Les statues parlantes de Rome (2/12). « Pasquino », cul-de-jatte, manchot, défiguré, mais bavard.
Une statue grecque antique – Qui se venge de n’être pas dans une collection d’antiques en brocardant les puissants
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Juste avant la place Navone, à un coin de rue, est posé sur un socle un morceau d'une statue de marbre, c’est « Pasquino ». Malgré son visage très abîmé, sans compter qu’il est aussi cul-de-jatte et manchot, Pasquino est un des Romains les plus bavards qui soit ! Et cela dure depuis plus de cinq siècles[1]. Autrefois, Pasquino était muet, il ne s’appelait d’ailleurs pas Pasquino mais Ménélas, ou Ajax ? Il a peut-être commencé sa carrière en Grèce, au premier siècle av. J-C, en s’occupant de soutenir son ami mourant Patrocle, ou à Rome, à la fin de la République, en portant le cadavre d’Achille. Décorant probablement le stade de Domitien à Rome, il disparut pendant plus d’un millénaire pour réapparaître en 1501 lors de fouilles pour le pavage de rues et les fondations du Palais Orsini devenu palais Braschi. Il a dû être jugé trop laid et amoché pour aller enrichir la collection d’antiques d’un riche amateur d’art [2] et le cardinal Oliviero Carafa le fit placer à l’endroit de sa découverte, au coin du Palais Braschi avec la Piazzetta di Parione. C’est là qu’il demeure depuis, même si de très nombreux projets ont été faits pour le déplacer, voire le faire disparaître !
C’est que, depuis sa découverte, la statue s’est mise à parler… évidemment par l’intermédiaire de papiers ! Et pas pour dire du bien des puissants. La statue a commencé à se faire connaître quand (en 1505 ?) le cardinal Oliviero Carafa aurait fait draper chaque année, à l'occasion de la Saint-Marc (25 avril), le torse de la statue avec une toge décorée d'épigrammes en vers latins. Cette action du cardinal a introduit la coutume de critiquer le pape et son gouvernement en écrivant de courts poèmes satiriques en latin ou en romanesco (dialecte romain) et de les suspendre au cou de la statue de Pasquino. De cette pratique est né le terme de « pasquinata » (pasquinade), à savoir un pamphlet anonyme en vers ou en prose[3] . Mais pourquoi Ménélas, ou Ajax, se fait-il désormais appeler Pasquino ? Pour les uns, ce nom lui aurait été donné en souvenir d’un coiffeur du quartier particulièrement moqueur pour la gente papale, pour d’autres, il aurait utilisé le nom d’un professeur de grammaire moqué par ses élèves pour sa ressemblance avec lui. D’autres enfin, suggèrent que le nom proviendrait d’un personnage du Décaméron[4].
Non seulement Pasquino parle, mais il a surtout un franc-parler qui en indispose plus d’un, surtout les papes quand ils étaient une puissance temporelle et qu’ils pressuraient le pauvre monde. Les Romains, gouailleurs et railleurs, prirent la fâcheuse habitude d’aller y placer des libelles et des poèmes satiriques vengeurs [5]. Par exemple, après l’inauguration de la fontaine des fleuves (1651), sur la Piazza Navona, par Innocent X Pamphilj (1644 / 1655), Pasquino a déclaré :
« Ce que nous voulons, ce ne sont pas des obélisques ni des fontaines ; nous voulons du pain, du pain et encore du pain » !
Stendhal rapporte que Pasquino aurait également proclamé à propos d’Innocent VIII Cybo-Tomasello (1484 /1492) :
« Cet être funeste a engendré huit garçons et autant de filles ; on peut donc l'appeler à juste titre le père de Rome » !
D’autant que Pasquino s’est installé avec sans-gêne et malice à un endroit stratégique ! Non loin d’une des places les plus prestigieuses de Rome, la piazza Navona, et une des plus animées avec l’installation du marché de la ville en 1477, mais aussi sur le chemin de la via papalis, la route qu’empruntait le cortège du pape nouvellement élu, entre le Latran et Saint-Pierre, pour prendre possession de la basilique San Giovanni in Laterano en tant qu'évêque de Rome, avec un arrêt à la Piazza Pasquino [6]
[1] École française de Rome. « Faire parler et faire taire les statues ». 2016. Communications des rencontres organisées à l’École française de Rome, le 5 juillet 2010 et les 18 et 19 mars 2011.
[2] Bernini, à qui l’on demandait qu’elle était la plus belle statue de Rome, aurait répondu « celle de Pasquino » ; ce qui faillit lui attirer des ennuis, car son interlocuteur crut qu'il se moquait de lui.
[3] Cristina Giovannini. « Pasquino e le statue parlanti ». 1997.
[4] Boccace. « Le Décaméron – Le plant de sauge ». 1353. Toutefois, je n'ai pass trouvé le rapport avec le conte !
[5] Mary Lafon. « Pasquino et Marforio, les bouches de marbre de Rome ». 1877.
[6] Paola Ciancio Rossetto. « Pasquino: riflessioni e acquisizioni dal restauro ». Rencontres « Faire parler et faire taire les statues ». École française de Rome. 2016.