Campo Marzio - Piazza di Spagna et Pincio (21/25). La via del Babuino (La rue du Babouin).
Les statues parlantes réduites au silence - L'église Sant'Anastasio dei Greci - La boutique Fabriano
A la sortie de la via Margutta on rejoint, à gauche, la piazza di Spagna. Le pape y faisait pratiquer la torture du cavalletto (chevalet) pendant le carnaval. « On mettait le délinquant en selle, puis on le couchait sur sa monture, de manière que sa tête occupe la partie la plus basse du cavalletto. Sur son dos mis à nu, l’opérateur appliquait le nombre de coups de nerfs de bœuf qu’il avait mérité »[1]. La publication du manuel de tortures de la CIA pour les terroristes montre qu’on ne manque pas non plus d’imagination aujourd’hui.
Au n°173, de la via del Babuino, le spécialiste du papier pour aquarellistes, « Fabriano », s'est adapté à l’évolution de sa clientèle composée de moins d’artistes et de plus de touristes. Derrière une façade modeste, dans une boutique toute en longueur, il propose toute une gamme de papeterie, du bloc note au papier à lettre, en passant par les albums photos, ainsi que tous les accessoires indispensables pour sacrifier au culte de l’écriture : carnets, journaux intimes, stylos, articles de bureau. A voir, pour la qualité des produits et la richesse de l’imagination.
La via Clementia, créée par le pape Clément VII Médicis (1523 / 1534), changea de nom par suite de la présence de la fontaine dite du « Sileno », dénommée familièrement fontana del Babuino (du Babouin) par les Romains[2]. Ce silène était jugé aussi laid qu’un babouin, d’où son surnom. Il est d’autant plus disgracieux que le corps et la tête proviennent de deux origines différentes ! Dans la mythologie grecque, Silène est un satyre, vieillard jovial, père adoptif et précepteur de Dionysos. On ne s’étonnera donc pas qu’il personnifie l’ivresse. Précédemment, cette fontaine se trouvait via Margutta (1576), puis, elle fut déménagée, vers 1738, dans une niche de la même rue, un peu plus loin. En 1877, la statue du Babuino gagna la cour du Palazzo Cerasi et la vasque de granite la via Flaminia. En 1957, la fontaine fut recomposée, vasque, corps et tête, et placée devant l'église de Sant'Anastasio dei Greci. Le Babuino était une des statues parlantes de Rome. Dans la seconde moitié du XXe siècle, contrairement à Pasquino qui faisait part de ses commentaires sur la vie politique par des affichettes, Babuino s’exprimait plutôt par des graffitis apposés sur le mur situé derrière lui. Mais, désormais, tout est propre, car le mur est recouvert d’une peinture anti-graffitis ! Comme quoi les commentaires irrespectueux des statues parlantes continuent d’indisposer les puissants. Elles sont réduites progressivement au silence sous le prétexte de leur nécessaire conservation. Entre tourisme international et démocratie locale, les choix sont rapides.
Derrière le Babuino, l’église Sant’Anastasio dei Greci est, comme son nom l’indique, une église catholique de rite grec. Le pape Grégoire XIII, en 1573, proposa la fondation, à Rome, d’un collège grec pour la formation religieuse des catholiques de rite oriental, « jamais séparés de Rome et jamais unis à Rome » ! En 1580 était posée la première pierre de l’église-des-Grecs, sur un projet de Giacomo della Porta mais avec une façade de Martino Longhi il Vecchio. L’intérieur se particularise par l’existence de trois chœurs et la présence d’une iconostase, selon le rite byzantin. Le Chevalier d’Arpin peignit à fresque une Ascension de Marie et une crucifixion dans les absides droite et gauche. L’ancien curé de cette église, Monseigneur Eleuterio Fortino (1938 / 2010), issu d’une famille albanaise dont les ancêtres s’étaient installés en Italie avec 40 000 compatriotes chassés par les Turcs, était sous-secrétaire du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens. Chargé des contacts avec les Orthodoxes lors du Concile Vatican II, il était reconnu pour son œcuménisme. Croyants ou non, tout ce qui touche au dialogue entre les peuples nous concerne aussi, même si les questions de foi ou de liturgie ne sont pas notre tasse de thé.
Au n°120, le café Baretto, s’est aussi adapté à l’évolution de sa clientèle, de l’existentialisme romain des années 60, façon parisienne Sartre, Beauvoir, Vian, au tourisme de masse…
Dans son disque rendant hommage aux musiques du film de Dino Risi « Profume di donna » dont le compositeur est Armando Trovajoli, le pianiste Antonio Faraò propose le thème « La via dei Babuini » (la rue des babouins, au pluriel). C’est l’occasion de souligner la vigueur du jazz italien qui comprend aujourd’hui nombre d’interprètes de renom international, un jazz élégant, inventif, sensuel, tout en finesse et virtuosité méditerranéennes.
[1] Maurice Andrieux. « La vie quotidienne dans la Rome pontificale au XVIIIe siècle ». 1962.
[2] Sovrintendenza capitolina ai Beni Culturali. « Fontana del Babuino ».