La huitième colline de Rome - Des inondations catstrophiques - Les quais du Tibre, symboles d'une nouvelle politique

 

Rome Janicule Ponte Mazzini

Au pont Mazzini, il est possible de constater un phénomène étonnant : la rue qui se dirige  vers le Janicule (la via Francesco di Salle) est située plusieurs mètres en contrebas du boulevard qui longe le Tibre (Lungotevere). Cette curiosité est liée à la date de construction relativement récente des quais du Tibre et à la bataille picaresque qui présida à leur construction. Jusqu’à la fin du XIXe siècle le Tibre n’était pas canalisé. Les « Vues sur Rome » de Piranèse (1747) ou de Giuseppe Vasi (1754) montrent une grève en pente douce servant à décharger les marchandises des bateaux ou occupées par des maisons.

« Rien n’est maintenant plus semblable au cours d’eau tranquille de mes rêves, que le doux alanguissement du Tibre dans ses larges ondulations entre les rives herbeuses et les bâtisses à fleur d’eau »[1].

L’absence de quais, l’insalubrité dans la ville, l’importance des zones humides au long du cours du Tibre, favorisaient l’expansion de la malaria dans la ville même de Rome. Par ailleurs, le Tibre est un fleuve méditerranéen, au débit très capricieux. Il suffit de fortes pluies sur le pourtour des montagnes qui enserrent Rome pour que le fleuve connaisse des montées brutales de son niveau.

« Vers 1730, le gouvernement papal, je ne sais par quel hasard, avait un million à dépenser. Valait-il mieux faire la façade de Saint-Jean-de-Latran, ou un quai qui remontât le Tibre de la porte du Peuple au Pont Saint-Ange ?

La façade est ridicule : mais peu importe la question. Le pape se décida pour la façade ; et Rome attend encore un quai qui peut-être diminuerait la fièvre qui dévore ces quartiers depuis les premières chaleurs de mai jusqu’à la première pluie d’octobre. Croirez-vous qu’on m’a montré dans le Corso, près de Saint Charles Borromée, la maison au-delà de laquelle la fièvre ne passe jamais ? »[2].

A Noël 1870, le Tibre envahit tous les bas quartiers de la ville ancienne, notamment le Champ de Mars et le Trastevere. On circula en barque sur le Corso et la piazza Navone et les Prati (le quartier situé au Nord du château Saint-Ange et du Vatican) devinrent une vaste plaine liquide !

Cette inondation dramatique donna l’occasion au roi d’Italie, Victor Emmanuel II, de venir dans sa nouvelle capitale pour la première fois ! C’est que Rome, jusqu’en septembre 1870, c'est-à-dire au lendemain de la défaite française de Sedan (1er septembre) face à la Prusse, était territoire pontifical défendu par la France très catholique de Napoléon III. La protection de Rome contre les inondations, avec la construction de quais le long du Tibre, deviendra dès lors un enjeu politique pour affirmer progressivement le nouvel Etat à la fois contre les prétentions de la Papauté sur la ville, mais aussi contre la municipalité de Rome qui était encore tenue par les grandes familles de la noblesse catholique. En conséquence, ce seront les services techniques du nouvel Etat, et non ceux de la ville, qui se verront confier les études et, une fois la prééminence de l’Etat affirmée sur le territoire des bords du fleuve, ce sera l’occasion de développer une planification urbaine autour du Tibre avec la construction de boulevards sur les quais et de ponts. Tous ces nouveaux ponts se virent d’ailleurs attribués des noms de personnages ayant lutté pour l’unification italienne : Garibaldi, Mazzini, Vittorio-Emmanuele, Cavour, Matteotti… ou Risorgimento !

Des projets plus radicaux furent même envisagés avec le creusement d’un nouveau lit pour le Tibre, au Nord, dans le quartier du Borgo, débouchant entre la basilique Saint-Pierre et le château Saint-Ange, avec urbanisation de la zone qu’il devait traverser dans le futur quartier de Prati[3]. Le projet fut finalement abandonné dans la mesure où la dérivation devait franchir une zone proche du Vatican, propriété des grandes familles catholiques et que le temps était revenu à la conciliation plus qu’à l’affrontement[4] !


[1] Giorgio Vigola. « La Virgilia ». 1982.

[2] Stendhal. « Rome, Naples et Florence ». 1817.

[3] Carte de Giacomo Zucchelli. 1879.

[4] Denis Bocquet. « Moderniser la ville éternelle – Luttes institutionnelles, rivalités et contrôle du territoire : Rome 1870 – 1900 ».

Liste des promenades dans Rome. et liste des articles sur le Janicule

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