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Notes d'Itinérances
3 avril 2016

Les statues parlantes de Rome (3/12). Modernité de Pasquino.

Les sujets de moquerie ne manquent pas – Dans les Etats de l’Eglise, comme en Europe

 

 

Pour Pasquino le « INRI » [1], placé en cartouche sur les scènes de la crucifixion, doit se lire « lo Non Riconosco Infallibilità » (Je ne reconnais pas l'infaillibilité… sous-entendu : Jésus ne reconnait pas l'infaillibilité papale). C’était faire une déclaration de guerre à la papauté ! Adrien VI Florensz (1522 / 1523) avait envisagé de le faire jeter dans le Tibre[2], Sixte V Peretti (1585 / 1590) et Clément VIII Aldobrandini (1592 / 1605) ont également tenté de supprimer la statue. C’est que Pasquino était devenu un opposant célèbre et que l’exiler comportait de plus en plus de risques. Faute de s’en débarrasser, Benoît XIII Orsini (1649 / 1730) a publié un décret punissant de la peine de mort, de la confiscation et de l'infamie toute personne se rendant coupable de faire parler Pasquino ! Des sentinelles étaient même postées devant ce caillou informe pour l’empêcher de s’exprimer. On ne rigole pas avec ces choses-là !

 

 « Derrière Santa Agnese, on voit dans la place des Libraires une statue antique fort mutilée, mais aussi célèbre que pas une autre ; c’est le seigneur Pasquin. Il était grand babillard en son temps ; depuis de longues années il ne dit plus un mot, n’étant pas à portée de faire des dialogues satiriques avec son ami Marforio, qui gît aujourd’hui couché dans une cour du Capitole » [3].

 

La remarque date de 1739 et la menace de mort courait toujours, cela peut calmer les humeurs bavardes. Mais Pasquino ne brocardait pas que les papes. Après l'annexion des États pontificaux par Napoléon Ier, en 1809, celui-ci fit expédier en France de nombreux chefs-d’œuvre.. En 1810, une pancarte sur Marforio, une autre statue parlante, posait alors la question : « E vero, Pasquino, Ghe tutti i Francesi sono ladri ? » (C’est vrai, Pasquino, que tous les Français sont des voleurs ?). A quoi Pasquino répondait : « Tutti, no, ma buona parte ! » (Tous, non, mais une bonne part ! Jeu de mot sur Buona parte - Bonaparte). Toutefois, Pasquino a continué à faire des siennes, bon an mal an. Il a même moqué l’accueil de Hitler à Rome, le 3 mai 1938, ironisant sur la transformation de la ville en cité de carton-pâte : « Rome de travertin - vêtue de carton – salue le peintre mironton – venu jouer les patrons » [4]. En « démocratie » berlusconienne, Pasquino a continué de parler. Son socle était même toujours couvert de feuilles de papier, le plus souvent écrites à l’ordinateur, comme quoi ce n’est pas parce que l’on a deux mille ans que l’on n’utilise pas des moyens de communication moderne. Il parlait même tellement qu’il fallait régulièrement le nettoyer et qu'un petit escabeau était judicieusement placé à ses côtés pour faciliter le travail des employés municipaux. Mais celui-ci a disparu. Est-ce l’objet d’un emprunt fait par un voisin en mal de bricolage, ou un larcin d’un artisan indélicat ?

 

Pasquino, tout vieux, tordu et mal foutu qu’il soit, s’intéresse aussi aux technologies nouvelles. Il possède même son propre site internet sur lequel sont postées de modernes pasquinades, mais aussi recensées les pasquinades anciennes [5].

 

Pour tout avouer, il semblerait que Pasquino ne soit pas toujours le démocrate inflexible qu’il aime à paraître. Autrefois, semble-t-il, il se serait laissé aller à quelques compromissions, acceptant les pamphlets d’une coterie contre une autre et jouant ainsi un jeu un peu trouble dans les guerres entre grandes familles romaines. Mais Pasquino est aussi un créateur qui a influencé la production littéraire internationale ! La pasquinade, née en Italie au début du XVIe siècle, s’est propagée en France à partir des années 1540. Des satiristes anonymes se sont mis à répandre des pasquinades en français et en latin, à la Cour et dans les villes où séjournaient les rois de France. Ils commentaient les derniers événements politiques ou mondains et prenaient le parti, pendant les Guerres de religion, tantôt des protestants tantôt des catholiques. Les Français en ont fait ensuite leur miel.

 


[1] INRI est l'acronyme de « Iesvs Nazarenvs, Rex Ivdæorvm » traduit par : « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs ».

[2] Paola Ciancio Rossetto. « Pasquino: riflessioni e acquisizioni dal restauro ». Rencontres « Faire parler et faire taire les statues ». École française de Rome. 2016.

[3] Président de Brosses. Lettres d’Italie. 1740.

[4] « Roma di travertino – vestito di cartone – saluta l’imbianchino – che arriva da padrone ». In Ranuccio Bianchi Bandinelli. « Quelques jours avec Hitler et Mussolini ». 1995.

[5] Voir le site Pasquinate qui ne semble plus être mis à jour depuis 2019 (2024).

 

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