fut redécouvert à la Renaissance et il envahit les plus riches demeures des nobles et princes de la chrétienté pendant que de nouveaux venus apparaissaient dans les églises. Mais ce peuple de pierre connut un boom démographique extraordinaire à la période baroque envahissant littéralement l’espace, les églises, palais, villas, jardins, fontaines et même le ponte Sant Angelo. Après un petit passage à vide néo-classique, malgré tous les efforts d’un Canova, le triomphe de la Royauté et de la bourgeoisie italiennes permit un retour en grâce pour l’espèce statuaire monumentale qui décora abondamment les pièces montées des édifices publics des années 1900, tribunaux, ministères, casernes. Dans le même temps, une espèce de taille beaucoup plus modeste, sous la forme particulière d’Hermès, glorifiant les défenseurs de la République romaine et les Grands hommes de la péninsule et de l’Europe, colonisait massivement deux lieux exclusifs, les jardins du Pincio et du Janicule. Enfin, dans les années 30, la population des statues connut à nouveau un timide développement, essentiellement dans les nouveaux quartiers, hors les murs, au sud, à l’EUR et au nord, à della Vittoria[1].

 

Cette démographie statuaire rend compte essentiellement de l’espèce en marbre ou en travertin, celle en bronze étant beaucoup plus rare, plus dispersée et plus tardive (à l’exception notoire du Marc-Aurèle / Constantin du Capitole). Parmi ces statues de bronze fort peu, à Rome, sont des statues triomphantes, en gloire, à la manière du Henri IV du Pont Neuf ou de la Marianne de la place de la République. Plus curieusement encore, les statues érigées à la gloire de personnages d’exception, références culturelles majeures de la vie politique et historique romaine et italienne, sont figurées dans des poses sombres, pensives, soucieuses [2]. C’est le cas (photos ci-dessus) de Cola di Rienzo (1313 / 1354) défenseur d’une république romaine populaire, Giordano Bruno (1548 / 1600), précurseur d’une vision moderne de l’univers, Guiseppe Mazzini (1805 / 1872), républicain et combattant de l’unité italienne, et Guiseppe Garibaldi (1807 / 1882), infatigable patriote de cette même unité italienne [3]. Il est vrai que leurs destinées personnelles furent tragiques, Cola di Rienzo mourut assassiné par la foule, Giordano Bruno brûlé vif suite à la condamnation de l’Inquisition romaine, Guiseppe Mazzini condamné à mort et exilé, Guiseppe Garibaldi écarté de la phase finale de l’unité italienne. Cette représentation sombre et songeuse de personnages ayant joué un rôle-clef dans l’émergence de la nation italienne serait-elle un hasard ? Ou, peut-être, que nous dit-elle du rapport des Italiens avec une histoire que ces hommes personnifient ? Du rapport des italiens à leur histoire et à leur avenir [4] ?

 


[1] En référence à la Première Guerre Mondiale !

[2] Sauf la statue équestre de Vittorio Emmanuelle II au Vittoriano.

[3] Cola di Rienzo, statue de 1877, rione Campitelli, Piazza del Campidoglio ; Giordano Bruno, statue de 1889, rione Parione, Piazza dei Flori ; Guiseppe Mazzini, statue de 1929/1949, rione Ripa, Via del Circo Massimo ; Guiseppe Garibaldi, statue de 1895, rione Trastevere Piazza Garibaldi.

[4] Mario Caciagli, Emmanuel Négrier. « Sur la faible identité nationale des Italiens ». In « Pôle Sud ». n°14, 2001. 

 

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